Le fabuleux miss de Mario Draghi
Le président de la BCE a essayé de refaire copain-copain avec les marchés et la communauté spéculative. Pour le moment c’est un échec.
La Bourse est un monde empreint de magie. Cela est normal, car c’est en grande partie, et de plus en plus, un monde de jeu, de chance, et donc de superstition. Le rationnel n’est qu’un sous-jacent lointain de l’activité boursière et il n’est pas étonnant que le vocabulaire utilisé dans le milieu comporte beaucoup de connotations magiques. Ainsi, il y a la magie de la Tendance, la magie du Momentum, la magie des Corrélations, la magie des Seuils Critiques, des Niveaux, etc.
Beaucoup de «raisonnements» boursiers sont du style suivant: «s’il se passe ceci, alors il se passera cela», sans que l’on cherche à aller plus loin dans l’explicitation des liens. Ces pseudo-raisonnements sont bien connus des psychanalystes.
En Bourse, il y a des modes, l’imitation est un ressort déterminant des marchés. L’autre ressort est la répétition. Il y a ce que l’on appelle des règles du jeu, des maximes qui gouvernent les comportements, même aux plus hauts niveaux, ainsi, la maxime «ne combattez pas la Fed», «don’t fight the Fed» est, sans exagérer, à la base du «succès» de la politique menée par la Réserve fédérale. En Bourse, on crée des arcs réflexes, c’est pour cela que nous utilisons quelquefois la comparaison avec le chien de l’expérience de Pavlov, il faut éduquer par la répétition, faire tinter la cloche pour que les chiens salivent; de cette façon; on construit des comportements utiles aux Maîtres.
Nous pensons que les responsables de la conduite des affaires, et en particulier Bernanke, ont parfaitement assimilé tout cela et qu’ils en ont tiré des recettes d’action. Bernanke, nous vous le rappelons, a beaucoup étudié l’influence des «nouvelles» sur les réactions des marchés, c’est une de ses spécialités avec son étude tronquée de la crise de 1929. L’étude des réactions des marchés aux nouvelles n’est rien d’autre que la tentative d’étudier la magie des marchés qui s’enflamment ou s’effondrent en certaines circonstances, sans cependant que l’on puisse faire ressortir le lien logique, organique, qui justifie les mouvements. Cela rejoint les préoccupations de Greenspan, devenu philosophe, il aimerait bien comprendre ce qu’il appelle les «animal spirits». L’expression «animal spirits» est un refuge de notre ignorance de ce qui se passe vraiment en certaines occasions. La théorie des marchés efficients est une de ces élaborations magiques qui ont permis le pilotage et la gestion des marchés jusqu’en 2008. Nous y reviendrons un jour. Les fondamentalistes, malgré leur rationalité, n’échappent pas au « Cargo cult » des primitifs, ils croient en un évènement magique qui, d’un coup, leur donnera raison, «la grande réconciliation», le fameux «retour aux moyennes de long terme». Ils croient à l’existence d’une corde magique de rappel, comme d’autres, alchimistes, croyaient au Graal.
Nous soupçonnons la classe des dominants financiers d’avoir volontairement créé des corrélations artificielles qui lui étaient utiles pour gérer la crise. Ainsi, le risk-on/risk-off, si utile, nous semble une création humaine, voulue et entretenue. Même chose pour les corrélations inverses qui font chuter l’anti- dollar, c’est à dire l’or. Le moutonnier se construit, il suffit d’être assez gros, assez intelligent, ensuite les ordinateurs, les HFT, les Quants, les idiots utiles, font le reste.
Tout cela se comprend fort bien. Et l’atmosphère de magie qui règne en Bourse nous parait avoir des fondements solides. L’argent tombe du ciel, en quantité souvent importante, et l’enrichissement ou la ruine ont plus de relation avec la chance qu’avec l’intelligence et le travail. En tout cas, le lien est plus fort avec la chance qu’avec le mérite ou l’utilité. Nous nous souvenons de cette remarque désabusée d’un très grand financier de l’ancien temps, il nous disait: «en Bourse, quand on a raison, on a toujours raison pour une autre raison que celle que l’on croyait au départ». Peut-on être plus désabusé?
L’argent Financier ou Boursier rentre dans la catégorie de l’argent facile, facilement gagné, facilement dépensé, facilement sacrifié. Il faut prendre cette notion de sacrifice au sens propre, c’est à dire au sens de don gratuit, expiatoire aux Dieux. Ce serait d’ailleurs intéressant d’y consacrer un ouvrage, cela, à notre connaissance, cela n’a jamais été tenté.
