Article Bruno Bertez du 18 mai 2015
Titre : Inversion de la bulle
Nous décrétons la naissance de « La Bulle ». La Bulle est née, une banque TBTF ose la nommer, pour mieux nous tromper !
Parler de « bulles » revient à la mode. Le prétexte en est fourni par ce que certains appellent l’éclatement de la bulle des emprunts souverains et singulièrement des allemands, les Bunds.
Pendant longtemps, l’establishment et les médias MSM ont reculé devant l’usage du mot, c’est normal, car il comporte une dimension « fight the Fed », c’est à dire un aspect rebelle, contrarian.
Pourtant, depuis quelques temps, la réticence s’efface, le vocabulaire et les esprits évoluent. Or, vous savez que le vocabulaire formate les esprits, à l’insu bien sûr de ceux qui l’utilisent. Ainsi quelle n’a pas été notre surprise de voir les services d’une Banque TBTF, Citi, utiliser carrément le vocabulaire des bulles dans une note publique et, pire, en faire usage dans le titre de ladite note.
Nous nous sommes dit que ceci méritait intérêt car rien n’est innocent. Le refus antérieur d’utiliser le mot « bulles » avait pour origine le souci de ne pas souligner la surévaluation des assets financiers. Les assets sont, selon les critères historiques classiques -pas les nôtres-, valorisés très généreusement et, comme ceci est produit délibérément par la Banque Centrale, le nommer, le dénoncer, c’est l’équivalent de s’y opposer. On ne s’oppose pas à l’effet de richesse lorsqu’il est recherché par le Chef ou la Cheffe et… que l’on en profite. Ce n’est bon, ni pour la carrière, ni pour les bonus. Il est évident qu’il ne fallait surtout pas donner l’impression que l’on combattait la Fed quand Yellen, il y a à peine quelques mois, s’efforçait de nier l’existence de surévaluations.
Et puis, les choses ont évolué, la Fed a commencé à préparer l’atterrissage et elle a enclenché le processus de pression sur les perceptions. Ainsi, elle a déclaré les biotechs « frothy, » spéculatives, exubérantes, puis ce fut le tour des emprunts High Yield, puis maintenant, c’est celui des actions… On remonte la pente du risque. Bref, on ne cherche plus l’effet de richesse ; ce que l’on cherche ; c’est la normalisation ordonnée. On a peur de ce que l’on appelle l’instabilité financière. Nous sommes donc fondés, les commentateurs et Citi, ont donc le droit de suivre les « guidances » de la Fed et d’aborder la question des évaluations.
Donc, nos amis de Citi, les gens de l’équipe « Citi Equities research » publient une note dont le titre est « IT IS BUBBLE TIME ». Le pouvoir des Maîtres est celui de nommer, de tracer une équivalence, de dire, en fonction des objectifs, ceci c’est cela, ou ceci, c’est comme cela. L’équipe de Citi écrit: « lors de marchés haussiers murs, on parle de bulles de prix des assets. Ces bulles sont souvent basées sur une idée convaincante et alimentée par des liquidités excessives ». Nous vous parlerons plus tard de ces idées convaincantes. Elles sont absurdes. Ce sont ce que nous avons appelé « des constructions parallèles».
Première remarque, l’état de « bulles » est décrété, officialisé, entériné. On en parle, on le porte en titre d’une note officielle.
Deuxième remarque, les bulles sont basées sur… une idée.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que les bulles sont produites dans la tête des gens, dans leur cerveau, ils ont des idées et ce sont ces idées qui sont à la base de la formation des bulles. La question se pose : dans le système, qui est à la base des bulles? Est-ce la magie des idées des gens, le pouvoir de l’esprit, la subjectivité ou bien autre chose, de plus concret et de plus réel? Le tour de passe-passe est clair, net, car la réponse de nos « penseurs » des bulles est sans équivoque. C’est l’idée qui est à la base. Et pour surenchérir, ils donnent les exemples de bulles. La bulle des tulipes, la South Sea Bubble, la bulle des Technos, la bulle du Logement… Donc la bulle n’est pas produite par le Banquier Central et sa politique de fabrication de bulles, non, elle est produite dans la tête des gens : la bulle, c’est une manifestation des fameux « animal spirits », de l’irrationalité des participants aux marchés. Vous voyez déjà l’entourloupe, les auteurs complices des Banques Centrales exonèrent les Maestro, les Bernanke, les Yellen, les Draghi. Ce qui est premier, c’est l’attrait des objets qui font bulle. C’est une propriété de ces objets qui fait que l’on s’entiche à la folie pour eux et que l’on rentre dans l’irrationnel.
