Editorial : le mythe est écorné

Les marchés financiers dévissent. Ils le font fortement, brutalement. Pour l’instant, la chute est sans appel. C’est un peu comme quand une digue se rompt, le flot s’engouffre. En pareille circonstance, la priorité est de démêler le circonstanciel, ce qui est dû au hasard, au fondamental, c’est à dire ce qui est produit par la Nécessité avec un grand N.

Le circonstanciel est multiple. Ainsi, s’ajoutent pèle-mêle et sans logique aucune, l’affaire Volkswagen, les attaques d’Hillary Clinton contre la pharmacie et, bien sûr, la situation technique. C’est d’ailleurs peut-être la situation technique qui importe le plus. On était sur des zones de résistance et on en espérait un relatif soutien. Dès lors que ces résistances se dérobent, l’effet est semblable à celui que nous avons décrit ci-dessus, tout se passe comme si une digue se rompait. Tout ce circonstanciel se manifeste de façon convergente alors que les marchés financiers ont été, depuis de nombreuses semaines,  soumis à rude épreuve.

N’oubliez pas que, depuis le 15 avril, il a fallu en avaler des couleuvres. Il a fallu avaler les déceptions du QE européen, au lieu de provoquer l’envolée des bourses et de faire pschitt, il a fait plouf. Les taux d’intérêt ont fortement monté à un point tel que l’on a cru à un « flash crash ». Les  marchés des changes ont pris tout le monde à contrepied, l’euro n’a pas du tout concrétisé les espoirs de baisse jusqu’à la parité avec le dollar. Puis, a commencé la prise de conscience, nous disons prise de conscience car le phénomène date de 2013, prise de conscience de la dégelée des BRICS et autres émergents. Chute de leurs devises, fuites des capitaux, « deleveraging », restrictions de la liquidité sur l’obligataire et le crédit et, bien sûr, nouvelle étape de baisse sur les commodities. Pour couronner le tout, il y a eu le krach chinois. La bulle chinoise a laissé passer de l’air, on a eu peur d’une mise en flottement déstabilisatrice du yuan, la Chine a fait éternuer l’ensemble du monde financier. La liste n’est certainement pas limitative et nous sommes sûrs que nous oublions des événements qui ont affaibli et fragilisé le secteur financier.

Il reste que même si le secteur financier avait du plomb dans l’aile, même si beaucoup d’opérateurs étaient affaiblis par les pertes, le moral, lui, tenait encore à peu près. Tout se passe comme si, ces dernières semaines, on se raccrochait à une sorte de bouée constituée par la meilleure situation relative des Etats-Unis. C’était une sorte de point d’ancrage, à la fois point d’ancrage réel, car il attirait les capitaux soucieux de fuir le risque, mais aussi point d’ancrage symbolique car la meilleure situation relative des Etats-Unis pouvait, grâce à la complaisance et à la propagande, être interprétée  comme le symbole de la réussite des politiques menées. Comme le symbole du bien-fondé de ces politiques keynésianno-monétaristes. Comme le symbole de la toute puissance des patrons des Banques Centrales. C’est certainement ce point qui est le plus important.

Quand on vit dans le domaine des signes, des perceptions, et des rideaux de fumée cabalistiques, il y a des mythes qu’il ne faut pas écorner. Si on les écorne, on peut sortir de la linéarité. On peut sortir du progressif et des petits pas et entrer dans le tout ou rien, c’est à dire dans la rupture. Nous insistons sur ce passage de la linéarité à la rupture car c’est la grande faille de la pensée occidentale. Cette pensée repose sur l’idée que tout est « dérivable », que les modèles linéaires suffisent pour gérer alors que le monde, lui, à certains moments, est radicalement différent. C’est un monde complexe où tout n’est pas dérivable, un monde  avec des sauts, avec des ruptures, avec des gaps.

Le fait que le mythe ait été écorné est certainement déterminant dans le climat qui règne actuellement sur les bourses. On n’achète plus the « dip », on ne croit plus aux petits pas; on craint un enchainement fatal qui échapperait au contrôle des régulateurs. Nous-même avons écrit il y a quelques jours un texte dans lequel nous posions l’alternative: ou bien un nouveau cycle de reflation, ou bien un risque de perte de confiance. Nous pensons que nous en sommes là. Il faut une nouvelle initiative majeure dans le sens de la reflation, de préférence une initiative forte et concertée, ou bien alors, si on rechigne à le faire, on prend le risque de l’écroulement du mythe

L’écroulement du mythe coûtera très cher car, depuis sept ans que la hausse du prix des actifs financiers dure et perdure, chacun sait bien au fond de soi que la question des évaluations est des valorisations est lancinante. On a voulu l’ignorer, mais on sait bien que l’on est sorti des normes historiques et moyennes dans des proportions considérables. Les marchés sont surévalués de 50 à 90%. Les primes de risque sont dérisoires. Les taux d’intérêt n’incluent ni prime de risque, ni prime de durée. Bref, on sait, même si on ne le dit pas, que tout est faux. Cela signifie qu’il n’y aura pas de filet de sécurité tendu par les investisseurs fondamentalistes avant longtemps. Qui alors va faire face aux ventes des opérateurs de momentum? Qui va faire face aux ventes en chaîne suscitées par le « dynamic hedging systémique »? Qui va faire face aux ventes des grossistes que sont les ETF? Qui va assurer la liquidité des dérivés? Ce n’est qu’une petite énumération, on peut l’allonger. Le but de cette énumération est de transmettre le sentiment que si la pyramide commence à dégringoler, alors tout s’enchaînera, sans qu’aucun arrêt naturel ne vienne se mettre en travers. l’accumulation depuis sept ans est une accumulation de déséquilibres. Rien n’est spontanément rééquilibrant.

