Insupportable liberté Le Grand Inquisiteur

La liberté n’est un besoin que pour une catégorie peu importante de la population Napoléon.

Le Grand Inquisiteur extrait Dostoevsky

Jésus revient

[Jésus] ressent le désir, même pour une seule seconde, d’aller visiter Ses enfants, et à l’endroit précis où les bûchers des hérétiques ont commencé à crépiter. Dans l’infinie miséricorde qui est la Sienne, Il passe encore une fois parmi les hommes, sous cette même forme humaine qu’il avait prise pour marcher parmi les hommes, pendant trois ans, quinze siècles auparavant. Il descend jusqu’aux « places brûlantes » de cette ville du Sud, celle précisément où, pas plus tard que la veille, dans un « autodafé magnifique », en présence du roi, des courtisans, des chevaliers, des cardinaux et des charmantes dames de la cour, devant la population de la ville tout entière, le cardinal grand inquisiteur a fait brûler d’un seul coup une bonne centaine d’hérétiques ad majorent gloriam Dei [Pour une plus grande gloire de Dieu].

Il apparaît tout doucement, sans qu’on Le remarque et tous — voilà ce qui est étrange — Le reconnaissent. Ça pourrait être un des meilleurs passages de mon poème, c’est-à-dire pourquoi, justement, on Le reconnaît. Le peuple, poussé par une force invisible, se presse autour de Lui, on L’entoure, on s’attroupe, on Le suit. Lui, sans rien dire, Il passe parmi les gens avec un doux sourire d’infinie compassion. Le soleil de l’amour brûle dans son coeur, les rayons de la Clarté, de la Lumière et de la Puissance irradient de ses yeux et, se répandant sur les hommes, bouleversent leurs coeurs d’une réponse d’amour. Il tend les bras vers eux, Il les bénit et Son attouchement, le seul contact de Ses habits produisent une force thaumaturge. Voilà qu’un vieillard, un aveugle depuis l’enfance, s’exclame dans la foule : « Seigneur, guéris-moi, que je Te voie à mon tour », et, là, c’est comme si des écailles glissaient de sur ses yeux, et l’aveugle Le voit. Le peuple pleure et baise la trace de Ses pas. Les enfants jettent des fleurs devant Lui, ils chantent et Lui crient : « Hosanna ! » « C’est Lui, oui, c’est Lui en personne, répète chacun, ça ne peut être que Lui, ce n’est personne d’autre que Lui. »

Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville où l’on amène dans le temple, en pleurant à grands flots, un petit cercueil ouvert, tout blanc, celui d’un enfant : c’est une petite fille de sept ans, la fille unique d’un notable. L’enfant repose, morte, recouverte de fleurs. Dans la foule, on crie à la mère qui sanglote : « Il va ressusciter ta petite fille. » Le curé de la cathédrale, qui est sorti pour accueillir le cercueil, regarde la scène avec stupeur et fronce les sourcils. Mais voilà que résonne le cri de la mère de cet enfant mort. Elle tombe à genoux : « Si c’est Toi, ressuscite mon enfant ! » s’exclame-t-elle, tendant les bras vers Lui. La procession s’arrête, on dépose le cercueil sur le parvis, juste à Ses pieds. Il l’observe avec compassion et Sa bouche, à voix douce, prononce une nouvelle fois : Thalifa koumi — « et l’enfant se leva ». La fillette se réveille dans son cercueil, elle s’assied et, toute souriante, elle regarde autour d’elle, ses jolis yeux grands ouverts, étonnés. Elle tient dans ses mains le bouquet de roses blanches avec lequel on s’apprêtait à l’enterrer.

