La Banque centrale européenne est en mesure d’assouplir encore davantage sa politique monétaire. Agefi suisse .
Chef économiste
UBS Wealth Management
Comme nous l’anticipions la semaine passée, la Réserve Fédérale n’a finalement pas osé remonter ses taux directeurs d’un quart de point, préférant les laisser à zéro. Il y avait trois nouveautés dans le communiqué de presse, lesquelles n’augurent rien de bon si ce n’est encore plus d’incertitudes sur les marchés que celles qui prévalaient avant que la Fed ne se décide à ne rien décider.
Premièrement, une voix dissonante: celle de Jeffrey Lacker, président de la Réserve fédérale de Richmond et réputé être le seul faucon authentique dans le comité de décision monétaire de la Fed. Donc pas vraiment une surprise, même si cette voix dissonante démontre que les débats ont dû être bien moins policés qu’à l’habitude.
Deuxièmement, si l’on se fie aux fameux «dots» qui accompagnent le communiqué de presse, c’est-à-dire les prévisions individuelles des différents membres du comité monétaire, un des «sages» envisage, et ce pour la première fois, des taux directeurs négatifs pour le reste de l’année et pour l’ensemble de 2016. Bien que les prévisions individuelles soient anonymes, le nom du président – sur le départ – de la Réserve fédérale de Minneapolis, Narayana Kocherlakota, a circulé comme étant derrière cette perspective non-consensuelle. Il faut dire que ce membre du comité monétaire est particulièrement controversé parmi les observateurs de la Fed depuis son spectaculaire retournement de veste, passant de «faucon extrême» à «colombe encore plus extrême» en l’espace d’une conférence en 2012.
La présidente de la Fed, Janet Yellen, bien qu’assurant que des taux directeurs négatifs n’avaient pas été sérieusement discutés par le comité monétaire, a pourtant laissé la porte ouverte pour qu’une telle mesure exceptionnelle puisse être prise dans le cas d’une nouvelle détérioration économique. En cela, la Fed a ajouté une dose supplémentaire de confusion sur les marchés. Pour une banque centrale se targuant de gérer (de manipuler?) les anticipations, cela paraît bien paradoxal.
Troisièmement enfin, cette référence à la situation internationale pour justifier l’absence d’action. Elle est nouvelle. Comme nous l’expliquions la semaine dernière, la Fed s’était jusqu’à présent abstenue d’utiliser un tel argument. La règle du «notre monnaie, votre problème», la primauté de l’état de l’économie US sur toute forme de considération mondiale prévalait. Venons-nous d’assister à un changement de paradigme? Ou alors simplement une nouvelle ligne de défense, pour ceux qui reprocheraient à la Fed sa procrastination?
Ces prochaines semaines, les analystes vont donc continuer à décortiquer les statistiques américaines, aussi insignifiantes soient-elles en temps «normaux», et à déconstruire jusqu’à la ponctuation les moindres interventions verbales des officiels de la Fed. Pourrait-elle encore relever les taux en octobre, ou en décembre, ou alors seulement 2016?
Rétrospectivement, l’incertitude de la Fed explique sans doute la retenue de Mario Draghi lors de la conférence de presse après les décisions monétaires de la Banque centrale européenne il y a trois semaines. Considéré par bon nombre d’analyses comme «ultra-prudent» en regard d’une économie de la zone euro qui depuis le début de l’année surprend positivement par sa résilience et sa vigueur, le président de la BCE avait livré une analyse presque pessimiste quant aux perspectives de croissance et d’inflation en Europe.
Le but de cette communication sobre visait à tempérer l’enthousiasme face aux statistiques encourageantes et à couper court aux spéculations sur un éventuel retrait par la BCE de son programme d’assouplissement quantitatif avant septembre 2016. La BCE a conscience que la dépréciation de l’euro a été le principal facteur de reprise dans la zone euro, et elle ne tient absolument pas à l’heure actuelle à un retournement de cette tendance.
La décision de la Fed de ne rien faire n’aide évidemment pas la BCE dans son objectif majeur d’euro faible. C’est pourquoi à présent je ne serais même pas surpris que le 22 octobre prochain Mario Draghi et ses collègues puissent décider d’assouplir encore un peu plus la politique monétaire de la zone euro. Si tel était le cas, cela sera un signal relativement fort indiquant qu’il ne faudra pas s’attendre non plus au premier relèvement des taux de la Fed en plus de neuf ans, le 28 octobre prochain.
Le 5 septembre dernier, les ministres des Finances et les banquiers centraux du G20 réunis à Ankara ont diffusé un communiqué dans lequel ils se sont engagés à «résister à la tentation des dévaluations compétitives et de toute forme de protectionnisme». Je ne sais pas s’il s’agit simplement d’un vœu pieux visant à insuffler un peu de confiance sur les marchés. Pour l’instant, l’attentisme de la Fed et la prudence de la BCE ne le suggèrent en aucun cas.
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