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Votations du 28 février. Le débat politique prend exactement la tournure que les initiants avaient toutes les raisons de souhaiter.
A un peu plus de deux semaines du vote populaire pour ou contre l’interdiction de la spéculation sur les denrées alimentaires (28 février), une tendance malheureuse se dessine dans le débat. Elle consiste à reconnaître, au nom de ce qui est considéré comme une évidence, que le négoce de dérivés a une influence significative sur le prix des denrées. Il faudrait néanmoins rejeter l’initiative, parce qu’une interdiction en Suisse seulement n’empêcherait pas l’activité spéculative d’affamer des populations dans le monde. Elle affaiblirait simplement la place financière (ou de trading de matières premières). Cette ligne de défense minimaliste, qui consiste à donner d’abord raison sur le fond pour mieux s’opposer au reste, a peut-être un sens sur le plan politique. Elle n’est toutefois nullement nécessaire du point de vue des faits et de la théorie. N’est-il pas également important que les Suisses, à cette occasion, comprennent au mieux de quoi l’on parle précisément? De manière que ce vote, quelle que soit son issue, n’ait pas servi à rien?
On ne s’étonnera pas non plus que les nombreux et importants opérateurs du trading de matières premières basés en Suisse ne veuillent pas s’engager politiquement contre l’initiative des Jeunes Socialistes. Le texte soumis au verdict des urnes ne les concerne tout simplement pas. C’est ce que ne cessent d’ailleurs d’expliquer les initiants eux-mêmes. Leur initiative vise les entités financières: asset management, fonds d’investissement, de pension, gestionnaires de fortune, assurances privées et sociales, autres institutionnels. C’est-à-dire les investissements financiers dans le négoce secondaire de dérivés, qui ne peuvent pourtant pas avoir d’effet direct sur les prix des denrées parce qu’ils n’impliquent aucune vente ni livraison physiques.
C’est tout le paradoxe: les produits dérivés reflètent des anticipations, pas une réalité physique. Même si ces anticipations sont généralement associées à des événements réels (annonce politique, prévisions météorologiques etc.). Un peu comme des paris sportifs portant sur des résultats de matches. Les parieurs peuvent encaisser quelque argent, ils n’obtiendront jamais que leur équipe gagne la coupe.
Le négoce de dérivés est peut-être susceptible d’avoir quelques effets très indirects sur les prix des denrées. Très faibles, intangibles, théoriques. Si une lourde majorité d’optimistes misent sur des hausses ou des baisses de prix à certains horizons de temps par exemple. La tendance peut fonctionner comme un signal. Surtout si ce sont des fonds très suivis, considérés comme des références.
Ils pourraient contribuer à porter un temps le marché sous-jacent. De la même manière que l’industrie des paris peut faire d’un club de football un hyper-favori, ce qui peut avoir une influence sur la disposition d’esprit des joueurs (confiance, doute, etc). Soupçons de fraude mis à part, aucun commentateur n’a jamais affirmé que tel ou tel match avait été gagné ou perdu grâce (ou à cause) des parieurs.
Le secteur financier a précisément développé ces activités secondaires autonomes pour pouvoir bénéficier d’une diversification supplémentaire dans l’allocation d’actifs sans intervenir sur le marché primaire des denrées alimentaires (ce qui serait sans doute inacceptable moralement et politiquement). Les prix des matières premières agricoles dépendent surtout d’une météo imprévisible à long terme, de chaînes logistiques complexes, d’effets endogènes cycliques.
Ils sont largement décorrélés des marchés en général. C’est exactement ce que recherche continuellement la neutralisation des risques. Fraudes mises à part encore une fois, en principe pénales et requérant un contrôle simultané du stock papier et du stock physique, ces opérations pourraient avoir lieu à grande échelle sans que le marché primaire s’en rende compte. Plus un dérivé approche de son échéance, plus la valeur papier et la valeur physique convergent. C’est la valeur physique qui détermine le prix d’équilibre.
Le monde n’a pas attendu les jeunes socialistes suisses pour se poser ce genre de questions. A la demande de gouvernements, sous pression des organisations non gouvernementales, à l’initiative de milieux académiques, des dizaines d’expertises ont été réalisées sur la corrélation entre spéculation et prix des denrées. Celles qui s’en tiennent à ce dont parle l’initiative (et non à la spéculation sur les marchés primaires, que les initiants tolèrent ou ont même tendance à recommander), admettent en général une influence de 5% à 10% sur les variations de valeurs. C’est-à-dire que 90% à 95% de la volatilité des prix serait due à autre chose. Cette faible incidence est même souvent considérée comme surévaluée par les praticiens. Comme si, au nom d’un principe de précaution rhétorique, l’on ne voulait pas prendre le risque d’affirmer qu’elle était en réalité bien plus proche de zéro.
Les positions politiques affirmant chiffres à l’appui que la spéculation compte de manière décisive dans les variations de prix des denrées parlent en général de marché primaire. Même sur ce registre-là toutefois, qui est celui des phobies séculaires anti-spéculateurs, avec leurs cortèges d’insultes et de persécutions, les raisonnements mélangent deux choses: la spéculation elle-même, peu problématique en tant que telle (elle se contente de miser sur des variations de prix). Et les manipulations de marché pour que les paris se réalisent.
Ces interventions frauduleuses passent par l’accaparement, le sur-stockage, les ententes, etc. Spéculation et manipulations peuvent être pratiquées par la même personne, la même entreprise, les mêmes bandes. D’où la confusion historique entre spéculation et manipulation. Seules les manipulations font toutefois varier les prix de manière significative. Pas la spéculation (par simple définition devrait-on dire).
Aujourd’hui, dans le monde développé, tout existe pour sanctionner et dissuader les manipulations, qui sont partout considérées comme de la fraude. Y compris celles qui viendraient éventuellement du négoce secondaire de dérivés, au cas où l’on ne se serait pas rendu compte que des spéculateurs seraient aussi des manipulateurs-fraudeurs (personnellement ou en sous-traitance, des malfaiteurs étant mandatés pour intervenir sur les marchés).
Les dispositifs législatifs existants sont ceux qui combattent les perversions de marché en général lorsqu’elles nuisent abusivement à certains intervenants (qui peuvent aussi réagir par voie régulatoire et judiciaire). Ou au public, dans les Etats en développement spécialement (pénuries et prix inaccessibles).
Il s’agit surtout d’ententes de type cartellaire. On l’a vu récemment dans un tout autre domaine, s’agissant de taux libor ou de métaux précieux à l’échelle globale. Les amendes, venant des Etats-Unis et de l’Union Européenne, ont été sévères. Elles le seraient certainement plus encore si des opérateurs de matières premières agricoles vitales, ou du secteur financier, se concertaient pour contrôler un segment de marché à leur seul avantage. Si le cas ne s’est pas encore présenté, c’est peut-être aussi parce que les marchés dont on parle sont en général très fragmentés. Les parts les plus élevées dépassent rarement 1%.
Cette atomisation rend les ententes très difficiles. A moins qu’il règne dans ce domaine une honnêteté que l’on trouverait moins ailleurs
