«Panama Papers»: entre malentendus et incompréhension

mercredi, 13.04.2016
Agefi Suisse

Media Leaks. Et si les investigateurs devenaient un jour la cible de whistleblowers et hackers trop bien intentionnés?

François Schaller

Dix jours après l’ouragan Panama Papers, la signification de ce nouveau déballage financier, et les questions qu’il soulève sont loin d’être épuisées. On peut se contenter de voir dans ce phénomène à répétition une louable tentative de faire avancer la cause de la transparence par des moyens recourant à l’anonymat et au mystère. Un peu comme les pacifistes soutenant les guerres destinées à obtenir la paix (et l’on fait toujours la guerre pour obtenir la paix). Il s’agit en l’occurrence d’une tentative de sensibilisation publique à un problème – l’usage de sociétés offshore à des fins criminelles – que ni les législations nationales, faute de volonté populaire peut-être, ni l’international, ni la police ni la justice ne parviennent à résoudre.

Bien davantage que de permettre aux ministres français de l’économie et des finances Macron et Sapin de faire semblant de découvrir les sociétés offshore et de s’en indigner, les Panamas Papers renvoient aux vertus et aux limites des idéologies de la transparence. Stars déstabilisées mises à part, dans la politique et le sport en particulier, le retentissement de cette campagne d’information dans le monde est dû autant à la méthode (anonymat, soupçons de manipulation, recel d’Etat, diffusion organisée, etc) qu’aux personnalités visées. Le plus difficile à faire admettre à ce stade (idéologique précisément), c’est que la critique de l’International Consortium of Investigative Journalists à Washington (ICIJ), qui fonctionne comme une redoutable organisation non gouvernementale (ONG), ne revient pas a priori à cautionner les fraudeurs et blanchisseurs d’argent.

On peut évidemment se dire que ces questions de méthode ne sont que formelles, qu’elles paraissent bien dérisoires par rapport à l’importance des révélations portant en particulier sur des personnalités politiques de premier plan. On peut se le dire toutefois dans plusieurs autres domaines de l’actualité. L’Etat de droit est sans cesse invoqué dans le traitement du dossier des migrants en Europe, alors qu’une bonne partie d’entre eux vivent ici dans l’illégalité. N’est-ce pas précisément parce que les dispositions législatives semblent complètement dépassées par rapport à l’importance du phénomène aux yeux du public? Si oui, est-ce une raison pour ne plus s’occuper des procédures?

Autre analogie possible (forcément imparfaite): la mobilisation contre le terrorisme passe par du renseignement de masse. Il justifie aux yeux des Américains (et pas seulement eux) l’intrusion dans les réseaux de communication à l’échelle du monde. Les gens qui n’ont rien à se reprocher, entend-on continuellement, n’ont rien à craindre non plus. C’est aussi ce qui a été proclamé par l’Inquisition et les anciens régimes pendant des siècles. Les malfaiteurs ne finissent-ils pas forcément par être gagnants s’il n’est pas possible de surveiller tout le monde de manière un peu approfondie? La modernité, en ce sens, fut le passage du moralisme au pragmatisme, véritable inversion des mentalités: mieux vaut un coupable en liberté qu’une erreur judiciaire et une atmosphère étouffante. Surtout si l’on a des raisons de penser qu’elles sont l’une et l’autre volontaires (et il y en a toujours).

Le journalisme d’investigation s’est donné la mission d’intervenir là où la police et la justice ne peuvent, ou ne veulent pas rétablir ordre et morale. L’un et l’autre entrent ainsi dans une espèce de concurrence plus ou moins loyale. Le journalisme ne peut pas user de contrainte dans ses enquêtes (genre garde à vue), mais peut s’affranchir d’un certain nombre de principes de droit au sens large. Présomption d’innocence et charge de la preuve en particulier. Il y a aussi le droit d’être défendu, d’être entendu, l’accès au dossier. Ou la prescription lorsque l’on estime que les faits sont trop anciens pour être reconstitués et interprétés sans anachronisme. Surtout lorsque l’environnement juridique est très mouvant, comme dans la sphère financière et fiscale actuellement.

Le droit ne fait pas de grande différence entre personnes ordinaires et personnalités publiques (égalité de traitement), alors que le journalisme d’investigation se concentre sur les secondes (les personnes très fortunées leur étant en général assimilées). Le journalisme ne vise pas des peines concrètes et mesurables comme la justice pénale (amende, privation de liberté), mais la réputation seulement.