Le trouble dans le peuple, les cris et les sanglots, et, là, à cette minute précise, le cardinal grand inquisiteur passe en personne, tout à coup, sur la place de la cathédrale. C’est un vieillard de quatre-vingt-dix ans, ou presque, un homme haut et droit, le visage desséché, les yeux creusés, qui laissent encore luire, comme une petite étincelle de feu, tout leur éclat. Oh, il ne porte pas cette magnifique robe de cardinal dans laquelle il se pavanait, la veille, devant le peuple, quand on brûlait les ennemis de la foi romaine — non, à cette minute-là, il n’a que sa vieille bure, sa grosse bure monastique. Derrière lui, à une certaine distance, marchent ses sinistres lieutenants, et ses esclaves, et sa « garde sacrée ». Il s’arrête devant la foule, et observe de loin. Il a tout vu, il a vu le cercueil qu’on déposait devant Lui, il a vu la petite fille qui ressuscitait, et son visage s’est couvert de ténèbres. Il fronce ses épais sourcils chenus, ses yeux luisent d’un feu mauvais. Il tend la main et ordonne à la garde de Le saisir. Et là, sa force est telle, le peuple est tellement dressé, soumis, tremblant d’obéissance, que la foule se fend à l’instant même devant les gardes, et eux, dans le silence de mort qui est tombé d’un coup, ils lèvent les mains sur Lui, et ils L’emmènent. La foule, en un clin d’oeil, et toute comme un seul homme, s’incline jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur, ce dernier, sans rien dire, bénit le peuple et passe son chemin.

La garde conduit le prisonnier dans une prison voûtée, étroite et noire, dans le vieux bâtiment du Saint-Office, et elle L’enferme. Le jour se passe, et vient cette nuit de Séville, obscure, chaude, « comme un souffle en suspens ». L’air « embaume le citron et le laurier [3] ». Dans la profonde obscurité, la porte en fer de la prison s’ouvre soudain, et le vieil inquisiteur lui-même, un flambeau à la main, pénètre lentement à l’intérieur de la cellule. Il est seul, la porte se referme tout de suite derrière lui. Il s’arrête à l’entrée et, lentement, une minute ou deux, il scrute Son visage. À la fin, tout doucement, il vient vers Lui, pose le flambeau sur une table et il Lui dit : « C’est Toi? Toi ? » Mais, ne recevant aucune réponse, il ajoute très vite : « Ne réponds rien. Tais-Toi. Et puis, qu’est-ce que Tu pourrais dire ? Je ne le sais que trop, ce que Tu diras. Et même, Tu n’as pas le droit d’ajouter un seul mot à ce que Tu as déjà dit. Pourquoi es-Tu venu nous déranger ? Parce que Tu es venu nous déranger, et Tu le sais. Tu ne sais donc pas ce qui arrivera demain ? Je ne sais pas qui Tu es, et je ne veux pas le savoir : si c’est Toi ou seulement Sa semblance, mais, dès demain, je Te condamnerai, et je Te brûlerai sur le bûcher, comme le pire des hérétiques, et ce peuple qui, aujourd’hui, Te baisait les pieds, demain, au premier geste de moi, courra jeter des braises dans Ton feu, ça, Tu le sais ? Oui, Tu le sais, peut-être », ajoute-t-il dans une méditation profonde et sans quitter des yeux, un seul instant, son prisonnier. […]

[…]

— Et le prisonnier aussi, il se tait ? Il le regarde et il ne dit pas un mot ?

— Mais ça ne peut se passer que comme ça dans tous les cas, reprit Ivan avec le même rire. C’est le vieillard lui-même qui Lui fait remarquer qu’Il n’a même pas le droit d’ajouter quoi que ce soit à ce qu’Il a déjà dit. Si tu veux, c’est en ça que consiste le trait le plus essentiel du catholicisme romain, à mon avis, du moins : « Tout, n’est-ce pas, a été remis par Toi au pape, et tout, donc, se trouve maintenant entre les mains du pape, et, Toi, maintenant, Tu peux même ne plus revenir du tout, ne dérange pas, au moins, jusqu’au jour dit. » C’est dans ce sens-là que non seulement ils parlent, mais qu’ils écrivent, les jésuites, du moins. Je l’ai lu moi-même chez leurs théologiens. « As-Tu le droit de nous dévoiler ne serait-ce qu’un seul des mystères de ce monde d’où Tu viens ? » lui demande mon vieillard, et Il répond tout de suite à Sa place : « Non, Tu n’as pas le droit, pour ne rien ajouter à ce qui a été dit avant, et pour ne pas ôter aux hommes la liberté que Tu défendais quand Tu étais sur terre. Tout ce que Tu apporterais de nouveau attenterait à cette liberté de la foi, puisque cela apparaîtra comme un miracle, quand la liberté de leur foi était ce à quoi Tu tenais le plus alors, il y a mille cinq cents ans.

