Article Bruno Bertez du 8 décembre 2015

Titre : Réhabiliter le populisme
Cela fait longtemps que je m’interroge sur le populisme et sa fonction dans le Système. Ce n’est que récemment que je suis parvenu à une interprétation satisfaisante. C’est un paradoxe de la part d’un intellectuel qui n’a pas la réputation d’être facilement accessible et qui utilise des outils de travail plutôt complexes, sinon sophistiqués.
Ce qui m’a mis sur la voie, c’est l’analyse de ce qui se passe aux Etats-Unis: d’un côté, le succès de Trump et, de l’autre, l’échec de Ron et Rand Paul. L’exemple est d’autant plus convaincant, si on veut bien considérer que la réponse des « Dominants » dans les deux cas est la même, le boycott, l’insulte. Une même réponse à deux phénomènes en apparence très différents, conduit à se dire, si la réponse est la même, c’est que la menace est la même.
Les dominants, quand ils luttent contre la tentative de montée de Rand Paul et quand ils tirent à boulets rouges sur Trump, luttent contre le même ennemi, la masse, le peuple, celui qui conteste leur ordre du monde, celui qui refuse l’impérialisme guerrier tous azimuts, celui qui refuse la gestion économique et monétaire au seul profit des 1%, au profit des intérêts particuliers. Tous deux sont contre la Fed et la politique économique du gouvernement. J’ai écouté très attentivement Trump et je connais très bien les idées de Rand Paul, ils s’attaquent aux mêmes choses avec des discours très différents, des cibles très différentes et des vocabulaires également très différents.
Si vous écoutez Rand Paul et que vous avez la culture pour comprendre, vous entendez un discours isolationniste, conservateur, très critique sur les dérives modernistes de la gestion économique et monétaire. Ce discours ne touche que quelques pourcents de la population, malgré les qualités didactiques de la famille Paul; ce sont des gens qui réussissent à expliquer à peu près clairement des choses très compliquées. Pourtant, leurs messages ne passent pas. Rand fait quelques misérables pourcents.
Si vous écoutez Trump, c’est totalement différent, il n’y a pas d’idées, pas de démonstration, il y a des affirmations tonitruantes, à l’emporte-pièce, des jeux de mots de mauvais goût, des attaques en-dessous de la ceinture. Dans les salles et les meetings, on aime Trump, on partage les rires, les excès et les émotions qui vont avec. Trump fait un tabac, alors qu’il est attaqué de toutes parts et dans des mesures et des formes normalement incompatibles avec la démocratie. Un peu comme l’est le Front National.
A ce jour, Trump reste en tête chez les Républicains avec environ 30% d’adhésion. Trump frappe comme un sourd sur les PHD, les équivalents des Enarques là-bas, comme un sourd sur l’establishment prétentieux de la ploutocratie. Trump n’a pas besoin d’argent, il en a, et puis il collecte beaucoup, donc il ne dépend pas des milieux économiques dominants, c’est un marginal, voire un paria, mais un paria qui a les moyens.
Le danger de Trump pour l’establishment est le même que celui que leur fait courir Rand Paul. Cependant, les intellectuels de la droite conservatrice ont beaucoup de mal à se rallier à lui, il est vulgaire, il n’est pas du même monde. Là aussi, nous retrouvons une similitude avec ce qui se passe en France ou ailleurs en Europe; les intellectuels de la droite conservatrice boudent les populistes. Ils ne sont pas assez bien pour eux. La droite conservatrice a les idées, le standing, mais elle est impuissante, car elle est incapable de s’abaisser à avoir des troupes. Trump, lui, a compris que ce qui comptait dans une élection, ce sont les troupes, les voix. Et pour les avoir, il faut aller les chercher, les mains dans le cambouis.
Marx et Lénine n’ont pas fait la fine bouche, ils ont eu exactement les réactions inverses de nos intellectuels, au lieu de bouder le peuple et ses ténors populistes, ils les ont accueillis. Dieu sait pourtant si la théorie révolutionnaire marxiste est autrement compliquée et difficile à suivre, elle l’est autrement que les théories de bon sens de Rand ou de Trump. Ils ont inversé le processus et ils ont dit, les populistes, les ouvriers, les prolétaires, bref les gens primaires, les 99% sont ceux qui sont lésés, ceux qui sont exploités, mais ils ont le pouvoir du nombre, et ils ont la motivation, donc il faut faire avec eux et les transformer en fer de lance de notre action politique. Ils ont remplacé le mépris par son symétrique, la glorification, ils ont mis le peuple primaire sur un piédestal.
C’est Marx qui expliquait sa méthode d’exposition, elle consiste toujours à partir de ce que l’on voit et de remonter: « si vous tentez d’expliquer ma théorie de l’exploitation par la philosophie, vous n’y parviendrez jamais, mais si vous montrez au prolétaire l’évidence de son exploitation par le fait que son patron mène grand train et que lui et ses enfants crèvent de faim, alors il comprendra ».
