Une réflexion …pour réflêchir sur l’écartèlement entre Vérité et Amitié

Avant propos:
La vérité existe. Elle existe non comme existant, mais comme mouvement, comme projet. On ne l’atteint jamais, on s’en rapproche asymptotiquement et c’est ce mouvement, cette quête de la vérité qui , pour moi, définit « les gens bien », ceux qui se distinguent des « moins que rien » et des « pas grand chose ». L’écartèlement est , toujours pour moi, la manifestation du fait qu’un choix est mal posé. Le monde n’est pas binaire, il est en mouvement, tel qu’il est et déjà autre. Pour trancher, il faut dépasser, élever, il faut mettre le choix dans le cadre de ce que j’appelle une praxis, une volonté d’agir en fonction d’un objectif. Bref pour trancher, il faut réintroduire ce que l’on a éliminé, le troisième terme, c’est à dire le sujet qui se pose la question du choix. Son projet de vie, son désir, ce qu’il a envie de faire. Les problèmes qui se posent au niveau du langage, de la théorie et du symbolique en général se résolvent dans le cadre d’une pratique guidée par la pensée. Je crois à la distinction entre le monde réel et le monde des signes. Le spiritualisme qui nie le monde réel est notre danger , car les signes se manipulent, et ils le sont par les puissants, les dominants qui imposent leurs codes et leurs idéologies intéressées. Il faut, si on fait projet de liberté et de morale, récuser la dictature des signes, des apparences, des idéologies et bien sur de la mode intellectuelle. Il faut récuser les fausses contradictions. Il faut toujours revenir aux sources des questions mal posées et se dire: qui pose la question, pourquoi poser cette question en ces termes, quel est l’intérêt caché du questionneur? L’intérêt de la démarche historique, celle qui recherche les genèses est de montrer comment on en est arrivé là, à ce questionnement par exemple.
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Les idées ont une histoire, elles ne tombent pas du ciel. l’un des plus beaux exemples de traitement des questions mal posées me semble être celui fourni par Marx dans « La question Juive ». Dommage que ce texte soit mis au rencart, il est d’actualité non pour le contenu de la question, mais pour la méthode pour y répondre.
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Il faut, avant de répondre à une question … questionner la question, la mettre sur le grill.
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je vous invite à lire ce beau texte de Marejko. Et par la même occasion à lire Arendt.
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Hannah Arendt aimait poser la question suivante : renonceriez-vous à une amitié parce qu’à vos yeux votre ami persiste dans l’erreur ou le mensonge ? Elle répondait non. Et moi aussi je répondais non ! Comme le chante Aznavour, « je me voyais déjà » renonçant à la vérité au nom de l’amitié en un geste plein de noblesse et d’humilité. Quand on se voit ainsi, il faut se méfier. Ma réponse ne tenait aucun compte des enjeux contenus dans une telle question.Pour trancher, il faut dépasser, élever, il faut mettre le choix dans le cadre de ce que j’appelle une praxis, une volonté d’agir en fonction d’un objectif. les problèmes qui se posent au niveau du langage, de la théorie et du symbolique ne général se résolvent dans le cadre d’une pratique guidée par la pensée.

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Aujourd’hui, à propos de la dénonciation par Emmanuel Todd de « Je suis Charlie », je peux mesurer ces enjeux. Pour ce sociologue, la manifestation du 11 janvier qui a appelé tous les citoyens à exprimer leur solidarité contre le terrorisme était le symptôme d’une idéologie en progression dans la France d’aujourd’hui : la sacralisation de la laïcité ou de la République. Cette sacralisation, comme toute idéologie, a pour fonction de légitimer la classe gouvernante au pouvoir (les socialistes) et de masquer les inégalités produites par ce pouvoir (chômage, banlieues).

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Quand je me tourne d’un côté, disons à gauche, j’entends une condamnation indignée des propos tenus par Emmanuel Todd – quand je me tourne à droite, j’entends des approbations enthousiastes de ces mêmes propos. Et une petite voix en moi me demande, comme en une perfide susurration : « et toi, de quel côté es-tu ? »

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Je ne l’aime pas, cette petite voix. Elle m’oblige à prendre parti tout en me disant, dans une deuxième susurration, que si je ne le fais pas, je suis un lâche. « Ce n’est pas que je suis un lâche, » lui expliquai-je alors, mais que j’ai des amis qui me sont chers d’un côté comme de l’autre ! « Eh bien, me répond-elle, tranche dans le vif ! » Et moi de rétorquer : « au nom de quoi vais-je trancher ? » Et elle, de me dire en souriant : « au nom de la vérité, pardi! »

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A ce point, je ne prends même plus la peine de répondre, tant mon abattement est profond. La vérité… je venais de sortir d’une dispute avec un ami qui me disait que la vérité n’existe pas. Moi je lui disais le contraire! Et voilà que maintenant j’étais prêt à dire que je ne pouvais trancher dans une dispute entre amis au nom de la vérité ! Je ne savais plus à quel saint me vouer et gémissais doucement quand j’entendis une deuxième petite voix.  » Bienvenue chez les écartelés ! » me disait-elle. « Qui sont-ils », demandai-je ?

