Russophobie et presse occidentales, déconstruction par Guy Mettan

Russophobie et presse occidentales, déconstruction par Guy Mettan

Richard Labévière
Journaliste, Rédacteur en chef  du magazine en ligne : prochetmoyen-orient.ch
Article publié le 13.07.2015 sur notre site ami    lesobservateurs.ch

Ce livre est certainement l’une des contributions les plus importantes à la réflexion géopolitique des dix dernières années. Bien-sûr, les grands médias mainstream n’en parleront pas parce qu’il dresse aussi un bilan épistémologique sans concession des pratiques journalistiques en vogue depuis l’invasion anglo-américaine de l’Irak au printemps 2003. Chacun se souvient que le Washington-Post, le New York Times et le Los Angeles Times avaient complaisamment relayé les mensonges d’Etat – Saddam Hussein est un copain d’Oussama Ben Laden et ses armes de destruction peuvent mettre en péril la planète toute entière en moins de 45 minutes -, donnant ainsi le « la » à presque toute la presse occidentale qui avait justifié cette nouvelle « guerre humanitaire ». Le nombre des victimes civiles de cette « brillante » opération est toujours classifiée « confidentiel défense », comme le sont aussi les exactions actuelles de la soldatesque ukrainienne alliée de l’Occident…

Cette salutaire entreprise de double déconstruction est opérée par Guy Mettan qui n’est pas un perdreau de l’année. Actuel directeur du Club suisse de la presse, ce journaliste chevronné a été, notamment rédacteur en chef de la Tribune de Genève et président du Grand Conseil (parlement) de la République et Canton de Genève. On lui doit déjà une dizaine d’ouvrages sur la géopolitique des Alpes, sur l’histoire politique de la Suisse et de Genève, ainsi que sur les coulisses du Comité international de la Croix Rouge (CICR). Par conséquent, cet homme de terrain, de culture et de principe ne pouvait rester silencieux, sinon participer à l’avalanche d’injures, de contresens historiques et d’ignorances quotidiennement déverser sur la Russie d’aujourd’hui et son président Vladimir Poutine par une majorité de journalistes, « chercheurs » et faiseurs d’opinion occidentaux, sans chercher à comprendre et déconstruire les moteurs de cette détestation ethno-centrée… Parce que c’est nous, les Européens, « démocrates » autoproclamés et droits-de-l’hommistes impénitents, ralliés aux fantasmes d’un Occident universellement « bon » qui ne supportons plus tout ce qui n’est pas « nous »[2]. En définitive, pourquoi tant de haine ?

Méthodiquement, et selon l’ordre des Raisons de René Descartes, Guy Mettan part de « La force d’un préjugé » qui dresse la phénoménologie époustouflante de « notre » haine de la Russie avant de mettre en chantier la « généalogie » de cette russophobie. Cette deuxième partie est le réacteur de ce livre énergétique décapant qui reconstitue les principaux rouages d’une guerre de religion qui perdure depuis Charlemagne. Sont ainsi passées au scanner, la russophobie française (ses arrogances et ses mépris) ; la russophobie britannique (son obsession d’empire et ses massacres) ; la russophobie allemande (son Lebensraum et son ostracisme mémoriel) et la russophobie américaine (ses dictatures de la liberté et sa connerie). Quel chantier ! Quel travail et quelle érudition proactive !

Enfin, la troisième partie – La Russophobie mode d’emploi – fonctionne comme une critique de notre raison médiatiquement pure : comment et pourquoi détestons-nous tellement la Russie… Sacré Mettan qui arrive à réconcilier Emmanuel Kant et Gaston Bachelard en pointant, tout aussi méthodiquement, les ressorts idéologiques des machineries d’influence, de soft et smart powers : « Avant de conclure, signalons encore que, depuis l’élection de Barack Obama, l’usage du soft-power contre la Russie a subi une nouvelle évolution stratégique, celle du leader from behind, littéralement du « leader de derrière ». Inspiré par une phrase de Nelson Mandela, qui affirme dans ses mémoires que le vrai leader doit se comporter comme un gardien de brebis. Il doit se tenir à l’arrière du troupeau, et non à l’avant, pour le guider – ‘C’est mieux de diriger de derrière et de mettre les autres au front, spécialement quand vous célébrez des victoires et que des choses agréables arrivent : vous montez en première ligne quand il y a danger. Alors les gens apprécieront votre leadership’. L’expression a été employée au printemps 2011 par un conseiller de Barack Obama à propos de sa stratégie réussie de bombardement de la Libye. En laissant faire les Européens… »

Evidemment les idiots utiles, chiens de garde et autre crétins orwellisés hurleront à l’anti-américanisme. Mais ce grand journaliste, qui nous réconcilie avec ce beau métier consistant à « mettre la plume dans la plaie » ne tombe pas dans ce piège grossier en fondant – toujours – ses conclusions sur un savoir historique maîtrisé et opérationnel : « Les européens, largement agnostiques voire laïcs anticléricaux sous l’influence française, ont tendance à sous-estimer le poids de la religion dans le discours américain. Il est pourtant décisif. Les références religieuses sont permanentes et si constantes qu’elles ne choquent plus. Et pourtant, elles sont à peine moins présentes que dans l’Iran chi’ite ou l’Arabie saoudite wahhabite, même si elles ont été en partie sécularisées et fondues dans le discours économique. Ce messianisme fondé à la fois en Dieu et la puissance du dollar est la base du soft-power américain et de la force d’attraction inégalée des Etats-Unis. Il procure à ceux qui le propagent, missionnaires d’ONG promouvant l’évangile démocratique ou apôtres de la finance prêchant la libre circulation du capital, la force de la sincérité. Les américains croient ce qu’ils disent et ont foi dans ce qu’ils font. Ils se sentent donc habilités à convertir les schismatiques et à brûler les hérétiques sous le napalm, avec le même inébranlable enthousiasme que les moines de l’Inquisition espagnole mettaient à convertir les Juifs, les Musulmans et autres païens indiens lors de la Reconquista espagnole et de la Conquista sud-américaine».

Et ce livre tellement important se termine, à la faveur d’un vrai talent d’écrivain picaresque, par une comptine, un anti-récit : l’histoire de Blanche-Russie et de la méchante reine. On peut le redire, le style est alerte autant qu’efficace, on ne s’ennuie pas une seule seconde, ni une seule ligne. Chapeau l’artiste ! A lire et faire lire, toutes affaires cessantes.

Richard Labévière, 13 juillet 2015

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