Article Bruno Bertez du 12 janvier 2016
Titre : Editorial : 2016, l’année Juppé
Je ne vois pas passer beaucoup d’analyses intéressantes sur les évènements qui nous secouent. Très peu également sur la situation de la France, sauf peut-être le travail intéressant de Pierre Manent (situation de la France). C’est le temps des défoulements, des affirmations à l’emporte pièces et de l’irrationnel. Cela tient certainement à la nature des faits qui dominent l’actualité, les attentats, l’immigration, les agressions, la guerre, ils sont propices à ce genre de réactions car ils comportent un fort contenu émotionnel.
Tout semble se passer comme si, au lieu de mettre un peu d’ordre, la pensée se laissait aller, même dans les meilleures publications et sous les meilleures signatures. Tout se passe comme si les évènements étaient l’occasion d’une grande régression, d’une radicalisation primaire, d’un retour à ce qui n’est en général pas dit, mais qui trouve ainsi l’occasion de s’exprimer. Il existe certains textes qui tentent de passer pour modérés, genre robinets d’eau tiède, dans le genre : d’un côté il faut tenir compte de ceci et de l’autre tenir compte de cela. Ils n’apportent rien, malheureusement, car ce n’est pas en balançant les opinions, en les équilibrant, que l’on met à jour la vérité d’une situation.
En apparence, la France se clive, il y a d’un côté ceux qui sont « pour » et de l’autre ceux qui sont « contre ». L’ennui est que l’on ne sait pas très bien pourquoi ceux qui sont « pour », sont pour et pourquoi ceux qui sont « contre » sont contre ; en fait, tout est mélangé, incohérent, rien ne s’ordonne. C’est une caractéristique intrinsèque de la situation : elle est complexe et confuse, les lignes se brouillent. De ceci témoigne la difficulté dans laquelle se trouvent les politiciens, ils voient tout ce mouvement, tout ce remue-ménage, et pourtant, ils n’arrivent pas à en profiter, à enfourcher un cheval, une vague, comme ils le font d’habitude. L’absence de cohérence est à mon sens le phénomène dominant, il empêche toute mise en ordre par une parole politique.
Je propose le constat suivant : tout ce qui se passe divise ; c’est simple, c’est transversal et personne ne peut affirmer le contraire. Pour simplifier, nous faisons le même constat que celui que nous faisons depuis des années, à savoir que les questions qui se posent en ce moment comme l’immigration, les migrations, l’ouverture, etc. sont comme celles concernant l’Europe, elles divisent. L’ouverture est censée rapprocher les peuples, elle les oppose; tandis que l’Europe était censée rapprocher les peuples européens, elle les monte les uns contre les autres. Et ce que nous faisons valoir sur le plan extérieur se transpose à l’intérieur, toutes ces questions, tous ces phénomènes, toutes ces évolutions, divisent de plus en plus. Le monde produit de la division.
Les citoyens perçoivent ce fait, ils le sentent, ils le vivent, et on entend bien qu’ils s’en inquiètent ; bien peu de gens, dans nos sociétés, sont capables d’admettre que la division, les divergences sont un bien, un plus, qu’elles sont quelque chose de plus positif que le compromis et/ou le consensus. Bien peu de gens ont une vision de l’Histoire, d’une part, et du long terme, d’autre part. Nous n’avons que des gestionnaires à la petite semaine. Ils ont été abreuvés de torrents d’eau tiède sur le dialogue, la concertation, les optimums de compromis et autres trucs des politiciens, mis en avant, non pour gouverner et conduire, mais pour être populaires et élus. Bien peu de gens sont assez responsables pour oser dire que les solutions face à des problèmes sont claires, tranchées, bien souvent radicales, en noir et blanc, et que la tendance de la modernité à multiplier les moutons à cinq pattes par les comités Théodule est une des causes de nos dérives. Bien peu de gens acceptent de reconnaître que nous souffrons du mal social-démocrate, ce mal qui est incapable de choisir un système, incapable de trancher entre les forces qui nous agitent, incapable de tracer des priorités. On ne veut plus que des nègres-blancs, pardon, que des gens de couleur qui ne le sont pas!