Avez-vous l’impression, depuis Mars 2009, qu’il y a eu la moindre folie, le moindre enthousiasme du public, la moindre euphorie? Nous non ! Et pourtant, nous sommes sur les marchés mondiaux chaque jour. Depuis 2009, le monde est triste, abattu, déprimé, il ne croit à rien et surtout pas à l’avenir, il est incapable de retrouver le moral, c’est cela la déflation, un mood, une humeur négative.
La réalité est que le public et les opérateurs sur les marchés n’ont pas fabriqué de bulles, ils ont obéi à la rationalité de court terme dont les Banquiers Centraux ont tracé le chemin. On a supprimé le rendement des actifs sans risque, on a retiré du rendement du marché mondial et créé un effet d’entonnoir, les agents économiques se sont adaptés. La quête du rendement à tout prix a provoqué une hausse des prix des actifs financiers, les rendements ont continué de baisser, ce qui a forcé à monter de plus en plus haut dans l’échelle du risque au point de tout surévaluer, en chaîne, de proche en proche. Ce qui est la base, ce qui est premier, c’est la politique des Banques Centrales, ce sont elles qui, délibérément, ont choisi cette politique de disparition des rendements, d’entonnoir, et de stimulation de la prise de risque Donc, il faut rendre à César ce qui est à César et inverser la proposition des salariés de Citi ; non, ce ne sont pas les actifs financiers qui sont devenus plus séduisants ; non, ce ne sont pas les opérateurs boursiers qui ont été pris de folie et d’euphorie ; non, absolument pas, ce sont les responsables de la conduite des affaires qui ont produit, créé, fabriqué tout cela et en particulier les bulles. Rationnellement, les agents économiques se sont bien comportés, ils ont réagi normalement. Et surtout vers la fin du cycle des QE, les achats de titres et les promesses de taux bas ont été maintenus trop longtemps, on a trop retiré d’actifs financiers qui offraient un rendement et trop émis de monnaie qui ne rapportait rien, on a donc volontairement accentué les déséquilibres entre la masse de monnaie qui ne rapporte rien et le stock d’actifs qui rapportent disponibles.
La conclusion opérationnelle s’impose, si les bulles n’ont pas été produites par les idées, par les animal spirits, c’est à dire par les gens, et si elles ont bel et bien été produites par les Banquiers Centraux, alors ce qu’il faut suivre et surveiller et essayer de deviner, c’est ce qui se passe dans la tête de ces mêmes Banquiers Centraux.
Ce que l’on dit maintenant sur les bulles, ce sont des rationalisations, a postériori. Comme par exemple le thème qui a été lancé il y a quelques mois par Summers, et le Vice-Président de la Fed, Stanley Fisher. Ces deux personnes ont lancé, pour expliquer l’échec des politiques monétaires non- conventionnelles, l’échec des QE et de la ZIRP, elles ont lancé l’idée qu’après tout on n’y pouvait rien et que peut-être c’était la fatalité, « le potentiel de croissance à long terme serait durablement réduit ». Voilà comment une idée qui est née après que la bulle ait été gonflée, une idée qui n’est même pas parvenue au stade du grand public, finit par servir à expliquer et causer la bulle! Nous sommes dans la magie, à moins que ce ne soit dans la mauvaise foi.
La bulle a une cause, ce sont les politiques monétaires.
La bulle a des responsables, ce sont les Banquiers Centraux.
La bulle a échoué à produire de la croissance, c’était une erreur de la gonfler.
Conclusion, pour réconcilier le tout et exonérer les responsabilités, on proclame. Il n’y a rien à faire contre la baisse du potentiel de croissance, et c’est ce que traduit, ce qui la produit, la bulle. Ah les braves gens!
Cela est important pour la suite des évènements, cela important pour l’Histoire, cela est important pour la Morale. Les responsables, les coupables de tout ce qui va arriver, ce sont eux, les Banquiers Centraux. Quand la future Commission Pecora se réunira pour les juger et les punir, il faudra s’en souvenir.
Une bulle de prix des actifs financiers ne s’est pas formée, elle a été soufflée par ceux qui avaient le pouvoir de gonfler le bilan de la Banque Centrale, nous sommes dans le volontarisme, dans l’activisme, voilà pour la question de la responsabilité.
Passons à la question de la maîtrise. Il n’y aura pas d’éclatement spontané des bulles, nous ne sommes pas dans la situation où l’esprit, le « mood » du public peut changer, puisque le public est guidé, manipulé, il est agi. Le public n’agit pas, il réagit. Si les signaux envoyés par les Banquiers Centraux restent inchangés, si rien n’est modifié, on continuera à faire des bulles et à faire bulle. Il n’y a aucune alternative. Ce qui provoquera les changements, c’est le pilotage. Le risque ne vient pas du public, il vient des Chefs et Cheffes, de leurs erreurs de pilotage, de la surestimation que les Chefs et Cheffes entretiennent d’eux même.
