La bête a faim

Article Bruno Bertez du 8 janvier 2016

Titre: La bête a faim
La semaine qui vient de se terminer est qualifiée d’exceptionnelle par les commentateurs. On dit que c’est le pire début d’année jamais enregistré pour les marchés globaux de toute l’histoire. Nous avouons être étonnés de l’étonnement manifesté par les observateurs. Oublient- ils que nous sommes depuis de nombreuses années dans l’exceptionnel, l’unique, dans la plus Grande Expérience Monétaire de tous les temps? Oublient-ils l’incroyable comportement des marchés depuis le mois de mars 2009? Oublient-ils la disparitions quasi totale de la volatilité pendant près de 60 mois? Oublient-ils leur propre étonnement quand ils ont constaté l’inversion des corrélations boursières et que les mauvaises nouvelles ont commencé d’être interprêtées comme bonnes? Oublient-ils que pendant 7ans les marchés ont ignoré le Réel pour ne se concentrer que sur une chose: l’action et les promesses des banques centrales? Oublient-ils ce qui s’est passé quand on a dit “stop” au Taper qui permettait d’inflater le bilan de la banque centrale Américaine? Oublient-ils ce qui ne s’est pas passé en Décembre dernier quand, pour la première fois depuis des annnées on a enfin osé monté le taux directeur des Fed Funds? C’est vrai le problème de la finance, c’est la mémoire: elle n’a pas de mémoire. Elle oublie qu’à la situation exceptionnelle à la « montée » correspond inexoralement une situation exceptionnelle à la « descente ». La finance a grimpé au mur en escaladant l’échelle érigée par les banques centrales, ces dernières retirent l’échelle, et la finance s’étonne de tomber!

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Les observateurs, les commentateurs nous disent que ce qui s’est passé cette semaine , c’est la faute à la Chine, c’est la faute au pétrole! Diable, oublient-ils aussi, ne savent-ils pas que la déflation des matières premières a pour origine le Taper et la hausse des taux, la fin du Reflation Trade? Oublient-ils, ne savent-ils pas que la Chine a bénéficié et subit les effets de la largesse monétaire américaine, qu’elle a ainsi inflaté son crédit, qu’elle a accumulé les mauvaises dettes, soufflé une bulle dans son immobilier, une bulle dans son marché financier, soufflé une bulle dans ses investissements improductifs gaspilleurs, et surtout soufflé une bulle dans son change, son Yuan? Le Yuan est surévalué.

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La semaine dernière, le Shangaï Composite a perdu 10%; le Nikkei 7%; l’index de Hong Kong 8,7%; le DAX Allemand 8,7%; le S&P 500 plus de 6%; le Nasdaq près de 7%, il n’y a pas eu de place pour se cacher, “no place to hide”, il n’y a pas de diversification. Le secteur financier a trinqué de 10% , les biotechs et les techs ont dévissé, nous vous le disons “no place to hide”.
Le pétrole a perdu 11%, inscrivant un plus bas de 12 ans. L’indice des commodities de Goldman a ajouté 6% à ses pertes déjà colossales de 2015 qui étaient de 25%. Le cuivre, le docteur copper a abandonné 6% de plus pour un plus bas de 7 ans. Tous n’en mourraient pas, mais tous étaient touchés!
Le crédit, qui flanche depuis longtemps, depuis le printemps 2013, nous ne cessons nous de répéter, le crédit est victime des fuites, des sorties de capitaux des véhicules open-end, les spreads bondissent comme des ressorts, le risque dé-compresse, tout se dilate en une vengeance attendue depuis des mois. Ce ne sont plus seulement les High Yield qui trinquent, l’Investment Grade également, … Il n’y a pas de diversification. Il y près de 30 trillions dans les fonds open-end, gare à l’échafaudage gigogne, tuyau de poële à la Cornfeld!