Vous vous souvenez des années de folie où l’on a implanté, sous l’influence de JP Morgan, la notion de «valeur de croissance». Nous étions sur les marchés à cette époque et la magie jouait à plein. La mode était exclusivement à ce que l’on appelait les valeurs de croissance, les «growth stocks». Pour entrer dans la catégorie, il fallait satisfaire à de nombreux critères rigoureux, sinon rationnels. Quand on y était, la notion de prix n’était plus un problème, il n’y avait pas de limites, «the sky is the limit» disait-on. C’est bien sûr de la magie pure, il suffisait de toucher avec une baguette magique tel ou tel titre pour que son statut change! Mais la magie ne fonctionne que si elle n’est pas prise en défaut, c’est une règle; il ne faut jamais décevoir, sinon le charme s’envole. Ne vous étonnez pas si, en Bourse, lorsqu’une société manque de «délivrer», c’est à dire n’arrive pas à tenir ses prévisions de quelques pourcents, son titre s’effondre de 40%, c’est la norme lorsque le charme est brisé. Et une fois qu’il est brisé, gare, il n’y a jamais de récupération du statut magique, il n’y a pas de rattrapage, comme l’on dit, on ne perd son pucelage qu’une fois et jamais à moitié. Nous pensons que c’est ce qui vient d’arriver à notre Draghi.
La presse fait état ces jours-ci de pertes importantes chez les hedge funds. On parle de sommes considérables. Du moins considérables pour des gens normaux qui ne sont pas habitués à jongler avec les milliards. Ces pertes ont pour origine la triple débâcle des marchés qui a suivi la prestation de Draghi la semaine dernière. En ne «délivrant» pas, Draghi a trahi la confiance que la communauté spéculative avait placé en lui, il lui a fait perdre beaucoup d’argent:
l d’abord sur les changes, l’euro a monté alors que la spéculation était à la baisse à raison de 5 contre 1;
l ensuite sur les actions européennes car elles devaient monter en raison de la corrélation inverse avec le change; quand l’euro chute, les actions montent;
l enfin sur les fonds d’Etat, ils étaient censés monter et les rendements devaient baisser grâce aux annonces d’achats de titres, annonces qui n’ont pas été au rendez-vous.
La question morale est sans intérêt pour le moment, la Spéculation a été «tartée», ce n’est ni bien, ni mal, mais c’est important.
La fonction de la Spéculation dans le système de «John» Draghi est de transmettre. Dans notre système à la Law, ce qui est important pour la politique monétaire, c’est le prix des assets. On fabrique des bulles pour faire leviter, et pour, comme l’on dit, exciter l’appétit pour le risque, entendez par là, le goût pour le jeu. La Communauté spéculative est chargée de cette mission, embarquer les marchés sur l’annonce des décisions de politique monétaire. Normalement, ces décisions sont «téléphonées», transparentes, il n’y a «qu’à mettre», comme disent vulgairement les gens de marché. Et donc elles permettent à la spéculation de jouer son rôle, et d’être rémunérée sur la bête, entendez sur le public; ils achètent bas et vous revendent à vous et à vos institutions de prévoyance, cher. C’est ainsi que cela fonctionne.
La semaine dernière, cela n’a pas fonctionné de cette manière. Le Governing Council de la BCE a joué un mauvais tour à Draghi, sans prévenir, il lui a lié un bras. Il a agi en amont de la réunion et fait en sorte que Draghi ne puisse, comme à l’accoutumée, jouer sur le fait accompli, et faire ratifier ses oukases. La technique de Draghi est de forcer la main du Governing Council par une action préalable interne et externe, de telle manière que les Gouverneurs ne puissent entraver son action. Cette fois, il a été pris au piège qu’il tend habituellement aux autres. Sachant qu’il n’aurait ni consensus, ni majorité sur ce qu’il voulait imposer, il a été obligé de ne présenter qu’une action minable, un peu bancale, tout à fait ridicule en regard de ses rodomontades des jours précédents. Et vlan, sur les marchés, cette action a donc fait flop et la spéculation de se ramasser une belle gamelle. Là, on peut le dire, c’est un sacré coup à la crédibilité personnelle de Draghi, il se vantait de «délivrer», d’être le banquier central qui connaissait le mieux les marchés, il se vantait de les piloter mieux que Greenspan, et voilà qu’il fait le grand flop, en public. Comme on dit en Bourse, il a fait «un miss».
Nous adorons l’humour britannique. Ainsi, le vendredi qui a suivi cet épisode peu glorieux, il y avait une réunion à l’Economic Club de New York, et là, le délicieux Mervin King, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, a posé une question insidieuse à notre Draghi déconfit: «il y a trois ans, à Londres, vous avez prononcé la phrase magique:»nous ferons tout ce qu’il faut, et croyez-moi, ce sera assez«, et cette phrase a eu un effet terrible, ce fut un grand succès. Hier, jeudi, il semble que cela n’a pas eu tout à fait le même effet…». Ah, la perfide Albion.
