L’économie mondiale droguée… et plombée par la dette.
Jean Michel Quatrepoint
Le Krach ! Quel krach ? Alors qu’à la mi-février 2016, les marchés plongeaient, perdant jusqu’à 20 % en quelques jours, que le prix du pétrole n’en finissait pas de baisser, que la panique gagnait les banques et les gestionnaires de fonds, il aura suffi de quelques phrases habilement distillées par les banquiers centraux, d’une rumeur de concertation des grands pays producteurs de pétrole, pour que les bourses regagnent, en quelques semaines, le terrain perdu.
Comment expliquer de tels mouvements erratiques ? Comment justifier ces excès de panique, immédiatement suivis d’une exubérance irrationnelle ? Personne aujourd’hui n’est en mesure de prévoir l’évolution de l’économie mondiale et des marchés financiers. Pour être clair : il n’y a plus de pilote dans le cockpit. Il y a juste quelques co-pilotes qui réussissent à redresser l’avion quand il pique trop du nez, mais qui se révèlent incapables de négocier un atterrissage en douceur. Et pendant ce temps-là, l’avion épuise ses réserves de carburant. Ses carburants, c’était hier le stimuli budgétaire. C’est, aujourd’hui, le stimuli monétaire entre les mains des banques centrales. Les deux trouvent leurs limites. On ne peut accroître sans cesse les déficits budgétaires. Ni augmenter à l’infini l’endettement, qu’il soit public ou privé. Seul le retour d’une véritable croissance peut effacer les uns et les autres.
Cette croissance n’est pas, n’est plus, au rendez-vous. En Europe, mais aussi aux États-Unis, et maintenant dans les grands pays émergents comme la Chine. Le FMI vient ainsi de
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revoir à la baisse sa prévision pour la croissance mondiale en 2016, la ramenant de 3,6 à 3,4 %. L’OCDE, elle, ne s’attend qu’à 3 %. Des taux historiquement bas. D’autant qu’ils intègrent les prévisions officielles chinoises, sujettes à caution.
Cette insuffisance de croissance s’explique parce que le monde se trouve aujourd’hui dans une crise de surproduction, aggravée par la mutation technologique. D’un côté, il y a le monde ancien, celui des usines et de l’économie du XXè siècle. De l’autre, il y a ce monde nouveau du numérique, qui monte très vite en puissance et bouscule les modes de production et de distribution. Rendant obsolètes des centaines de millions d’emplois. Le tout accéléré, aggravé par une globalisation trop rapide qui met en concurrence les emplois du monde entier, à travers un dumping social généralisé. Les délocalisations massives (comme l’immigration) étant un moyen de diminuer les coûts de production des entreprises. Avec pour conséquence un chômage massif ou endémique, un déclassement, de la précarité, etc. Ce qui, au bout du compte, se traduit par une baisse réelle de pouvoir d’achat en Occident. Et donc, par une diminution de la demande.
Longtemps, on a voulu masquer ce phénomène, estimant que le libre échange était, par principe, gagnant / gagnant. C’était vrai au XVIIIè siècle, à l’époque d’Adam Smith. Cela ne l’est plus aujourd’hui, compte tenu des disparités de salaires entre les différentes zones mondiales. La conjonction dans un laps de temps très court, d’une globalisation sans nuances et de la révolution numérique ont entraîné une paupérisation, relative, des classes moyennes occidentales et japonaises.
Dans le scénario idéal de la « mondialisation heureuse », la Chine, les pays émergents, les producteurs de matières premières, devaient peu à peu prendre le relais de la demande, le temps que l’Occident s’adapte et bascule dans la troisième
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révolution industrielle. Dans cette période de transition, il revenait aux États et au système financier d’amortir les chocs, en compensant les pertes de pouvoir d’achat et la baisse de croissance due à une demande plus faible, par de la dette, privée et publique. Le temps que la nouvelle économie numérique produise ses effets bénéfiques et que les gains de productivité tirent à nouveau l’ensemble des économies occidentales. Un scénario dont le « happy end « est de moins en moins garanti.