Le mal social-démocrate, c’est l’incapacité à affirmer, à désigner clairement le Bien et le Mal, l’Utile de l’Inutile, l’Efficace de l’Inefficace. La sociale démocratie, c’est la théorie du genre généralisée à tout, on ne sait plus qui est qui et qui fait quoi! La sociale démocratie, c’est la disparition des frontières, des limites dont le but est de définir et donc d’identifier. C’est la confusion qui a pour seul objectif la recherche de consensus négatifs, c’est à dire, celui de consensus par défaut ; la social-démocratie ne se fixe pas pour objectif de résoudre les problèmes, elle cherche à durer, à gérer et à accompagner l’inéluctable. La social-démocratie est fataliste, résignée, comme VGE en a tracé la voie. Comme Obama dans son triste discours sur l’Etat de l’Union vient de le dire clairement: c’est le règne de la Tendance, tendance à remplacer les hommes par les machines; tendance à l’impuissance des dirigeants dont la seule mission maintenant est de d’accompagner le changement et de passer la vaseline à ceux qui en souffrent. Ce n’est bien sur pas un hasard si le seul vrai thème de ce dernier discours d’Obama est l’union, l’unité du pays, il soutient sans rire que la classe politique est plus divisée que le peuple! Non, il y a union profonde structurelle organique entre les élites de la classe politique, ils vivent, s’enrichissent , pérorent et se pavanent tous de la même façon et aux mêmes détriments. Ce qui maintenant commande, sans chef, c’est l’économie. On n’a plus que de médiocres managers, il n’y a plus de chefs. En un mot comme en cent, l’adaptation du groupe à la survie et au rang, et à la persévérance dans l’être, qui est et devrait être le seul objectif du politique en tant que détenteur du mandat de conduire la communauté, l’adaptation cesse de tracer et d’imposer les priorités. Elle est nulle est non avenue, bannie en fait du débat politique. Ou plutot, plus justement, elle est inversée, elle est devenue adaptation à la dégringolade, à la descente, à la régression.
L’adaptation à la survie d’abord et au rang ensuite, ne s’embarrasse pas de consensus, elle demande des choix justes, pas au sens de justice, mais justes au sens d’adéquats. L’adaptation, c’est le contraire du consensus, le contraire du politiquement correct, le contraire du centrisme et de l’indifférencié. L’adaptation est fille de la diversité, fille du combat à mort, fille de l’affrontement! Pourquoi? Parce que c’est la sélection : le meilleur gagne. L’adaptation, c’est la reconnaissance de l’inégalité, la reconnaissance du fait que ce qui est efficace, c’est la hiérarchie, c’est la société pyramidale, ce qui est à l’opposé de la social-démocratie suicidaire. Un système de chefs dont on a encore la nostalgie, mais seulement la nostalgie, quand on évoque les grands hommes politiques, ceux qui en avaient…de l’autorité, les De Gaulle et Churchill.
Les sondages qui ont été publiés ces derniers temps font ressortir des choses intéressantes. La première, c’est le dégonflement des fausses valeurs inflatées par la Com, elles ne résistent pas à l’épreuve de réalité, Hollande et Valls rechutent. Cela doit faire mal à leur ego, ils se sont beaucoup investis dans la victimisation, la pitié, la compassion et les commémorations. Bref, ils ont enfourché le mauvais cheval et ce cheval-là, ne les a pas mené bien loin, il a conduit à une impasse. La prochaine fois, ils feront peut-être mieux. Au boulot les Communicants!
Ce qui nous intéresse, c’est le cas Juppé, il caracole en tête des opinions favorables, il rejoint les 60%. Cela me rappelle les Rocard et Simone Veil d’antan. On disait à cette époque que leur popularité était creuse, vide, et qu’elle ne pourrait résister, ni à des questions dures, ni à l’épreuve de réalité d’une confrontation électorale. Pire encore, à l’épreuve de la gestion. De fait, c’est ce que l’on a constaté avec Rocard, quand il a été appelé aux affaires : il s’est très vite effondré.
La presse, toujours prête à l’emphase lèche-bottes, n’hésite pas à titrer, « 2016, l’année Juppé ». Non, c’est l’année de la mystification.
Je pense qu’il faut aller plus loin dans l’analyse: la popularité de Juppé, c’est la réaction au perçu du clivage et des divisions vécues comme douloureuses. La popularité de Juppé s’inscrit dans la dialectique des clivages et de leur négation, non pas au niveau réel, mais au niveau fantasmé. Je vois dans la popularité de Juppé la confirmation de mon analyse ci-dessus : la réalité la plus claire, c’est la division, c’est le clivage. Juppé répond à une demande: la demande d’unité. Le vécu de la division, des clivages, du désordre, produit une demande, qui s’exprime dans les sondages par le plébiscite de Juppé qui a choisi ce créneau. Il y a une demande, il la comble. Le peuple aimerait bien que « cela » cesse, que « cela » soit plus « soft », que « cela » soit moins dur, qu’il y ait moins d’affrontements, que tout le monde soit beau et gentil ; il en exprime la demande au niveau d’un exercice sans conséquence : un sondage.
Les sondages en faveur de Juppé sont des rêves dont on ne veut pas se réveiller, rêves d’un monde apaisé, endormi par les paroles lénifiantes qui bannissent, qui exorcisent tout ce qui est le ressort et la clef du futur: les décisions tranchées, les choix sanglants, les conflits, le sang et les larmes.
La réalité produit les antagonismes justifiés, les affrontements ; Juppé, bien entendu, ne les dépasse pas, il en est incapable par formation ; non, il promet de nous les faire oublier. On sent l’influence de quelqu’un de la Com comme Raffarin qui, en son temps, faute de pouvoir résoudre le conflit entre les gens d’en haut et ceux d’en bas, avait multiplié les incantations publicitaires.
Les opinions favorables en faveur de Juppé sont une gigantesque supplique, un cri qui dit : laissez-nous rêver encore un instant.