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Il n’y a pas de diversifications, nous insistons depuis des mois; pourquoi? Parce tout est trop cher, parce que toutes les primes de risque sont comprimées, parce que le risque n’est pas à son prix et fondamentalement parce que tout à le même sous-jacent à savoir “la liquidité excédentaire”. Or celle ci se réduit à une vitesse grand “V”; partout ! L’argent s’en va au Money Heaven; il se détruit, se suicide! Les Réserves des Banques Centrales, soient disant colossales fondent comme neige au soleil, que dire de celles de la Chine, de celles de l’Arabie Saoudite? Les sorties de capitaux, en Chine, sont à l’image de tout ce qui concerne ce pays, démesurées, malgré les contrôles, les menaces et les répressions. On a un avant gout de la véritable fonction de l’or, sa fonction d’ultime actif de réserve universel , il monte de 5%, on s’arrache le physique dans certaines régions du monde.

Les monnaies “commos” sont bradées avec les devises Australiennes, Neo-Zelandaises, Sud Africaines, Russes, qui chutent de 4 à 5%.
La fuite devant le risque, pour une fois ne bénéficie pas aux papiers, aux fonds d’Etat et c’est en cela que nous sommes dans une période nouvelle , dans ce que nous appelons “la descente”. Les corrélations se disloquent, l’ordre des Banques Centrales vole en éclat.

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Tout cela est menaçant, tout cela prend mauvaise tournure et vous remarquerez le silence assourdissant des Autorités, rien elles sont muettes! Et pour cause, elles sont prises à contre pied une fois de plus, elles qui disaient, les marchés sont à leur prix, il n’y a pas de bulles, le Taper s’est bien passé, la hausse des taux également, la stimulation monétaire va rester en place, la chute du pétrole est une bonne chose, la Chine n’a aucune importance, bref, elles qui disaient tout est maitrisé. Pourquoi ne disent-elles rien? Parce qu’elles réflêchissent, elles se concertent et surtout elles sont terrorisées à l’idée de faire une bêtise, de prendre une initiative qui serait contre-productive, elles ont compris que les marchés étaient devenus imprévisibles, la bête est lachée. La bête est redevenue sauvage.

La bête a brisé ses chaînes, elle est sortie de la cage ou elle a été enfermé pendant sept ans , et elle a faim. Nous avons lu, en fin de semaine une chronique qui s’est télécopée avec nos propres réflexions: et si tout cela était le grand signal d’achat, “le buy signal” pour la dernière phase, la plus belle?

Si la bête rugit encore un peu, encore quelques jours, alors les autorités vont céder, elles vont ouvrir les vannes, leur donner la chair qu’elles réclament, le liquide qu’elles exigent. Yellen en particulier est faible, elle est indécise, elle n’a pas de nerfs. Mais les Chinois aussi car les chefs là bas ont compris que c’est leur poste, leur tête qui est en jeu, tout en Chine est en train de prendre une dimension sociale. Si les élite prennent peur si elles paniquent, alors en effet ce sera le grand retournement, ou plutot le grand rebond, lequel préparera la prochaine étape, la prochaine rechute. Car les miracles n’existent pas, il n’est pas possible de maintenir ce qui est bullaire, ce qui est surévalué, ce qui ne tient que par la pression des liquidités du Mistigri, il n’est pas possible de soutenir éternellement, un jour cela craque. Et pas à moitié, il n’y a plus de correction partielle dans le monde actuel , c’est monte ou crève.

Nous parions, c’est un pari, sur la peur des élites, sur leur terreur de voir leur tête au bout d’une fourche ou d ‘une pique. En fait il n’y pas de choix, il n’y a plus de choix.

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En 2008, le monde a failli crouler sous le poids des dettes. Le révélateur a été la dette hypothécaire américaine, ce que l’on appelle les « subprimes ». Juste avant la crise, Blanchard, du FMI, déclarait que les bases de la croissance économique étaient solides. Lors des premières manifestations de la déroute de l’hypothécaire, les autorités de la Fed ont affirmé que la crise était contenue. Il a fallu très longtemps pour que Bernanke, une seule fois et au détour d’une phrase, accepte de reconnaitre que ce qui s’était passé sur les subprimes était la manifestation d’un problème plus vaste et plus grave. Cela ne s’est jamais reproduit.Yellen, pas une seule fois, dans ses multiples interventions, n’a effleuré le sujet du crédit et des dettes, ces mots sont bannis, ils n’existent pas dans le vocabulaire du Fedspeak.