En laissant la bride sur le cou à la finance, on a ouvert la boîte de Pandore. Avec l’absence de régulation, la finance a fait sienne la devise « greed is good« , qui est même devenue « greed is God« . Le pouvoir a progressivement basculé des instances démocratiques – exécutif et parlement – vers les marchés financiers, essentiellement Wall Street. La finance a perdu de vue sa fonction première : assurer le financement de l’économie et permettre la transition de l’ère industrielle vers l’ère numérique. Elle est devenue une machine à engranger des profits spéculatifs et à enrichir les plus riches.
La drogue du Quantitative Easing
Après la faillite de Lehmann Brothers, on a pu croire un instant qu’un terme allait être mis aux excès de cette financiarisation. Il n’en a rien été. Aux États-Unis, les grandes banques ont, certes, dû payer une centaine de milliards de dollars d’amendes pour leurs pratiques frauduleuses, notamment sur les subprimes, mais parallèlement le lobby bancaire a obtenu de l’administration Obama et du Congrès une loi (Dodd-Frank) qui ne s’attaque pas frontalement aux mécanismes de la spéculation financière. En Europe, les législations seront un peu plus sévères. D’où une fragilisation
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des banques européennes, par rapport à leurs concurrentes américaines. Une fois l’orage passé, la finance, les marchés ont retrouvé toute leur puissance. Après la bulle des subprimes, on est passé à celle des dettes. Publiques, mais aussi privées. La Fed, puis la banque d’Angleterre, la Banque du Japon et enfin la BCE ont fait tourner les planches à billets, avec le « quantitative easing« .
Au départ, il est certain que le « Bernanke hélicoptère » – qui consistait à jeter des paquets de dollars que les rotors d’hélicoptère dispersaient un peu partout – a enrayé la panique. La Fed a ainsi injecté, en six ans, 4 000 milliards de dollars. Le programme de la BCE, de mars 2015 à septembre 2016, représentera 1 140 milliards d’euros, soit un peu plus de 10 % de la masse monétaire en circulation en zone euro. Au total, la nouvelle monnaie créée par les banques centrales – la liquidité – avoisine désormais les 20 000 milliards de dollars. La Banque de Chine a injecté, elle aussi, plusieurs trillions de dollars dans son économie. Or, cette création monétaire massive a des effets pervers.
D’abord, elle accroît l’endettement des États. En Europe, on a ainsi transformé, pour sauver les banques, des dettes privées irrecouvrables, notamment sur la Grèce, en dettes publiques de la BCE et des États de la zone euro. La croissance dans le sud de l’Europe n’étant toujours pas au rendez-vous, les taux de dettes sur PIB ont mécaniquement augmenté. Comme l’Allemagne impose sa politique d’austérité, la zone euro, notamment dans le sud, n’arrive pas à retrouver une croissance suffisante. Les réformes structurelles tardent à produire leurs effets. Résultat : la déflation menace et la confiance des acteurs économiques s’étiole.
Ensuite, en créant toujours plus de liquidités, on a favorisé la formation de nouvelles bulles spéculatives. D’autant que, dans
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le même temps, la création monétaire entraîne mécaniquement une baisse des taux d’intérêt, avec maintenant la menace de taux négatifs. Ce double mouvement a, certes, donné un ballon d’oxygène au système financier. En Europe, il s’est accompagné d’opérations hors bilan de la part de la BCE, qui a accordé aux banques des trillions d’euros de liquidités. Le drame est que cet argent n’est pratiquement pas revenu dans l’économie réelle. Sauf sur quelques secteurs bien ciblés. Avec des taux voisins de zéro, le système financier, pour obtenir une plus forte rentabilité, a été amené à multiplier les prêts risqués ou à spéculer sur les matières premières, les actions. On a vu également se multiplier l’activité des non banques, notamment des hedge funds qui ne sont pas soumis à la réglementation bancaire. De leur côté, les banques européennes ont été incitées à utiliser leurs liquidités pour racheter de la dette publique. En revanche, les nouvelles règles prudentielles les poussent à être fort frileuses dans le financement des PME ou de l’activité économique, sauf à demander des taux et des garanties exorbitants.