N’est-ce pas Toi qui disais si souvent, dans ce temps-là : « Je veux vous rendre libres » ? Eh bien, Tu les as vus, aujourd’hui, ces hommes  » libres » ajoute soudain le vieillard avec une ironie pensive. Oui, cette affaire-là nous a coûté très cher, poursuit-il en le fixant d’un regard dur. Mais, cette affaire, nous l’avons enfin parachevée, et en Ton nom. Pendant quinze siècles nous nous sommes torturés avec cette liberté, mais, maintenant, c’est fini, et bien fini. Tu ne le crois pas, que c’est fini ? Tu me regardes avec des yeux si humbles, Tu ne me juges même pas digne de Ta colère ? Mais sache que c’est maintenant, oui, à cet instant précis que ces gens-là sont plus sûrs que jamais qu’ils sont pleinement libres, quand, leur liberté, ils nous l’ont apportée d’eux-mêmes, et l’ont servilement mise à nos pieds. Cela, c’est nous qui l’avons fait, mais est-ce cela, ce que Tu voulais, Toi, cette liberté-là ? »

— Là encore, je ne comprends pas, l’interrompit Aliocha, il ironise, il se moque ?

— Pas du tout. C’est justement ce qu’il se pose comme mérite, à lui et aux siens, d’avoir enfin fini par dompter la liberté et de l’avoir fait pour rendre les gens heureux. « Car c’est seulement maintenant (c’est-à-dire qu’il parle évidemment de l’Inquisition) qu’il est devenu possible de penser pour la première fois au bonheur des humains. L’homme a été créé rebelle ; est-ce que les rebelles peuvent être heureux ? On T’avait mis en garde, Lui dit-il, Tu n’as pas manqué de mises en garde, d’indications, mais Tu n’as pas écouté les mises en garde, Tu as rejeté le seul moyen de construire le bonheur des hommes, mais, par bonheur, en T’en allant, Tu nous as confié toute la tâche. Tu as promis, Tu as confirmé par Ta parole, Tu nous as donné le droit de lier et de délier, et, bien sûr, aujourd’hui, ce droit, Tu ne peux même plus penser à nous l’enlever. Alors, pourquoi viens-Tu nous déranger ? »

— Qu’est-ce que ça veut dire : Tu n’as pas manqué de mises en garde, d’indications ? demanda Aliocha.

— C’est bien en ça qu’est l’essentiel de ce que le vieillard doit exprimer.

« L’esprit très sage et terrifiant, l’esprit de l’autodestruction et du néant, continue le vieillard, l’esprit immense T’a parlé dans le désert et on nous rapporte dans les livres qu’il T’aurait soi-disant « tenté ». Est-ce bien vrai ? Et était-il possible de dire quoi que ce soit de plus vrai que ce qu’il T’a proclamé avec ses trois questions, et que Tu as rejeté, ce que les livres appellent des « tentations » ? Et pourtant, si jamais un miracle foudroyant s’est produit sur la terre, c’était bien ce jour-là, le jour de ces trois tentations. Et c’est l’apparition de ces trois questions-là qui le faisait, le miracle. [4] […] Parce qu’on a dans ces questions comme réuni et prédit en un seul tout, toute l’histoire ultérieure de l’homme, qui nous est représentée en trois images dans lesquelles se fondront toutes les irréductibles contradictions historiques de la nature humaine sur toute la surface de la terre. À ce moment-là, cela ne pouvait pas être aussi clair, car l’avenir demeurait inconnu, mais aujourd’hui, quinze siècles plus tard, nous voyons que, dans ces trois questions-là, tout est tellement devancé et prédit et s’est tellement réalisé qu’y ajouter ou bien en retrancher quoi que ce soit est devenu impossible.