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La dette, c’est la pierre angulaire du système, c’est ce qui le fait tenir, mais chut, il ne faut pas en parler. D’une façon générale, dans un système, ce qui le commande, ce qui est le plus important, c’est sa structure cachée, enfouie. La prise de conscience, un jour, de ce fait changera toute la donne, tout le régime dans lequel nous vivons.

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Ces derniers mois, ces derniers jours, la dislocation chinoise n’a échappéc ni à la logique de la dette, ni à la loi du silence. La bulle chinoise, fondée sur le crédit excessif et pourri, fondé sur la monétisation des actifs, est en train d’éclater, mais les officiels refusent d’en parler, ils caractérisent les problèmes chinois comme “des conséquences de son changement de régime économique, son passage à un autre modèle de croissance”. La vérité est plus simple, les fondations de la croissance chinoise sont pourries, cette pourriture est “embedded”, incorporée dans une masse considérable de mauvaises dettes et le chateau de cartes menace de s’écrouler. Pour tenir, il faudrait tout stabiliser, tout colmater par une création colossale de monnaie de base, mais si on crée cette monnaie de base à la mesure des besoins, alors le Yuan, la monnaie, doit décrocher et c’est la stabilité globale qui sera menacée. En attendant (on se demande quoi?), la Chine s’enfonce dans les mensonges, la violence d’Etat, elle met des béquilles partout, fausse tout en chaine. Avant, tout était déséquilibré, maintenant tout devient faux!

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En 2008, les autorités ont refusé de traiter le problème selon les méthodes traditionnelles telles que les faillites, restructurations, moratoires, allongements des délais, conversions etc. La panoplie des solutions est longue et bien éprouvée. Elles ont choisi de faire l’inverse.

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D’abord, elles se sont données les moyens de masquer la situation en changeant les règles comptables du système bancaire. Ensuite, elles ont décidé de faire le contraire de ce qu’il fallait faire, au lieu d’alléger le poids des dettes, ils ont chois d’en faire plus. Enfin, elles les ont fait assurer par le contribuable. Hélas, le système déséquilibré par le poids des dettes est comme une bicyclette, si on arrête de pédaler, si on arrête de rouler, on tombe. C’est roule ou crève. On ne peut tenir que si la croissance est forte. Or la dette empêche, asphyxie la croissance!

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Comme si une idiotie ne suffisait pas, non seulement elles ont alourdi les dettes, mais elles ont mis en place des programmes d’austérité qui ont réduit ou ralenti la production de richesses et mis les gens au chômage et en sous-emploi. Produire moins pour rembourser plus!
Résultat, tout est devenu fragile, mal équilibré, instable. On va d’alertes en alertes, de chocs en chocs.

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L’une des mesures les plus mal pensées a été la mise à zéro des taux d’intérêt, l’argent gratuit pour les banques et les ultra-riches qui ont un accès privilégié au crédit. Résultat, une spéculation historique, un marché financier surévalué. Pour soutenir ou faire monter les cours de Bourses, les sociétés sont obligées de faire plus de bénéfices, de faire de la productivité, de licencier, de fusionner et de peu investir, c’est une imbécilité de plus. Les taux zéro ont drainé l’argent vers les profits facilesde la finance et dissuadé l’investissement productif qui aurait pu créer de vrais emplois, pas des emploi de barmen et serveurs . Les sociétés utlisent les dettes pour racheter leurs actions et inflater les cours de Bourse. Beau gachis.