Il n’y a qu’une chose qui soit ré-équilibrante et nous l’avons maintes fois signalée. C’est la création de « base money ». Une dégringolade boursière, ce n’est rien d’autre qu’une offre d’assets financiers quasi monétaires contre de la monnaie, de la vraie monnaie Banque Centrale. On vend tous en même temps parce que l’on craint qu’il n’y ait pas assez de base money pour tout le monde pour honorer l’illusion que les assets financiers sont des actifs quasi monétaires. Et comme on a peur qu’il n’y ait pas assez de base money, la seule parade des autorités consiste à montrer qu’il y en a assez et à assurer qu’il y en aura assez pour tout le monde. En fait, ce que nous cherchons à faire comprendre, c’est que, dans le système actuel, la finance forme un tout composé du système bancaire traditionnel, du shadow banking system, des marchés. Ce qui était auparavant réservé aux banques traditionnelles, les « runs », les ruées sur les dépôts, est maintenant transposé à très vaste échelle et pèse sur le shadow et les marchés.  Le risque de baisse sur les marchés s’assimile à une sorte de run puissance 10. Et la parade ne peut être que celle que l’on met en place pour les runs bancaires,: la création de base money.

Bien entendu, ce que nous décrivons est schématique et n’a pour objectif que de faire comprendre à gros traits ce qui peut se passer, mais il est important d’être préparé. Il peut y avoir beaucoup d’alertes qui ne sont pas suivies de catastrophes, mais quand il y a des alertes, autant en tenir compte.

Fondamentalement, nous soutenons que nous sommes à une sorte de carrefour. Vous savez que c’est notre idée depuis le printemps 2013, époque à laquelle les autorités monétaires américaines ont tenté d’instiller l’idée d’une prochaine régularisation de la politique. Rien que l’idée de cette normalisation avait provoqué un choc sur les marchés. Les autorités avaient alors reculé et compris qu’il fallait tenter de mieux préparer les esprits à cette normalisation. Fidèles à leurs présupposés théoriques, elles ont cru qu’en pilotant et en manipulant les perceptions, elles allaient pouvoir finir par pouvoir passer à l’action sans trop de risque. C’est la fameuse idée que l’on a encore vu ressurgir ces dernières semaines: puisque l’on en parle depuis longtemps, c’est déjà dans les cours. Idée que nous avons toujours considérée comme stupide car ce n’est pas parce que l’on évoque régulièrement l’idée de sa mort que l’on y est préparé. Il y a un monde, celui du réel, entre les signes et les actes. Parler de n’est jamais la même chose que faire. C’est l’une des grandes illusions du monde moderne.

Cette question de la normalisation, en fait, se pose depuis 2010. Les intellectuels de la FED à cette époque avaient avancé l’idée que l’on pourrait normaliser sans risque, en douceur, grâce à la reprise de la croissance. L’accélération de la croissance aurait en quelque sorte compensé, et au-delà, la nécessaire hausse des taux. La hausse des taux aurait en quelque sorte été absorbée par une croissance plus rapide. Ils se sont trompés parce que la croissance n’a jamais accéléré suffisamment et parce qu’il a fallu baisser les taux beaucoup plus fort, beaucoup plus longtemps que prévu et que, concomitamment, il a fallu créé beaucoup plus de liquidités et inflater à l’extrême le prix des assets financiers. Moins de croissance qu’espéré, une accumulation beaucoup plus importante que prévu de remèdes et pseudo-remèdes, tout ceci crée un cocktail qui menace d’être explosif.

EN PRIME

 Lagarde s’inquète

Après Janet Yellen, c’est au tour de Christine Lagarde de s’inquiéter des effets négatifs du ralentissement chinois sur la croissance mondiale. Alors que les turbulences ont repris ces derniers jours sur les marchés financiers, la directrice générale du FMI a estimé mardi que les risques de dégradation de la croissance globale ont augmenté, notamment en raison d’une croissance chinoise moins vigoureuse…

Mme Lagarde, qui s’exprimait mardi lors d’une conférence organisée à Washington par le Brookings Institution, un « think tank » américain, a indiqué que les risques s’étaient accrus ces derniers temps du fait de la chute des cours des matières premières, du réalignement des politiques monétaires et de la croissance ralentie en Chine.

 

Le FMI, qui doit présenter en octobre ses prochaines prévisions économiques, tablait en juillet dernier sur une croissance du PIB mondial de 3,3% cette année, et de 3,8% en 2016. Mme Lagarde n’a pas indiqué si ces prévisions seraient abaissées…

Quant au réalignement des politiques monétaires des grandes banques centrales, il représente un risque dans la mesure où il a des implications sur les taux de change, a-t-elle ajouté. Rappelons que le 17 septembre, la Réserve fédérale s’est abstenue de relever ses taux directeurs malgré une attente assez forte des marchés. Sa présidente, Janet Yellen, a notamment justifié cette prudence par les craintes liées à la situation de l’économie internationale…

Laisser un commentaire