La confusion règne sur les marchés

Nous avons maintes fois commenté les déclarations des responsables de la conduite des affaires  monétaires et démontré que nous étions dans une sorte de système de Pavlov. Les Maîtres agitent une cloche, les chiens se mettent à saliver et à remuer la queue. Tout se passe bien tant que l’exercice reste simple. Il faut que les messages soient binaires au maximum : du genre plus de punch dans le bol, moins de punch dans le bol. Ce que les chiens  traduisent par: plus de punch égale « risk-on », on fait la fête.  Moins de punch égale risk-off on fait la tête.

Hélas quand on veut faire passe des messages complexes du genre nous allons mener une politique de hausse des taux comme des faucons mais elle sera laxiste comme celle des tourterelles, les chiens sont perdus. Les uns font une chose et les autres le contraire.  C’est ce qui se passe sur les marchés, l’unanimité se fissure, le consensus se disloque. Et tout le monde est perdu. Tout le monde perd.

La publication de l’emploi US donne ce spectacle de l’égarement  à un point tel que le FT ou des gourous comme Rogoff éprouvent le besoin de souligner ou de le justifier. Nous, nous insistons pour montrer que tout devient contradictoire, antagonique et donc ingérable. Les choses sont positives et négatives, les nouvelles sont à la fois bonnes et mauvaises. La mise en ordre  faite depuis 2008-2009  produit de plus en plus de désordre.
Pour que ce soit bien clair, nous le répétons pour la nième fois, nous ne sommes pas un Cassandre, nous ne prédisons pas la catastrophe. Tout au contraire et là aussi nous répétons et nous caricaturons, nous pensons que les responsables de la conduite des affaires ont la possibilité et les outils pour repousser l’inéluctable et que ces outils, monétaires, sont favorables à l’enrichissement de certains, sur les marchés financiers. En revanche ces outils sont inadaptés pour trouver des solutions durables aux défis de l’économie réelle.
Ceci vient d’être illustré par les évènements de la semaine écoulée.

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Au cours du mois d’octobre, on a enregistré la plus forte hausse de l’emploi américain à 271 000 créations. Le taux de chômage est au niveau de celui d’avant la crise, à 5%. Les gains horaires sont en hausse de 2,5% année sur année. Le secteur privé a créé à lui seul 268 000 emplois dont 241 000 dans les services, aucun poste n’a été créé dans le secteur manufacturier. Le crédit à la consommation a bondi de 10% en rythme annuel en Septembre. Les ventes de maisons sont en train de rejoindre les records de 2007. Les ventes de voitures battent les records depuis 2001, on attend un progrès +12% sur celles de 2014 .

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En surface tout est bien, et même plus. Et c’est ce que disent les journaux, les politiciens et les économistes des banques. Ces gens ne s’intéressent qu’à ce que l’on voit, à l’actif du système. Or tout système à deux faces, l’actif et le passif. Et la crise c’est au niveau du passif qu’elle s’est produite, au niveau du passif qu’elle est « traitée » et au niveau du passif qu’elle s’incruste.

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Le passif c’est le crédit, la dette, la valorisation des actifs, la monnaie et les taux. L’apparence brillante de l’actif est produite par la politique monétaire ultra accommodante, les promesses que cela va durer, les marchés financiers à des niveaux records, la richesse perçue des ménages qui progresse considérablement. L’actif est brillant, il éblouit, mais le passif est tellement déséquilibré, que la responsable de la politique monétaire ne s’aventure à suggérer une minuscule hausse des taux qu’en l’accompagnant d’un commentaire ultra-dovish : « ce sera modeste et peut être la dernière » et pour aller encore plus loin d’ajouter « si les choses se détériorent, nous irons peut être vers les taux négatifs ». Bref l’équilibre du passif est précaire et il faut se donner les moyens de revenir en arrière sur l’audace de monter les taux d’un baby step tout en conservant il ne faut pas l’oublier, des liquidités administrées pléthoriques. Un Krugman ne s’y trompe pas, lui qui a adjuré la Fed , dès la publication des chiffres de l’emploi de ne pas monter les taux car dit-il les risques sont dissymétriques, on peut chambouler le monde global. Et on sait depuis Aout et Septembre que l’international est fragile et que la Fed est obligée d’en tenir compte.

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L’articulation centrale qui relie ce qui se passe aux Etats-Unis au reste du monde, c’est le dollar. Il est, son niveau relatif, est en quelque sorte, en ce moment, le symbole des relations dialectiques avec le reste du monde et le symbole des contradictions du Système. Sur les chiffres de l’emploi et la certitude de la hausse des taux, le dollar a fortement monté, le dollar index, le DXY s’est rapproché des 100. Or la hausse du dollar déséquilibre le monde des émergents surendettés en dollars, elle déstabilise ses dettes, ses monnaies. Elle pèse sur les matières premières et le pétrole, elle renforce les pressions déflationnistes globales, bref elle est ce que les autorités américaines appellent « un vent contraire ».

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Autrement dit, le positif de l’emploi et de la hausse des taux produit le négatif de la pression déflationniste extérieure. Eh oui, « on est toujours puni par ou l’on pêche », « bien mal acquis ne profite jamais », et les politiques ultra-laxistes de 2012 , 13 et 14 ont induit des déséquilibres chez les émergents et la Chine et ces déséquilibres reviennent en boomerang. Les politiques américaines ont favorisé les fragilités extérieures et pire, elles ont fait des adeptes, la BOJ, la BCE et la PBOC chinoise sont maintenant dans des processus d’ultra accommodation qui marquent une divergence considérable avec la phase de normalisation dans laquelle se trouve la politique américaines, D’oü le problème des changes. On a beau faire semblant de ne pas prononcer l’expression maudite de guerre des monnaies, cela ne suffit pas à en conjurer les effets ! Le change fait problème.

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La hausse du change américain produit du risk-off. On l’a vu tout au long de ces derniers mois, on le comprend organiquement. On l’a vu en fin de semaine dernière avec la chute du Pétrole de 4% ; , avec la forte hausse des taux des emprunts des périphériques européens comme ceux de l’Italie. Au même moment on a vu des bouffées de risk-on spectaculaires comme sur les bancaires globales , les biotechs, les small cap etc. On a vu les Utilities américaines plonger, l’or chuter de 5% l’euro de 3%. Les observateurs n’y verront que de l’irrationalité. Nous y verrions au contraire une logique profonde : les marchés sont détraqués, ils partent dans tous les sens, ils sont déréglés. De ceci d’ailleurs témoignent les contre performances sanglantes des hedge funds.

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La presse s’est faite une spécialité de passer à coté des réalités, elle détourne et embrouille à l’envie. Nous relevons le titre du Financial Times vendredi soir , c’est un modèle du genre : « Central banks confuse with mixed messages ». Non, les banques centrales ne nous égarent pas par leurs messages, les banques centrales sont perdues, « paumées » et c’est la situation réelle qui produit la confusion sur les marchés, pas les messages. Le FT entretient à tout prix le Banquecentralocentrisme et l’illusion qu’elles ont la situation en mains. La vérité est que tout dysfonctionne, la situation créée par leurs expériences est ingérable, avec au milieu de tout cela, des marchés domestiqués en surface, mais au fond véritables bêtes sauvages, à qui on a donné la bombe atomique par le leverage illimité.

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Le monde financier est plongé dans l’incertitude, la complexité. Les opérateurs se précipitent, les yeux bandés à la recherche de toute occasion de profit rapide, une bombe à la main.

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