Enfin, le quantitative easing agit comme une drogue. Les marchés, les économies ne peuvent plus s’en passer. Les banquiers centraux sont devenus les nouveaux oracles. Pour peu que leur langue fourche ou qu’ils laissent envisager une inversion de leur politique, et les marchés prennent peur. Ainsi, au printemps 2014, la nouvelle patronne de la Fed a quelque peu perturbé les marchés, en annonçant l’inéluctabilité d’une remontée des taux. Pendant 18 mois, les déclarations maladroites et souvent contradictoires vont se multiplier, inquiétant les opérateurs boursiers. Sur le fond, Janet Yellen a raison. On ne peut pas vivre longtemps avec des taux zéro. Voire des taux négatifs. C’est une aberration. L’argent a un coût, le capital a une valeur. Ne pas le rémunérer revient à
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saper les bases mêmes du capitalisme. La théorie économique apprend que, sur de très longues périodes, la rentabilité historique du capital, hors inflation, évolue autour de 2 %. Mais pour les établissements financiers, les investisseurs, une remontée des taux risque de se traduire mécaniquement par une baisse de la valeur en capital des obligations qu’elles ont dans leur bilan. Idem pour le marché des actions dont la rentabilité devient moins compétitive. Dès lors que l’on parle d’une remontée des taux, la menace d’un krach obligataire, puis de l’ensemble des actifs financiers, devient réelle. D’autant que parallèlement l’évolution géopolitique, le rôle et le poids de la Chine, amènent d’autres facteurs d’incertitude.
La Chine joue son propre jeu
L’empire du Milieu n’a pas joué le jeu qu’on lui avait assigné… à Washington. Les multinationales japonaises, puis américaines, s’étaient installées en Chine, pour produire dans une zone à bas coût et exporter là où il y avait une demande solvable en Occident. Cette alliance entre le parti communiste chinois, Wall Street et Walmart servait les intérêts bien compris de chacun. À terme, les multinationales savaient que l’augmentation des salaires en Chine pèserait sur la compétitivité des usines dans le pays. Mais elles espéraient basculer progressivement leurs ventes vers la classe moyenne chinoise en formation. De quoi maintenir leurs profits. Et garantir de bons retours sur investissement aux actionnaires et au système financier américain.
Or, la Chine ne l’entendait pas ainsi. Pas question d’ouvrir toutes grandes les portes de son marché. Pas question de se limiter aux activités industrielles traditionnelles. Pas question de se cantonner à être l’usine du monde. Bien au contraire. La
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Chine a, peu à peu, montré ses ambitions : devenir le « laboratoire du monde », le leader de l’innovation au XXIè siècle, concurrencer frontalement les États-Unis, et retrouver le rang qui était le sien au XVIIIè siècle, celui de la première économie mondiale. Toutes ambitions qui se sont clairement affirmées au moment des JO de Beijing, à l’été 2008.
Face à ce nouveau défi, confrontés à la plus grave crise de leur histoire depuis 1929 avec la faillite de Lehmann Brothers, les États-Unis vont réagir. Comme ils l’avaient fait dans les années 80 lorsque le Japon menaçait leur suprématie industrielle. La nouvelle administration démocrate avec Barack Obama redéfinit sa politique à l’égard de la Chine, autour de quelques axes :
1°) Faire pression sur Beijing pour obtenir plus d’ouverture de son marché et adopter des règles de droit qui protègent les investissements étrangers.
2°) Organiser une zone de libre échange, dont la Chine est exclue, avec les pays riverains du Pacifique inquiets de la montée en puissance de l’empire du Milieu. C’est tout le sens du traité TPP (Transpacific partnership), signé par douze pays, notamment le Japon et le Vietnam, sous l’égide des États-Unis.
3°) Ouvrir un dialogue franc et musclé avec les autorités chinoises, tout en sachant ne pas aller trop loin dans l’affrontement. À la différence de la Russie de Vladimir Poutine, la Chine de Xi Jinping a un formidable pouvoir de nuisance économique. Non seulement elle détient 8 % de la dette américaine, mais les États-Unis sont dépendants des importations de Chine dans de nombreux domaines, notamment dans les industries électroniques et informatiques. Chacun des deux géants se tient donc par la barbichette.
4°) Continuer d’utiliser le smart power, c’est-à-dire les ONG,
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les droits de l’homme, les médias, les marchés financiers, pour dénoncer l’absence de démocratie en Chine et contraindre le PC à adopter peu à peu le modèle occidental.