Notre Draghi embarrassé a balbutié, «ce n’était pas les mêmes mots»! Et puis, il s’est ressaisi, et a articulé à peu près n’importe quoi pour noyer le poisson. King l’a encore taquiné un peu en lui demandant: «pourquoi à votre avis, le marché a-t-il fait bouger les changes dans une direction que vous n’auriez pas approuvé, en êtes-vous inquiet?»
Laissons Draghi à ses explications embrouillées et fumeuses, il a récité ce qu’il récite devant les journalistes, car il connait le discours par cœur, et il n’a convaincu personne. Venons à l’essentiel.
Draghi: «ce n’était pas un package destiné aux marchés, c’était un package destiné à la satisfaction de nos objectifs sur l’inflation. Une large majorité au Governing Council l’a soutenu, même si il y eu des dissensions. Comme dans toutes les Banques Centrales, nous avons des dissidents. Mais si il y a quelqu’un qui a démontré que l’unanimité n’était pas une contrainte, c’est bien moi. Et j’affirme, je dis que les QE sont là pour rester, et si nécessaire, ils seront recalibrés… Le principal outil de politique monétaire est la taille du bilan de la BCE… on me demande souvent jusqu’où pouvez-vous aller? Je réponds aussi loin qu’il le faudra pour satisfaire à l’objectif d’inflation, il n’y a pas de limite, j’ai le pouvoir d’agir. Nous avons la détermination pour agir et nous le ferons».
King, toujours perfide, «Vous venez de dire et vous avez déjà dit ce matin qu’il n’y avait aucune limite à l’extension du bilan de la Banque Centrale, c’est le point le plus important de votre intervention, est ce que vous dites cela délibérément pour contrebalancer la réaction des marchés hier?»
Draghi: «Non, pas vraiment, oui bien sûr», puis, il s’est perdu dans un laïus encore plus abscons, sinon lamentable, dont il résulte que c’est à la fois non et oui. Il a saisi, dit-il, l’occasion, l’opportunité de clarifier les objectifs de la BCE, son mandat, le processus de décision… Bref comme aurait dit Greenspan en son temps, si vous m’avez compris, c’est que je me suis mal exprimé.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode est que Draghi a perdu la main, sa «magic touch», que ceci a certainement été fait exprès, provoqué par les dissidents, ils ont voulu lui faire mordre la poussière. Draghi a essayé de refaire copain-copain avec les marchés et la communauté spéculative, mais pour le moment, c’est un échec, la spéculation panse ses plaies, elle refuse de jouer et de prendre en compte les folles promesses que Draghi s’est laissé entrainer à faire; «il n’y a pas de limite à la taille du bilan de la BCE»; les Allemands ont dû apprécier.
Dorénavant, la communauté des complices se méfiera, elle devra tenir compte du fait que, certes, Draghi a la grosse tête, c’est le Banquier Central le plus puissant du monde, il ne rend de compte à personne, mais cela ne suffit pas, il y a quelquefois des peaux de bananes et on peut glisser dessus. Draghi a coûté cher à ceux qui lui ont fait confiance, il leur avait soufflé une martingale pour jouer gagnant, il les a fait perdre. Il ferait bien de relire l’histoire d’un autre mégalo, Greenspan, qui, en deux ans à peine, est passé du stade de Maestro, Lord Greenspan, à celui de paria, de tête de turc de la finance. Et dieu sait si être une tête de turc en ce moment n’est pas confortable…n
Faible probabilité d’une hausse des achats d’actifs
La Banque centrale européenne (BCE) est peu susceptible d’augmenter le montant qu’elle consacre chaque mois à ses achats d’actifs financiers, soit 60 milliards d’euros (65 milliards de francs), montre une enquête Reuters publiée hier. La probabilité d’une telle augmentation l’année prochaine varie de 1% à 75%, selon les économistes interrogés, avec une estimation médiane à 40%.
La BCE a annoncé jeudi dernier que son programme d’achats d’actifs serait prolongé de six mois, jusqu’en mars 2017, mais n’en a pas modifié le montant mensuel. Les marchés financiers ont jugé que ces décisions constituaient le strict minimum face à une inflation et une croissance toujours faibles.
Les économistes et analystes interrogés par Reuters pour l’enquête estiment que la communication du président de la BCE ces derniers mois n’a pas été claire.
«La mauvaise habitude qu’a Mario Draghi de créer des attentes sur les marchés lors de ses interventions publiques sans avoir obtenu au préalable le soutien du Conseil des gouverneurs s’est retournée contre lui», estime Marius Daheim, économiste chez SEB.
L’annonce par la BCE de mesures nettement en-deçà des attentes des marchés s’explique largement par la volonté des membres les plus orthodoxes de l’institut d’émission de rappeler à l’ordre leur président, ont dit à Reuters des sources au fait des discussions. L’enquête Reuters prédit une croissance stable en zone euro, de 0,4% du produit intérieur brut (PIB) chaque trimestre jusqu’au premier trimestre 2017, une prévision inchangée par rapport à l’enquête du mois dernier.n