1re tentation : Insupportable liberté

Juge donc Toi-même, qui avait raison : Ton questionneur ou Toi ? Souviens-Toi de la première question ; ce n’est peut-être pas la lettre, mais le sens est celui-ci : « Tu veux aller dans le monde et Tu y vas les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté à laquelle, dans leur simplicité, dans leur anarchie originelles, ils ne peuvent même pas donner un sens, une liberté dont ils ont peur, qui les effraie — car rien, jamais, ni pour la société humaine, ni pour l’homme n’a été plus insupportable que la liberté ! Vois-Tu ces pierres dans ce désert brûlant et nu ? Change-les en pains, et l’humanité se précipitera derrière Toi comme un troupeau, reconnaissant, obéissant, même s’il tremble éternellement que Tu retires Ta main, et que Tes pains viennent à disparaître. » Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de liberté, et Tu as rejeté cette proposition, car quelle liberté est-ce donc, as-Tu pensé, lorsque l’obéissance est achetée au prix du pain ? Tu as répondu que l’homme ne vit pas que de pain, mais sais-Tu bien que c’est au nom de ce même pain terrestre que l’esprit de la terre se lèvera contre Toi, et ira Te combattre, et Te vaincra, et que tous le suivront, en s’exclamant : « Qui peut se comparer à cette bête, elle nous a donné le feu des cieux ! » Sais-Tu que les siècles passeront et que l’humanité proclamera par la voix de sa sagesse et de sa science que le crime n’existe pas, et que le péché n’existe pas non plus, qu’il n’existe que des affamés. « Nourris-les, et, ensuite, demande-leur la vertu ! » – voilà ce qu’ils écriront sur les bannières qu’ils lèveront contre Toi quand ils viendront détruire Ton temple. À la place de Ton temple, un bâtiment nouveau s’édifiera, une nouvelle et terrifiante tour de Babel, et même si celle-là non plus ne sera pas achevée, pas plus que la précédente, Toi, malgré tout, Tu pouvais éviter cette nouvelle tour, et abréger les souffrances des hommes d’un bon millier d’années, car, malgré tout, c’est bien vers nous qu’ils se retourneront, après mille ans de tortures avec leur tour ! Ils nous retrouveront alors, comme l’autre fois, sous terre, au fond des catacombes, cachés (car nous serons, une fois de plus, persécutés, martyrisés), ils nous retrouveront et lèveront vers nous leur plainte : « Donnez-nous à manger, car ceux qui nous avaient promis le feu des cieux ne nous l’ont pas donné. » Et, là, leur tour, nous l’achèverons pour eux, car l’achèvera celui qui donnera à manger, et, donner à manger, nous seuls en serons capables, et en Ton nom, et en mentant que ce sera en Ton nom. Jamais, non, jamais ils ne pourront manger sans nous ! Aucune science ne leur donnera le pain tant qu’ils resteront libres, mais, pour finir, leur liberté, ils nous la livreront d’eux-mêmes et ils diront : « Traitez-nous en esclaves, mais donnez-nous du pain. » Ils comprendront enfin d’eux-mêmes que jamais, non, jamais, ils ne sauront faire le partage entre eux ! Ils comprendront aussi qu’ils ne pourront jamais être libres, parce qu’ils sont faibles, pervers, insignifiants, rebelles. Tu leur avais promis le pain des cieux, mais, je le répète encore, ce pain des cieux peut-il se comparer, aux yeux de cette tribu humaine, si faible, si éternellement perverse, éternellement ingrate, à celui de la terre ? Si des milliers ou des dizaines de milliers Te suivent au nom du pain des cieux, qu’en sera-t-il de ces millions, de ces dizaines de milliers de millions d’êtres qui n’auront pas la force de mépriser le pain de la terre au nom du pain des cieux ? À moins que Tu n’aimes que les quelques dizaines de milliers de puissants et de forts, et que les millions de faibles, innombrables comme le sable de la mer, mais de faibles qui T’aiment, ne soient créés que pour servir de matériau à ces puissants et à ces forts ? Non, nous aimons aussi les faibles. Ils sont pervers, ils sont rebelles, mais, à la fin, c’est bien ceux-là qui nous obéiront. Nous les émerveillerons, ils nous prendront pour des dieux car, nous mettant à leur tête, nous aurons accepté de supporter la liberté et de régner sur eux — si terrifiante leur sera, au bout du compte, leur liberté ! Mais nous dirons que nous T’obéissons et que c’est en Ton nom que nous sommes les maîtres. Nous les tromperons, car, Toi, nous ne Te laisserons plus venir à nous. Ce nouveau mensonge fera notre souffrance, car nous serons obligés de mentir. Voilà ce que signifiait cette première question dans le désert, et voilà ce que Tu as refusé au nom de cette liberté que Tu plaçais plus haut que tout. Pourtant, cette question