Si les États-Unis veulent contenir la Chine, il n’en reste pas moins qu’elle est devenue un des éléments clés de la croissance mondiale. C’est elle, avec les grands pays émergents, qui tire l’économie mondiale depuis 2008. Or, elle donne des signes d’essoufflement et se trouve confrontée à de multiples problèmes. Certes, les Trente Glorieuses chinoises, initiées par Deng Xiao Ping en 1978, resteront sans doute comme la plus extraordinaire expérience de développement et de rattrapage d’une économie sous-développée. En une trentaine d’années, le pays a fabriqué une classe moyenne de plusieurs centaines de millions de personnes. Et amené son économie au second rang mondial. Mais ce succès a ses revers. Une pollution chaque jour plus intense. Une corruption endémique, favorisée par une forte décentralisation et le pouvoir des potentats locaux du parti. Enfin, dans ce pays à l’économie théoriquement planifiée, on a assisté à un surinvestissement dû à une abondance de crédits non contrôlés. C’est ainsi que l’on a vu fleurir les villes fantômes, les infrastructures inutiles et les surcapacités de production. Pendant les Trente Glorieuses chinoises, le capitalisme privé le plus sauvage côtoyait les entreprises d’État aux rigidités multiples. D’un côté, un capitalisme sans complexe. De l’autre, une économie dirigée. Ce modèle a apparemment atteint ses limites. Hier boostée par les exportations, les investissements massifs dans les infrastructures et dans l’immobilier, l’économie chinoise a du mal à trouver un relais de croissance dans la consommation intérieure.
Lorsqu’il arrive à la tête du pays, après un processus de nomination mouvementé, Xi Jinping a une feuille de route.
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Assurer la transformation du pays, d’usine du monde en laboratoire du monde, en misant sur les nouvelles technologies et Internet contrôlé par des entreprises chinoises. Développer l’ouest et le centre du pays, afin que ces régions prennent le relais des zones côtières. Améliorer le système de protection sociale. Privilégier la consommation autant que possible de produits chinois. Favoriser l’émergence et le développement à l’étranger de sociétés nationales. À ces objectifs économiques s’ajoute l’engagement de lutter contre la corruption et la pollution.
Quand les capitaux fuient la Chine
Pendant des années, l’économie chinoise, mais aussi les classes moyennes, ont prospéré sur l’argent de la corruption. Ce phénomène suscitait une profonde hostilité des classes populaires, mais aussi d’une classe moyenne devenue schizophrène. Chacun jugeait l’enrichissement du voisin, notamment celui des « fils de prince », ces petits enfants de la nomenklatura qui mènent grand train, inacceptable. Mais beaucoup de membres du parti (ils sont 88 millions), de fonctionnaires, de cadres, arrondissaient leurs fins de mois avec diverses combines. Le lien entre la corruption et la pollution qui empoisonne la vie quotidienne des Chinois est apparu au grand jour à l’occasion de catastrophes, comme celle de l’explosion du port de Tianjin, à l’été 2015. Une corruption qui permettait d’enfreindre les lois, de ne pas respecter les normes de sécurité, de fabriquer du béton de mauvaise qualité, de produire du lait en poudre qui empoisonnait les enfants…
Cette lutte contre la corruption, au centre du programme de Xi Jinping, atteint une ampleur inégalée. Les Eliott Ness chinois dépendent directement du pouvoir central et s’attaquent « aussi
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bien aux tigres qu’aux mouches ». Au passage, Xi Jinping en profite pour éliminer quelques concurrents. Mais quand la machine anti-corruption touche les petits cadres du parti, c’est l’ensemble de la classe moyenne qui s’inquiète. Ne va-t-elle pas être atteinte à son tour ? Chacun ayant « un petit quelque chose » à se reprocher. Du coup, elle hésite à consommer et a tendance à faire sortir ses capitaux. Pour le cas où… C’est ainsi que depuis 2013, la Chine est confrontée à des sorties de capitaux non négligeables. La classe moyenne aisée achète des logements en Europe, aux États-Unis et en Australie, au prétexte de loger ses enfants qui font des études dans les universités occidentales. Les entreprises exportatrices oublient de rapatrier leurs profits. Certains importateurs maquillent leurs comptes pour se constituer des cagnottes à l’étranger. Au début, le gouvernement a fermé les yeux. N’encourageait-il pas lui-même les entreprises chinoises à investir à l’étranger pour prendre des parts de marché, acquérir des technologies et du savoir faire ?