Enfin, le droit tolère que tout ce qui n’est pas interdit puisse être accepté (à défaut d’être forcément moral). Le journalisme, au moment des commentaires surtout, a tendance à s’intéresser à ce qui est moral ou immoral avant de se demander si c’est ou non prohibé. Ouvrir une société à Panama, c’est comme avoir un compte en Suisse vu de France. Ce n’est pas forcément illégal, ni frauduleux, mais ça pose aujourd’hui et à coup sûr de graves problèmes de moralité et de réputation.

Les journalistes d’investigation ont sans doute raison de se défendre d’abuser des libertés que les juges n’ont pas. A les entendre, ils prennent toujours mille et une précautions, vérifient, fournissent des preuves non sujettes à interprétation, contactent les «prévenus», leur montrent les documents, les écoutent, en tiennent compte. La différence est que tous ces ménagements dépendent en définitive de leur bon vouloir. Ils doivent être au contraire explicités, protocolés dans le système judiciaire. Ils peuvent être sujets à contestation et le sont très souvent. Beaucoup moins dans le journalisme.

Les journalistes sont des professionnels forcément responsables. Leur travail est une sorte de boîte noire vue de l’extérieur, le public est néanmoins prié de les croire et de leur faire confiance. Par principe. Ne pas s’en contenter tourne vite aux soupçons d’atteinte à la liberté fondamentale de la presse. Leur pouvoir, disent-ils, n’est d’ailleurs pas sans contre-pouvoir, contrairement à l’impression qu’ils donnent si souvent. La justice n’est-elle pas saisissable contre les médias?

On connaît la suite: les notables, dont la réputation est un capital intangible mais précieux, ont peur des médias, de leur capacité à contrôler l’information et à avoir toujours le dernier mot. Ils ont peur  des journalistes, ces arrogants qui ne prennent même pas la peine de s’habiller correctement lorsqu’ils sont invités. Ils les soupçonnent de fonctionner comme une corporation portée sur les listes noires et la vindicte.

Les procès de presse sont relativement peu nombreux par rapport au mécontentement, les condamnations rarissimes, ce qui montre aux yeux des journalistes qu’il n’y a pas de réel problème. Qu’ils n’ont rien à se reprocher. Le public, lui, ne manque jamais d’exprimer anonymement son scepticisme dans les classements de crédibilité institutionnelle, où l’on retrouve invariablement les médias tout en bas. Que faut-il en conclure, à part que le métier de journaliste est voué aux  malentendus ou à l’incompréhension? Comme celui d’avocat d’ailleurs, sans cesse critiqué bien qu’il comprenne des écoles, des styles très différents.

En Suisse, les Panamas Papers ont aussitôt débouché sur le rôle et la responsabilité des intermédiaires. Des avocats en particulier. Faut-il réguler cette profession? C’est-à-dire l’encadrer davantage, la contrôler comme l’on contrôle les banques aujourd’hui (sachant bien entendu que le risque zéro n’existe pas)? Peut-on au contraire se satisfaire d’autorégulation? Pas de réponse catégorique ni définitive, si ce n’est que l’autorégulation a plutôt mauvaise presse actuellement.

Le dernier, le seul domaine dans lequel ce genre de question semble ne jamais devoir se poser, c’est précisément les médias. Ils sont autorégulés, point final. Et c’est bien suffisant. Les réguler, ne reviendrait-ce pas tout simplement à détruire la liberté de la presse?

Cette relative immunité, largement perçue comme abusive et injuste dans le public (et l’on ne s’étonnera pas que les journalistes pensent surtout qu’il s’agit d’un fantasme), pour laquelle aucune solution satisfaisante n’a jamais été trouvée, fait partie des raisons pour lesquelles le monde semble de plus en plus vouloir, et pouvoir vivre sans journalistes. Ou beaucoup moins. Avec du web et des réseaux sociaux gratuits, ouverts, sincères, directs. Manipulatoires dans certains cas, et alors? Parce que les médias ne le sont pas?

Si le journalisme, qui n’existe pas depuis l’Antiquité et n’est probablement pas éternel, voulait retrouver un âge d’or en termes d’audience et de crédibilité, c’est peut-être (et très banalement) en se réinventant de ce côté-là qu’il y parviendrait.

En expérimentant une certaine humilité. Sans qu’il soit nécessaire de renoncer à l’usage de mails internes et extérieurs de peur qu’un obscur whistleblower, ou hacker bien intentionné se mette en tête de programmer des Media Leaks. En attendant, l’ICIJ serait bien inspirée d’inventorier précisément toutes les procédures judiciaires, condamnations et démissions que la diffusion de ses données sur Panama auront provoquées d’ici deux, quatre ou cinq ans dans le monde. De manière que le public puisse se faire une idée réaliste de la portée des révélations.


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