contenait un grand mystère de ce monde. En acceptant les « pains », Tu aurais répondu à cette angoisse générale et perpétuelle de l’homme, de l’homme en tant qu’individu et de l’humanité prise dans son ensemble — et, cette angoisse, c’est celle-ci : « Devant qui se prosterner ? » L’homme n’a pas de souci plus lancinant, plus douloureux que, resté libre, celui de se chercher, aussi vite que possible, quelqu’un devant qui se prosterner [a]. Mais l’homme cherche à se prosterner devant ce qui est indiscutable, tellement indiscutable que tous puissent accepter ensemble de se prosterner devant d’un seul mouvement. Car le souci de ces malheureuses créatures n’est pas seulement de trouver devant quoi je pourrais me prosterner, moi ou tel autre, mais de trouver quelque chose à quoi chacun pourrait croire, devant quoi tous se prosterneraient — et obligatoirement ensemble. C’est ce besoin de vénération commune qui fait la souffrance essentielle de tous les hommes pris en tant qu’individus et de toute l’humanité dans son ensemble, depuis le début des siècles. Pour cette communauté de la vénération, ils se sont de tout temps entretués par le glaive. Ils se créaient des dieux et se défiaient les uns les autres : « Abandonnez vos dieux, inclinez-vous devant les nôtres, sinon — la mort sur vous et sur vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, même au moment où, dans ce monde, les dieux aussi disparaîtront : ils se prosterneront devant des idoles, de toute façon. Tu connaissais, Tu ne pouvais pas ne pas connaître ce mystère essentiel de la nature humaine, et Tu as rejeté la seule bannière absolue qui T’était proposée pour obliger chacun à se prosterner devant Toi d’une manière indiscutable — la bannière du pain de la terre, et Tu l’as rejetée au nom de la liberté, du pain des cieux. Regarde ce que Tu as fait ensuite. Toujours au nom de la liberté ! Je Te dis qu’il n’est pas de souci plus torturant pour l’homme que de trouver quelqu’un à qui remettre, et le plus vite possible, cette liberté qu’il a reçue, cette liberté que cette malheureuse créature a reçue en naissant. Mais ne peut conquérir cette liberté humaine que celui qui apaisera leur conscience. Avec le pain, Tu recevais une bannière indiscutable : Tu donnes le pain, l’homme s’incline, car rien n’est plus indiscutable que le pain, mais si quelqu’un, dans le même temps, s’empare de sa conscience en dehors de Toi, oh, alors, l’homme abandonnera jusqu’à Ton pain et il suivra celui qui aura séduit sa conscience. En cela, Tu avais raison. Car le mystère de la vie humaine n’est pas seulement de vivre, mais de savoir pourquoi l’on vit. Sans une idée très ferme du but de cette vie, l’homme refuse de vivre, et il préfère se tuer plutôt que de rester sur terre, quand bien même, sur terre, il ne serait entouré que de pains. C’est ainsi, mais quel est le résultat ? Au lieu de T’emparer de la liberté humaine, Tu n’as fait que l’accroître encore plus ! Ou Tu as oublié que l’homme préfère le repos, et même la mort, au libre choix dans la connaissance du bien et du mal ? Il n’y a rien de plus tentant pour l’homme que la liberté de sa conscience, mais rien de plus douloureux. Or, Toi, comme fondement, au lieu de principes solides qui auraient dû apaiser la conscience des hommes une fois pour toutes, Tu as pris tout ce qui est extraordinaire, énigmatique et mystérieux, tout ce qui est au-dessus de leurs forces, et donc, Tu as fait comme si Tu ne les aimais pas — et qui a fait cela : celui qui venait leur offrir sa vie ! Au lieu de s’emparer de la liberté humaine, Tu l’as multipliée, et, à tout jamais, Tu as chargé de souffrances le royaume spirituel de l’homme. Tu as voulu de l’homme un amour qui soit libre, voulu que l’homme que Tu aurais séduit et attiré Te suive librement. Privé de la loi ancienne, une loi sévère, l’homme, dorénavant, devait juger lui-même, dans son coeur libre, de ce qui était bien et de ce qui était mal, en n’ayant devant soi pour seul guide que Ton image — mais comment n’as-Tu pas pensé qu’il finirait par tout rejeter et par tout mettre en doute, tout, jusqu’à Ton image et même Ta vérité, s’il était opprimé par un joug aussi terrifiant que la liberté de choisir ? Les hommes s’exclameront enfin que la vérité n’est pas en Toi, parce qu’il est impossible de les laisser dans une souffrance et dans un trouble plus terribles que ceux où Tu les as laissés ainsi, avec tant de soucis, tant de questions insolubles. Et donc, c’est Toi qui as posé les fondements de la ruine de Ton propre royaume, n’accuse personne d’autre. Pourtant, est-ce cela qu’on Te proposait ?