Mais, au fil des mois, les autorités de Beijing ont dû se rendre à l’évidence : le phénomène échappait à leur contrôle. Or, toute fuite de capitaux est un signe de défiance. C’est le principal défi auquel est confronté Xi Jinping. Ces sorties de capitaux s’accélèrent à l’été 2015, avec la chute de la Bourse de Shangaï et une erreur de politique monétaire de la Banque de Chine. Certains qui ne pouvaient plus spéculer sur l’immobilier s’étaient rabattus sur la Bourse, constituant ainsi une bulle. De janvier 2014 à août 2015, l’indice de la Bourse de Shangaï augmente de 150 % ! La centaine de millions de boursicoteurs, qui ont souvent acheté leurs actions à crédit, avaient oublié que les marchés sont volatils et que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Or, les marchés financiers chinois n’en sont qu’aux balbutiements de la régulation. Les autorités boursières
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se montrent incapables de gérer un effondrement des cours, amplifié par les opérations des hedge funds occidentaux qui avaient sciemment joué à la baisse les marchés chinois. Dans le même temps, la Banque de Chine commet une erreur. Jusqu’alors, elle avait indexé de facto le yuan sur un panier de monnaies où le dollar prédominait. Cette stabilité de la devise était doublement nécessaire. D’une part, elle garantissait aux investisseurs étrangers que leurs placements en yuan étaient protégés. D’autre part, elle était la condition pour que le yuan devienne peu à peu une monnaie internationale – l’objectif poursuivi par Beijing depuis des années – en commençant par intégrer le panier des DTS du FMI. Brusquement, en août 2015, la Banque de Chine change ses règles, multipliant les micro-dévaluations, entraînant une baisse du yuan de 6 % par rapport au dollar. Résultat : les investisseurs étrangers hésitent à investir. Les Chinois accélèrent leurs sorties de capitaux. Pire : l’effondrement de la Bourse de Shangaï et le décrochage du yuan alimentent la rumeur que la Chine va beaucoup plus mal qu’on ne le dit, certains pariant même sur son implosion future.
Ce chinese bashing entraîne à son tour des effets pervers : si la Chine va mal, son économie ne peut alors être le moteur qui tire l’économie mondiale. Dès lors, les prévisions doivent être revues à la baisse. Et les résultats des multinationales aussi. Il faut donc vendre. Non plus sur les marchés chinois mais sur l’ensemble des bourses mondiales. Un phénomène qui va se conjuguer avec l’effondrement du prix du pétrole et des matières premières.
L’offensive américaine sur l’énergie
et ses arrière-pensées
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Pour tenter de comprendre l’évolution des prix du pétrole, il faut d’abord analyser la stratégie américaine en la matière. Pendant des décennies, les États-Unis ont fait le choix d’importer massivement leur pétrole, notamment d’Arabie saoudite. Le deal était clair : les États-Unis protègent le Royaume qui, en contrepartie, garantit la sécurité de leur approvisionnement, à des prix acceptables. Une politique d’importation, qui permettait de conserver un maximum de réserves stratégiques sur le sol américain. L’Arabie Saoudite, elle, recyclant ses pétrodollars en achetant massivement des produits américains, notamment pour sa défense. À partir de 2009, Washington change de stratégie. Barack Obama veut se désengager du Proche-Orient pour mieux se concentrer sur le Pacifique. Parallèlement, pour relancer une économie asphyxiée par la crise, l’idée de miser sur le gaz et surtout le pétrole de schiste (schale) est relancée. Avec un triple objectif : moins dépendre du pétrole saoudien et moyen-oriental et améliorer la balance commerciale. Développer à marches forcées l’exploration et l’exploitation des gaz et pétrole de schiste, présents en abondance dans tout le Middle West. Devenir la première puissance énergétique du XXIè siècle, et un exportateur net, notamment de gaz liquéfié.