Ce qu’il faut comprendre, c’est l’opération idéologique manipulatrice à laquelle se livrent les équipes de Citi.
Avant, les bulles se formaient parce qu’un objet paraissait attrayant pour des raisons plus ou moins justifiées. Cet objet était convoité. Il déchainait les passions, une bulle se formait si les autorités monétaires solvabilisaient la demande, si elles créaient autant de liquidités qu’il en fallait pour alimenter la bulle ; cela, c’était avant.
Maintenant, les autorités ont étudié l’histoire, elles ont découvert que la fabrication des bulles pouvait être utilisée, faite à la main pourrait-on dire, provoquée, et qu’ainsi on obtenait un nouveau mode de régulation. L’ancien, par la modulation du cycle du crédit, était devenu insuffisant, on a tâtonné et, par glissements successifs, on a mis au point ce nouveau mode cynique de régulation. On veut stimuler la demande globale, on gonfle une bulle qui permet de créer du crédit au-delà du cycle spontané, on crève la bulle et on nettoie, on passe la serpillière. Puis on repart pour un tour.
Nous l’avons maintes fois expliqué, décrit, le système réussit à durer par l’inversion du réel et des signes, des causes et des effets, par le remplacement de plus en plus généralisé des lanternes par les vessies.
Les « bulles » prospèrent, si on ose dire, selon un schéma bien établi.
Au début, elles sont modestes raisonnables, presque justifiées à titre d’anticipation. Puis, elles s’installent, gagnent en extension de proche en proche, par imitation et débordements. Ensuite, elles s’ancrent, elles font leur trou dans le système, elles s’incrustent car les responsables de la conduite des affaires n’y voient que bénéfice. On ne les reconnait pas parce que chaque bulle est spéciale, différente et que tout le monde est content. Ensuite, le rendement des injections de liquidités commence à baisser, il faut de plus en plus souffler pour un résultat qui plafonne. Les autorités hésitent, car au fur et à mesure que la bulle a grossi, l’on prend conscience d’un risque important pour la stabilité financière. Cette prise de conscience dissuade d’intervenir et de faire ce qu’il faut pour la maitriser. Quand on se décide, on le fait avec des « pas de bébés », des mesures marginales, insuffisantes, des « baby steps » et bien sûr on échoue. La prise de conscience de l’échec par le public et les marchés est le facteur déclenchant de la dernière phase, la phase d’explosion, de blow off, stratosphérique, celle du bouquet final.
Il n’y a pas de bulle, c’est par commodité que nous utilisons ce vocabulaire, il a le mérite d’être compréhensible par beaucoup, même s’il comporte sa part de fausseté et, maintenant, comme nous l’avons démontré, de tromperie. Il n’y a pas de bulles parce que ce qui est premier, ce n’est pas l’attrait des objets financiers recherchés, mais le Mistigri du cash. En dernière analyse, c’est le fait que le cash soit produit, inflaté, et constitue un repoussoir dont on veut se débarrasser, qui est à la base des bulles.
Or, on n’a pas fini de « Mistigriser » le cash : on s’y attaque, on le pilonne. Et c’est ce qui nous fait croire à une future, dernière phase de gonflement de la bulle, une phase de feu d’artifice avec bouquet final.
Le rendement des injections de liquidités pour relancer la croissance tend vers zéro, il faut en produire de plus en plus. Le rendement du crédit également, on est au stade du gavage de l’oie. Or, il faut maintenir le crédit, coûte que coûte. Tous ces éléments combinés font que l’on s’installe dans les taux négatifs pour les dépôts et les actifs quasi monétaires sans risque. On modifie le statut juridique du cash pour le faire sortir du droit de propriété et le faire rentrer dans le droit bancaire, on agite les menaces fiscales, on étudie et diffuse des études qui vont dans le sens de l’interdiction du cash, bref on fait comme nous l’exprimons dans notre néologisme. On « Mistigrise » le cash.
La conséquence logique, pas besoin d’être voyant, c’est le gonflement de la hernie, de la bulle, des bulles. Quelle bulle sera privilégiée à l’avenir? Personne ne peut le savoir par avance, mais ce que l’on sait, c’est que l’argent trouve toujours sa ligne de plus grande pente pour s’enrichir. La vraie question qui doit tarauder l’esprit des Chefs et Cheffes est la question fondamentale que l’on s’est posée au moment du passage à la financiarisation au début des années 80: est-ce que nous réussirons toujours à garder l’argent prisonnier, à le faire tourner en rond dans le système. Réussirons-nous toujours à l’empêcher de partir à la recherche de sa Valeur ou Contre-Valeur ?