Une réflexion sur “Insupportable liberté Le Grand Inquisiteur

  1. Terrible texte d’une acuité foudroyante.
    La violence en est telle q’il faut reprendre la lecture à plusieurs fois.

    La Vérité absolument reconnue est pourtant simultanément écartée,
    aussi bien socialement (pétrifiée dans l’institution ecclésiastique et
    le rituel) qu’individuellement (la dissolution dans la brutalité du quotidien).

    Platon notait déjà que le philosophe revenant dans la cité pour y manifester
    la vérité risquait fort de se faire écharper (il avait l’exemple de Socrate),
    mais qu’il avait comme une obligation de le faire par fidélité aussi bien
    à son savoir qu’à sa patrie.
    Par ailleurs il pensait que les philosophes devaient gouverner la cité.
    Contradiction seulement apparente puisque dans la pensée antique, les
    mondes divin et humain demeurent séparés, dans une stabilité que rien
    ne pouvait troubler profondément aussi bien socialement que dans
    la perception du monde et la nature des projets possibles. Les philosophes
    sont simplement les plus instruits, les mieux à même de gouverner pour
    autant qu’ils n’ébranlent pas l’ordre social et religieux.
    L’indignation de Platon face à l’exécution de Socrate est d’ordre intellectuel,
    sûrement pas politique.

    Changement total à l’apparition du christianisme. La vision évangélique
    et paulinienne congédie d’emblée l’architecture sociale et intellectuelle
    de l’Empire exténué, et divisé. Effondrement de la partie occidentale
    ouverte aux barbares, le christianisme part du terrain, son étatisation
    est lente. En orient elle est instantanée à Byzance.
    Dans les deux cas pourtant l’écart entre le monde et sa vérité interne révélée
    n’est pas cicatrisable. Cette plaie ouverte par où tout peut s’infiltrer a
    comme nom responsabilité. Face à l’espace public organisé,
    tentaculaire, où tout est délégué au point que la dépendance est totale
    et désarmée devant les entreprises les plus démentes, l’interpellation intime
    et personnelle du Christ trouve aujourd’hui des résonances dans l’état
    du monde encore absentes avant 1945. Maintenant on sait, et on va savoir
    de plus en plus.
    On a presque plaisir à lire; « Toi Tu ne peut même plus revenir du tout, ne
    dérange pas, AU MOINS JUSQU’AU JOUR DIT ».
    Le jour en question à l’air d’approcher. Même le Vatican, parait-il, s’en
    inquiète.

    Comme disait Pompée avec une certaine profondeur:
    « Il est nécessaire de naviguer, il n’est pas nécessaire de vivre ».

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