Derrière une telle stratégie industrielle, il y a évidemment des objectifs géopolitiques. L’isolement, le containment de la Russie de Vladimir Poutine en fait partie. À terme, les exportations de gaz liquéfié américaines vers l’Europe, ainsi que celles de charbon vers l’Allemagne, sont destinées à réduire la dépendance européenne à l’égard du gaz russe. Au même moment, en 2009-2010, le Qatar et l’Arabie saoudite, avec le soutien de Washington, demandent à Bachar El Assad de laisser passer un gazoduc, allant du Golfe à la Turquie, destiné au marché du sud de l’Europe. Là aussi, c’est le gaz
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russe qui est directement visé. Après le refus de Bachar El Assad de faire une mauvaise manière à Moscou, les premières manifestations du printemps arabe, largement aidées par les Qataris et les Saoudiens, éclatent en Syrie.
Toute cette stratégie américaine est pilotée depuis le département d’État, par Hillary Clinton, qui s’en expliquera longuement dans un discours à l’université de Georgetown. Le gaz et pétrole de schiste montent en puissance. Les producteurs locaux, petits et grands, empruntent massivement pour financer leurs investissements. À l’époque, avec un baril qui flirte autour des 100 dollars, personne ne s’inquiète. Les coûts de production du gaz et pétrole de schiste tournant autour de 40 à 50 dollars le baril. De quoi laisser de belles marges. On projette la construction d’usines de liquéfaction, afin d’alimenter les méthaniers qui apporteront le gaz américain aux Européens, leur permettant de se passer du gaz du Poutine. Ce dernier lance de son côté de grands projets d’exploration en Sibérie et off shore fort coûteux. Les grandes compagnies pétrolières occidentales y participent, à travers des montages qui mobilisent des dizaines de milliards de dollars. Elles s’endettent. Pourquoi s’inquiéter puisque la demande de pétrole reste élevée, avec notamment les besoins d’une économie chinoise en forte croissance ?
La machine va se gripper en 2014-2015, avec un prix du pétrole qui s’effondre. Pour des raisons autant économiques que géopolitiques. Avec l’irruption du gaz et pétrole de schiste américain, l’offre augmente. Comme la croissance mondiale ne connaît pas l’embellie espérée, on se retrouve avec un relatif excédent. Il est donc logique que le prix baisse. Ce qui l’est moins c’est qu’il connaisse un tel effondrement, revenant en dix-huit mois de 114 dollars à moins de 30. Les guerres en Syrie et en Ukraine, le jeu de l’Arabie saoudite, les
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négociations entre les États-Unis et l’Iran accélèrent cette baisse. À Ryad, après la mort du roi Abdallah, la nouvelle équipe au pouvoir a le sentiment d’avoir été lâché par Washington. Non seulement les Américains ne sont pas intervenus en Syrie, comme l’espéraient les monarchies du Golfe, mais ils ont laissé les Russes sauver Bachar. Pire : l’accord avec l’Iran remet l’ennemi ancestral dans le jeu mondial.
Les Saoudiens vont donc manifester leur mauvaise humeur en refusant de diminuer leur production. C’est ce qu’ils avaient fait, au cours des précédentes décennies, lorsque les mouvements du baril étaient par trop erratiques. Premier producteur et surtout exportateur mondial, l’Aramco adaptait sa production pour réguler les prix. Cette fois, rien de tel. Les marchés et les traders misant sur une baisse de sa production avaient spéculé sur une remontée des prix à l’automne 2015. Face à un excédent de l’offre, le marché, loin de remonter, s’est à nouveau effondré, les prenant à contrepied.
Le discours de Ryad avait le mérite de la simplicité. « Nos coûts de production se situent entre 4 et 6 dollars le baril. Ceux des producteurs américains sur le gaz et pétrole de schiste est d’au moins 40 dollars. Quant aux Russes, la chute des prix pénalise leur économie encore plus que nous. Certes, le budget saoudien sera en déficit d’une centaine de milliards de dollars par an. Nous avons près de 800 milliards de dollars de réserves, on peut tenir. Ce qui n’est pas le cas des producteurs américains qui, en outre, sont très endettés ».
