La Banque nationale a vu juste
Article par Jean Pierre Roth
Pourquoi le plancher qui avait eu son utilité dans la phase de mouvement isolé du franc (2011) ne faisait plus sens en 2015.
Sous le titre «La Banque nationale suisse a fait tout faux», la Tribune de Genève a récemment repris les propos de Patrick Artus, chef économiste chez Natixis et professeur à la Sorbonne, qui déclarait que «… la suppression du cours plancher de l’euro par rapport au franc a constitué une grave erreur.» Cette critique sévère repose sur une méconnaissance totale des réalités de marchés auxquelles la BNS a été confrontée. En fait, les décisions d’introduire un plancher en 2011 et de le retirer en 2015 relèvent d’une parfaite compréhension des phénomènes de change.
Prenons les chiffres de 2011: De janvier à août, le comportement du franc a été totalement atypique sur le marché des changes. Il s’est apprécié de 13% face à l’euro alors que la livre sterling et le dollar – les deux autres grandes monnaies de référence – se dépréciaient face à la monnaie commune, la première de 3%, la seconde de 7%. L’appréciation du franc était d’autant plus incompréhensible que les taux d’intérêt européens étaient orientés à la hausse alors que les taux suisses étaient au plus bas!
La Banque nationale était confrontée à un problème de comportement du franc qui ne répondait plus aux paramètres habituels. Elle pouvait supposer, comme nous le montre l’expérience, que cette phase de surévaluation serait temporaire et se corrigerait ultérieurement, mais quand? Pour éviter un emballement supplémentaire du marché et protéger notre économie d’une perturbation artificielle, elle a donc décidé de bloquer l’appréciation du franc en défendant un cours plancher face à l’euro. Elle neutralisait ainsi les effets d’un dérèglement du marché. Le plancher était le bon choix.
Au début de 2015, la situation du marché des changes était bien différente car la BCE avait précédemment engagé une politique décidée de baisse des taux d’intérêt et de création massive de liquidités. De décembre 2013 à décembre 2014, l’euro perdait 10% de sa valeur face au dollar et 6% par rapport à la livre sterling. Face au franc, protégé par le plancher, il ne bougeait pas mais les interventions de la BNS ne cessaient d’augmenter dangereusement. En janvier, la pression était devenue telle que la réalité des faits allait s’imposer: il n’était plus possible de figer artificiellement le franc face à une baisse générale et durable de l’euro.
Le plancher, qui avait eu son utilité durant la phase de mouvement isolé du franc, devenait indéfendable et attisait la spéculation. Il fallait le supprimer au plus vite avant qu’il n’entraîne des pertes de change massives.
Le choc de l’abandon du plancher passé, le cours de l’euro par rapport au franc s’est stabilisé ces dernières semaines aux alentours de 1,10 franc. Par rapport au début 2011, soit avant l’introduction du cours plancher, l’appréciation du franc s’est élevée à 15% alors que sur cette même période celle du dollar était de 16% et celle de la livre sterling 14%. Les évolutions des trois monnaies ont parfaitement convergé. Sur l’ensemble de la période 2011-2015, il n’y a donc pas eu de mouvement extrême et atypique du franc mais une baisse générale de l’euro à laquelle aucune devise ne pouvait échapper!
Un cours plancher est fort utile lorsqu’il s’agit de neutraliser un comportement isolé du franc. L’introduire en 2011 était une bonne décision. Mais accumuler sans limite des devises pour empêcher une évolution d’ensemble des marchés lorsqu’une monnaie importante se déprécie est irréaliste et source de coûts importants. En 2015, la suppression du plancher était nécessaire. BNS a donc vu et fait juste!
* Président de la BCGE et ancien Président de la BNS