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Il y eut une réponse, mais je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu. Je repérai des mots comme Vichy, guerre d’Algérie, familles déchirées. Au bout d’un moment, et à force d’entendre ces mots répétés, j’ai compris. Il s’agissait d’écartelés. Le sont, écartelés, tous ceux qui ont souffert en rejoignant un camp plutôt qu’un autre, voyant alors proches et amis devenir des ennemis prêts, parfois, à les tuer. Combien de famille françaises ne se sont-elles pas entre-déchirées sur l’attitude à adopter face à de Gaulle, la Résistance, la collaboration, la guerre d’Algérie ? En Suisse, nous avons aussi eu nos déchirements lors des deux guerres mondiales, entre pro-allemands et farouches adversaires du deuxième puis du troisième Reich.

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Il n’est pas difficile d’imaginer quels tourments ont dû endurer tous ceux qui se sont retrouvés pris dans de tels conflits. Pas seulement en France et en Suisse. Une scène d’un film que j’ai vu il y a bien longtemps est restée gravée dans mon esprit. Dans « Cendres et diamants » d’Andrzej Wajda, on voit un homme tirer sur un ennemi qui s’écroule devant lui. Mais au lieu de le laisser tomber à terre, il le prend dans ses bras.

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« Cendres et diamants » porte sur l’insurrection de Varsovie qui a vu les habitants de cette ville attaquer les nazis, insurrection dont l’échec a finalement permis à la Wehrmacht de raser la capitale polonaise et de tuer plus de 200.000 de ses habitants. Le gouvernement polonais en exil à Londres était opposé à cette insurrection. L’armée rouge, qui aurait aisément pu aider les insurgés, est restée tranquillement assise de l’autre côté de la Vistule pour contempler le carnage. Elle comptait une unité formée de Polonais communistes qui, une fois le pays conquis par Staline (après les massacres perpétrés par les nazis), contribuèrent à mettre en place une politique d’épuration comme dans toute l’Europe de l’est. Au bout du compte cette insurrection a permis aux Allemands de détruire Varsovie, puis aux communistes d’instaurer le règne de la terreur, alors qu’à l’origine le but était de libérer la Pologne aussi bien des nazis que des communistes. .

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Il n’est pas très difficile d’imaginer que tous les Polonais étaient alors écartelés. Tel voulait rester fidèle au général Anders qui, avec le gouvernement polonais en exil à Londres, exigeait qu’il n’y eût point d’insurrection. Mais pouvait-on laisser tomber des amis qui, eux, voulaient s’insurger ? Tel autre avait des amis communistes, mais comme ils étaient complices des atrocités staliniennes, comment les saluer encore ? Comment ne pas rejoindre les rangs de ceux qui voulaient les abattre ?

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Ce n’est pas seulement entre divers groupes qu’il y avait écartèlement, mais aussi dans le cœur de chacun. Celui qui pensait qu’il fallait suivre le général Anders ne pouvait s’empêcher de se demander si, au fond, suivre Anders n’était pas une manière pour lui d’éviter le combat, une manière de couvrir sa propre lâcheté.

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Être écartelé est inévitable si l’on a un cœur (amitié) et un intellect (vérité). Seules des âmes amputées peuvent y échapper, c’est à dire des âmes qui se guident exclusivement sur la vérité et, en son nom, crachent sur leurs amis et souvent les éliminent. Ces âmes amputées, lorsqu’elles tirent une balle dans un cœur, ne prennent pas leur victime dans leurs bras comme dans le film de Wajda, mais la piétinent. La vérité, sans le contrepoids de l’amitié ou, comme disent les chrétiens, de l’amour, est un bourreau que plus rien n’émeut, convaincu qu’il est d’être sur le bon chemin.

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Je suis quant à moi convaincu que la vérité existe, mais je suis tout aussi convaincu qu’on ne peut pas la détenir. L’amitié, l’attention portée à un autre qui ne partage pas nos idées ou analyses, voilà ce qui nous permet de ne pas basculer dans une fureur exterminatrice au nom de la vérité. Non pas la tolérance, l’ouverture à l’autre, les droits de l’homme. La tolérance, par exemple, nous encourage à penser que nous détenons la vérité, tout en faisant un peu de place, sans que ça coûte, à celui qui ne pense pas comme nous. En attendant, nous restons convaincus de la détenir, la vérité. La tolérance ne nous amène pas à penser que la vérité ne peut pas être détenue. L’amitié ou l’amour, si ! C’est cela l’essentiel.

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Texte publié le 14 Mai sur notre site ami, lesobservateurs.ch

2 réflexions sur “Une réflexion …pour réflêchir sur l’écartèlement entre Vérité et Amitié

    1. Je vous remercie de votre intérêt et de votre perspicacité.
      La phrase mise en exergue est un condensé. un diamant qui a été taillé et il brille de nombreuses facettes. Pris en bloc, il exprime une vérité philosophique à savoir que la connaissance partielle est trompeuse et sert surtout à tromper.

      C’est l’extraordinaire Jean Bodin qui l’a exprimée il y a bien longtemps.

      Mais comme les diamants taillés, cette phrase a de multiples facettes que l’on découvre au fur et à mesure que l’on pense, que l’on s’interroge. les facettes sont différentes, mais elles se complètent pour former le tout.

      Cette référence que j’ai choisie , tire cette autre affirmation que je mets , elle aussi , souvent dans mes textes: « seule la Vérité est efficace ». Elle vient de Trotski, lequel aurait bien fait de s’y tenir, mais c’est une autre histoire.

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