Cette chute brutale des prix du baril se répercute alors sur les autres matières premières, puisque l’on anticipe une récession mondiale. Pour faire face à la diminution de leurs ressources, les pays pétroliers se mettent à vendre une partie de leurs actifs financiers (pas seulement les pays du Golfe, mais aussi la
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Norvège). L’inquiétude sur la santé du secteur bancaire alimente la spirale à la baisse. Les banques des pays émergents ont financé massivement leurs entreprises, dont beaucoup se retrouvent maintenant dans l’impossibilité de rembourser leurs dettes. Les banques américaines, elles, ont prêté pour le gaz et le pétrole de schiste. Avec la chute des prix, bien des puits ne sont plus rentables. Certains commencent à fermer. En Europe, on s’inquiète de la situation de plusieurs banques italiennes, dont les bilans nécessiteraient un sérieux nettoyage. Au total, les banques européennes, à commencer par la Deutsche Bank, colosse aux pieds d’argile, auraient accumulé 1 000 milliards de dollars de crédits douteux. La situation du système bancaire chinois serait encore pire, puisque les mauvaises dettes, c’est-à-dire les dettes irrécouvrables, dépasseraient les 5 000 milliards de dollars.
Les marchés et les économies mondiales se retrouvent dans une situation paradoxale : les excès de création monétaire par les banques centrales n’ont en rien réglé les problèmes au fond. On a, au contraire, fragilisé l’ensemble du système financier, sans relancer l’économie. Pour éviter de plonger dans l’abîme, il n’y a pas d’autre solution que d’acheter un peu de temps : c’est-à-dire de réinjecter encore et encore de la monnaie, pour éviter l’effondrement généralisé. En priant pour que l’inflation revienne, seul moyen d’effacer en douceur les dettes. Logiquement, la création monétaire massive aurait dû la faire repartir. Cette fois, la théorie est prise en défaut. Plus on a injecté de la monnaie, plus l’inflation a diminué.
Comment expliquer ce phénomène ? D’abord, parce que dans une économie globalisée, ouverte, la pression sur les salaires est telle que la masse salariale ne progresse plus en Occident. C’est la course au moins-disant, à la baisse des prix. Ensuite, l’irruption du numérique dans tous les secteurs de la société et
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les gains de productivité qui en découlent tirent les prix vers le bas. Enfin, la création monétaire n’a pas irrigué l’ensemble de l’économie, mais s’est concentrée sur certaines classes d’actifs. Il y a eu, ces dernières années, une inflation très forte de certains actifs financiers, de quelques biens immobiliers rares, notamment dans les centres villes et sur le marché de l’art. Un phénomène qui accroît les inégalités. Les prix de l’immobilier, à New York, Londres et même Paris pour les biens d’exception, n’ont cessé d’augmenter. D’un côté, nous avons une économie en voie de déflation. De l’autre, l’inflation de certains actifs réservés aux hyper riches, qui ont accumulé profits et plus-values, souvent défiscalisés, grâce à l’argent du stimuli monétaire. Pour gagner encore plus, certains, comme George Soros, parient, en ce début d’année 2016, sur l’effondrement du marché et le chaos monétaire. Allait-on leur donner raison ?
Acheter du temps
À la mi-février, la résistance s’organise. Au bord du gouffre, certains s’aperçoivent que la politique du pire ne profiterait qu’à quelques spéculateurs. L’Arabie Saoudite, le Qatar, pourtant adversaires résolus de la Russie en Syrie, et le Venezuela, exsangue après l’expérience Chavez, se concertent pour tenter d’enrayer la chute du baril. L’Arabie Saoudite laisse entendre qu’elle va réduire sa production. Le baril tombé à 30 dollars, le 20 janvier, remonte à un peu plus de 40 dollars à la mi-mars. L’Iran, dont le pétrole n’est plus sous embargo, apporte sa pierre en affichant des objectifs d’exportation très raisonnables. Aux États-Unis, la Fed explique que sa politique de remontée des taux d’intérêt va connaître une pause.