Le populiste, sans l’avoir théorisé, parle de ce que l’on voit, comme le chômage, la réalité de la pauvreté, de l’absence d’avenir, de la désertification des campagnes, des villages qui se vident, du mépris insultant des petits Enarques qui gouvernent, de l’immigration, de l’injustice que constitue la préférence à ce qui n’est pas national, il parle de ce que les gens ressentent et vivent. Ce n’est pas noble, mais cela touche, cela fait mouche, car, pour ceux qui souffrent, qui sont délaissés, laissés pour compte, les belles paroles théoriques ne servent plus à rien, ils ont compris qu’elles étaient destinées, comme ils disent, à les « embobiner ».
Le populiste est celui qui vise juste dans sa communication, il est proche de sa clientèle et il sent, il sait, ce qu’il faut dire. Il sait ce qu’il faut dire, car il ne s’adresse pas à la tête, ou très peu, il s’adresse à la personne dans son entier. Il a compris que pour lutter contre la sophistication de la propagande, contre la mystification généralisée qui fait prendre les vessies pour les lanternes, il ne faut pas se situer au même niveau, surtout pas. Il faut parler d’ailleurs et ailleurs.
Nous sommes dans des mondes orwelliens, des mondes où les Dominants sont guidés par les publicitaires façon Bernay, par des manipulateurs et, dans ce monde, quand on ne dispose pas des mêmes moyens, il faut combattre autrement. Comment lutter contre toute la bureaucratie européenne et française, contre les médias aux ordres qui ont des centaines de milliards à disposition pour vous tromper, si ce n’est en étant direct, simple, proche des gens?
Dans le monde actuel où une alliance s’est formée entre les élites, les fonctionnaires, les classes dominantes, les techniciens du mensonge, l’étranger, etc., le populisme est au fond la seule opposition possible. Est-ce un bien ou est-ce un mal? La question est importante, mais la réponse n’est jamais donnée d’avance, car elle dépend des stratégies des autres groupes sociaux et de leur réaction à l’expression populiste. Si elles répondent par le mépris, le raidissement, la répression, les contrôles, la violence d’Etat, ce n’est pas la même chose que si elles écoutent, tiennent compte et acceptent de partager le pouvoir, d’infléchir la gestion en tenant compte des aspirations du peuple.
Le populisme ne serait-il pas tout simplement une forme de « hedging » ou d’assurance-vie pour une caste dominante, plutôt qu’une réelle alternative politique ? Je vais essayer d’étayer mon propos. Une guerre globale est en cours et il me semble que la situation actuelle de la Russie offre certaines similitudes avec celle du Japon sous embargo de 1937. Bien entendu, la comparaison a ses limites. Par ailleurs, nous ne sommes à priori que dans la phase d’ouverture de la partie d’échecs, et cette phase ne s’arrête que lorsque les forces des deux adversaires sont mobilisées et que les rois sont en sécurité. A ce stade, il n’y a pas de place pour le partage du pouvoir, il faut mobiliser coûte que coûte. Mais cette guerre-là pourrait durer cent ans, avoir des coûts directs et indirects astronomiques (c’est déjà le cas), connaître de cuisants échecs et épuiser des populations susceptibles, à plus ou moins brève échéance, d’ouvrir un front intérieur. Face à une telle éventualité, le rôle, la fonction du populisme ne seraient-il pas de canaliser toute velléité de « révolte » à l’encontre de bouc-émissaires tout désignés, en une ultime diversion pour protéger les intérêts dominants ? Comment croire qu’un Trump ou une Le Pen, une fois au pouvoir, pourraient avoir la volonté – sinon les moyens – de faire vaciller des intérêts corporatifs internationalisés, autrement qu’en faisant sombrer leur propre pays dans un régime paranoïaque auto-destructeur ? Il me semble au contraire qu’ils constituent potentiellement la forme ultime de légitimation de ces intérêts. Pour reprendre la métaphore du jeu d’échecs, leur fonction ne se limiterait qu’à constituer une variante possible de la partie d’échecs en cours, mais en aucun cas la base d’un changement de règle du jeu. Quant à l’establishment qui s’indigne aujourd’hui, ce n’est que du bruit.
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Merci de votre intérêt. je vous renvoie à mon, éditorial de ce jour, L’échec du Front est un succès…
si voulez suggérer un quelconque conspirationnisme, je ne vous suis pas . Si vous pensez que les choses « se passent objectivement comme si … » , alors pourquoi pas, il y a une part de vérité dans cette sorte de détournement. La métaphore du jeu d’échec a ses limites, car dans ce jeu il y a des subjectivités qui s’affrontent alors que dans la cas présent il y a les subjectivités plus les règles, la logique, les combinaisons, les combinatoires non voulues mais efficaces du système pour se reproduire et survivre. Le système est rusé, plus rusé que les hommes qui le composent.
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