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L’édifice boursier   menace pour la nième fois de s’écrouler, il a perdu 3,7 trillions de dollars depuis le début de l’année 2016, en quelques jours, incroyable destruction! Une destruction qui va à nouveau renforcer les tendances négatives de l’activité économique.
La destruction ne touche pas que les marchés, elle touche également la confiance. Auparavant, seule une minorité d’observateurs émettaient des réserves sur la politique suivie, sur son efficacité et ses chances de réussite, maintenant, c’est un raz de marée, il n’est pas de jour sans qu’un grand établissement fasse part de ses doutes et formule des prévisions négatives. La digue qui retenait les consensus s’est ouverte, le flot des négateurs et détracteurs enfle, il grandit, les participants aux marchés sont moutoniers, ils sentent le vent et tournent comme autant de girouettes. Ils découvrent des évidences que nous rabachons depuis six ans. Un nouveau consensus est en train de s’ébaucher, et il n’est pas positif.
La digue qui définissait, bordait et retenait le consensus, disons-nous, est en train de se fissurer, chaque jour qui passe apporte son élément destructeur, son facteur de faiblesse, les perceptions sont ainsi faites que tout s’organise, non pas en fonction du réel, mais en fonction du consensus: s’il devient négatif, tout risque de devenir négatif. Le flot des nouvelles est puissant et surtout reversible. Selon l’humeur, les mêmes nouvelles peuvent être bonnes ou mauvaises; avant, le mauvais était bon, le risque existe que demain, le bon soit mauvais. Les animal spirits, les humeurs, ont été domestiquées, “tamed”, domptées pendant 6 ans, mais la bête ne faisait que sommeiller parce qu’elle était repue. On l’a gavée. Tant que l’on a alimenté la bête suvage, elle s’est montrée complaisante, connivente, mais avec le manque et la rareté des nourritures, elle peut retouver ses instincts prédateurs. Les bandits et les requins se déchirent quand le butin et les proies viennent à se raréfier. Les responsables de la conduite des affaires vivent dans l’illusion, ils croient qu’ils peuvent maitriser les phénomènes de foule, les apprivoiser, ils n’ont rien compris. Pour controler la bête, il faut la nourrir, il faut des gratifications, des sucres et des carottes plein les poches : l’offre et la demande, les marchés, sont des bêtes primaires, incontrôlables sur la durée.

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Que veut la bête, que veulent les marchés? Il n’est plus facile de répondre à ces questions, car le monde a changé. On a perdu les certitudes que l’on avait engrangées lors des mesures non conventionnelles américaines, en clair, la corrélation entre d’un côté les bilans des Banques Centrales et de l’autre le niveau des indices boursiers semble brisée. Les QE de la BCE et de la Bank of Japan ne produisent plus de hausse boursière, le lien est brisé, la divergence s’est installée. La corélation entre le bilan de la BCE et le marché boursier est brisée depuis Août 2014! Pire le lien entre les injections de liquidités en général et le niveau boursier des assets financiers s’est volatilisé, les opérations de la PBOC, Banque Nationale Chinoise sont inopérantes pour enrayer les baisses au-delà de l’effet d’annonce.

Pour tenter de prolonger la situation inique, inefficace, absurde, dans laquelle nous ont plongé les Banques Centrales, on parle de nouvelles mesures. Elles consisteraient à jeter en pature aux bandits et aux requins de nouvelles dépouilles, celles des citoyens, celles du public, celles des contribuables. On évoque de nouvelles mesures monétaires non-conventionnelles comme l’imposition de taux négatifs sur les épargnes, les dépôts bancaires, sur les économies des gens! Il se dit que ceci est déja discrètement à l’étude aux Etats-Unis, on précise que ce travail sera long. Les impôts ne suffisent pas, la baisse des prestations ne suffit pas, il faut prendre sur les réserves des gens, voilà où on en est rendu, en raison de cette politique scandaleuse.

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Regardez un graphique de l’évolution de la dette mondiale, il dit tout!
Si vous retracez l’évolution de la dette totale dans le monde depuis 2001, vous voyez l’accélération incroyable et absurde des 7 dernières années, depuis 2007/2008. En 2001 la dette était de l’ordre de 160 trillions, elle est passé à 175 trillions en fin 2007, puis a bondi à 215trillions l’an dernier.
Le « rendement » économique de cette dette est de plus en plus faible, il faut en fabriquer de plus en plus pour faire croître l’économie. Pour générer une croissance de plus en plus faible. Il faut créer de plus en plus de pouvoir d’achat à crédit, de plus en plus de faux pouvoir d’achat pour obtenir une croissance qui, elle, est de plus en plus anémique. Il faut sans cesse cannibaliser plus l’avenir.
De 2001 à 2008, pour une croissance satisfaisante, on a du créer 15  trillions de dettes; de 2008 à 2015 pour une croissance médiocre, sous les normes historiques, on a du créer 40  trillions de dettes.
Tirez la conclusion vous-mêmes.

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