Enfin, la Chine, lors de la session annuelle de l’assemblée
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nationale populaire, précise sa stratégie. Pour le premier ministre, Li Keqiang, « la croissance du commerce mondial est très faible. Les marchés financiers et de matières premières sont volatils. Les risques géopolitiques augmentent. Et il y a une augmentation de l’instabilité et des incertitudes dans l’environnement extérieur de la Chine ». Une présentation fort habile, qui permet au gouvernement de ne plus afficher d’objectifs chiffrés précis, mais des fourchettes, notamment pour la croissance. Celle-ci devrait être comprise entre 6,5 % et 7 %. Des taux certes qui ne correspondent pas à la réalité, mais l’essentiel était de montrer que le Parti ne se focalisait plus sur un chiffre érigé en dogme. Dans le même temps, Beijing fait un geste politique vis-à-vis de ses voisins et des États-Unis, en ralentissant le rythme d’augmentation du budget de la Défense et en annonçant une réduction d’effectifs de 300 000 soldats de l’armée populaire sur 2,3 millions. La politique de l’offre est confirmée, avec des allégements fiscaux pour les entreprises. La grande nouveauté réside dans l’augmentation du déficit budgétaire (au-delà de 3 %), afin d’amortir le choc social et humain de la transformation de l’économie chinoise, avec notamment la réduction du vaste secteur public. Une stratégie accompagnée par la Banque populaire de Chine qui, après des mois d’immobilisme, a baissé le taux de réserves obligatoires des banques et injecté plus de 100 milliards de dollars dans le secteur bancaire. Le patron de la BPC, silencieux depuis les mini-dévaluations de l’été, est enfin sorti de son mutisme, affirmant que « le cours du yuan serait défendu, car il n’y avait aucun fondement à sa dépréciation. » La banque « puiserait dans ses réserves fort abondantes, si nécessaire ». Cette contre-offensive concertée, qui coïncidait avec une réunion du G20, en mars, en Chine, a enrayé le krach. Les vendeurs à découvert ont pris leurs pertes. En quelques jours, les marchés ont regagné le terrain
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perdu. Chacun sait pourtant qu’il ne s’agit que d’un répit.
On achète un peu de temps. On ajoute de la dette aux dettes, et la crédibilité des banquiers centraux s’étiole lentement, mais sûrement. L’endettement mondial atteint 225 trillions de dollars ( 225 000 milliards), pour un PNB de 80 trillions. Dans une analyse fort lucide, la Banque des règlements internationaux( BRI ) a tiré, dans son rapport annuel publié au début du mois de mars, la sonnette d’alarme. « Il se pourrait que nous soyons face, non pas à des coups de tonnerre isolés, mais aux signes avant-coureurs d’une tempête qui couve depuis longtemps ». La dette à l’origine de la crise de 2008 a continué d’enfler. Dettes publiques dans les économies avancées. Dettes des entreprises des économies émergentes, qui se sont endettées en dollars et qui doivent faire face à un cercle vicieux, avec la hausse du dollar et l’effondrement du prix des matières premières. Dettes, enfin, des compagnies pétrolières, contraintes de continuer de produire, même à perte, pour faire face à leurs échéances. Ce qui pèse sur les cours du pétrole.
Un constat lucide, inquiétant, mais la BRI n’apporte pas de solution. Comment sortir de ce cercle vicieux, de cette spirale infernale ? Comment recréer une demande solvable ? Comment relancer la croissance en Occident, sans creuser encore plus les déficits et l’endettement ? Comment éviter que la paupérisation des classes moyennes, déjà à l’œuvre en Occident et qui menace désormais la Chine, ne prenne de l’ampleur ? Chacun sent bien que l’on arrive au bout d’un cycle. Le libre-échange absolu, devenu le dogme des multinationales qui se sont érigées en super pouvoir, a atteint ses limites. Comment éviter que la déflation ne produise les mêmes effets que dans les années 30 ? Comment réinventer un modèle économique soutenable ? Comment concilier
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l’ouverture aux autres avec la libre circulation des biens et des personnes et la nécessaire protection de populations occidentales, de moins en moins convaincues par cette fuite en avant de classes dirigeantes qui donnent l’impression de ne plus savoir où elles vont. Autant de thèmes qui vont alimenter les prochaines campagnes électorales, aux États-Unis, en France, et en Allemagne.
Jean Michel Quatrepoint