Panama Papers. Le bide de John Doe

Panama Papers.

François Schaller

François Schaller, rédacteur en chef de L’Agefi  Suisse

Deux semaines après le manifeste intitulé «La révolution sera numérique» (http://goo.gl/M51Cvb), appel à résistance et révolte signé du pseudonyme John Doe (gorge profonde supposée des Panama Papers), la vraie surprise vient du peu d’enthousiasme soulevé dans le monde par ce pauvre texte. Rien à voir avec la formidable vague Hessel au début de la décennie, suite à la publication d’un «Indignez-vous!» dont la substance ne valait guère mieux. Stéphane Hessel était en plus un parfait inconnu. Son œuvre ne manquait cependant ni de cœur ni de souffle.

John Doe, lui, est depuis deux mois l’anonyme le plus célèbre de sa génération. L’importance historique de ses agissements ne fait aucun doute. L’indifférence suscitée par son appel n’en est que plus troublante. Est-ce si difficile d’être à la fois pionnier et virtuose du hacking intégré (commercialisation sur des marchés publics et mise en scène médiatique à l’échelle euro-américaine), et moraliste-justicier en phase avec son époque? La faiblesse de sa prose, c’est qu’elle est empreinte d’un rigorisme aussi glaçant que les pratiques qu’elle condamne.

En attendant les bonnes réponses sécuritaires à cette révolution digitale dont John Doe suggère qu’elle a peut-être déjà commencé (une évidence), les pillages de données à des fins plus ou moins mercantiles ou idéalistes n’ont pas qu’un effet indirect sur les fraudes en les rendant beaucoup moins assumables personnellement et collectivement. Ils dissuadent tout simplement de prendre le risque de se retrouver un jour soupçonné. Juste soupçonné publiquement, de soustraction fiscale et de blanchiment en particulier, l’un des sorts les moins enviables lorsque l’on est devenu une personnalité en vue. Le terme «offshore», dont les usages et significations étaient multiples et en général éloignés de l’illégalité, semble d’ailleurs avoir été instantanément banni du vocabulaire financier. Remplacé par divers équivalents moins connotés (dont cross-border).

Comme les LuxLeaks, les Panama Papers contribuent à remettre en cause une part importante de la globalisation financière, premier pilier de ce que l’on nomme en français la mondialisation. Ce n’est pas rien. Les fuites n’ont-elles pas aussitôt criminalisé la notion d’optimisation fiscale transfrontalière, le top jusqu’ici du professionnalisme en matière de gestion privée? Les Panama Papers vont certainement favoriser d’importants compromis dans la publicité des ayants droits des entités économiques. Simple question de registre du commerce.

Les moralistes y verront un progrès. La concentration de capital n’est-elle pas en soi un péché d’argent? C’est une très bonne chose que les pécheurs apparaissent au grand jour. Que leurs comportements soient ou non légaux n’a guère d’importance dans une phase d’ajustement de la légalité. Lorsque l’on ne sait plus très bien qui sont les gentils et les méchants, voir des méchants partout devient une précaution élémentaire. Une mission de salubrité. C’est en gros l’enseignement de John Doe dans son manifeste. Les Panama Papers n’identifient pas des poches de «pourriture» dans le monde. Ils reflètent à leur échelle toute la pourriture du monde.

Aucun des noms apparus dans ces Panama Papers n’a plus aucune chance de figurer parmi les gentils.

Même si celui qui le porte n’a rien fait d’illégal. Se contenter de légalité est d’ailleurs devenu une faute morale en soi, et nul n’est censé ignorer la morale. Tout le monde ou presque en fut convaincu pendant des siècles, avant que la notion d’Etat de droit s’impose dans le monde comme premier critère de civilisation (ce qui n’est pas illégal n’est pas condamnable).

Il est possible de le dire autrement, s’agissant de la fin du légendaire secret bancaire fiscal en Suisse par exemple. Cette garantie de confidentialité correspondait à une relation de confiance entre Etat et contribuables. Entre les citoyens et l’Etat. Il y a eu des abus. Beaucoup d’abus accumulés au fil des décennies. La confiance a disparu. On ne va tout de même pas s’en réjouir. Souhaitons au contraire qu’elle revienne, et le secret bancaire avec. Ce sera dans longtemps, mais il ne faudra pas tant d’années pour se rendre compte que la défiance fiscale, la défiance sociale en général n’est un progrès pour personne. A l’aune de l’histoire, il s’agit au contraire d’une régression.

Le manifeste ouvre sur l’inégalité des revenus, «marqueur de notre époque». La cause de ce phénomène aujourd’hui sur-scruté et sans solution apparente autre que l’expropriation (fiscale en particulier) serait en fait, selon Doe, «une corruption massive et généralisée».

Les avocats au service des criminels ne font-ils pas les lois? Exemple: l’île de Niue dans le Pacifique Sud (prononcer Nioué). A 2400 kilomètres de la Nouvelle-Zélande.1200 résidents, micro-Etat du Commonwealth. «Le cabinet Mossack Fonseca a tout bonnement régi ce paradis fiscal du début à la fin», nous dit Doe. C’est ce qui devrait mieux faire comprendre les ressorts de l’inégalité des revenus. On ne voit pas très bien pourquoi ni comment, mais ce qui compte est que ce soit dit.

Si Mossack Fonseca peut contrôler Niue, d’autres peuvent se mettre ensemble pour contrôler le reste du monde. C’est probablement ce que Gorge profonde a voulu dire aussi en parlant plus loin de corruption institutionnelle. L’immense pouvoir des lobbys, qui défendent les intérêts des criminels. A faire le compte des revenus fiscaux à l’échelle globale, on serait d’ailleurs tenté de les remercier d’avoir laissé tant d’argent dans les caisses publiques.

John Doe a choisi l’anonymat, la clandestinité. Il ne veut pas coopérer avec les autorités corrompues pour sauver ce qui peut encore l’être, parce qu’il ne veut pas connaître le sort des grands lanceurs d’alerte que sont Bradley Birkenfeld (éclat de rire) ou Antoine Deltour (qui fera probablement l’objet d’un verdict clément à Luxembourg). Le premier qu’il mentionne est cependant Edward Snowden, bloqué à Moscou, exilé sur décision du gouvernement Obama. «Les lanceurs d’alerte méritent l’immunité contre les représailles gouvernementales, un point c’est tout.»

Cher John Doe, puisque vous citez l’immense Snowden, sachez que les grands héros qui ont fait avancer l’histoire ont en général payé de leur personne. C’est aussi pour cela qu’il sont perçus comme des héros. D’autres ont fait bouger l’histoire sans être mieux considérés que des malfaiteurs. Vous voudriez être reçu sur un tapis rouge, admiré, escorté, pensionné à vie? Recevoir 100 millions de dollars comme Birkenfeld, sans l’année de détention qu’il a dû subir? Quelle noble ambition. Ce genre de chose est cependant assez aléatoire. Ça peut toujours arriver, mais dites-nous d’abord qui vous êtes. Montrez l’exemple comme un héros. En étant vous-même transparent sur les données que vous avez paraît-il vendues à certains Etats européens. A quel prix? Ces revenus ont-ils été déclarés? Aux Etats-Unis, puisque vous semblez y résider?

S’ensuit une logorrhée sur la perversion des gouvernements, américain, britannique, néo-zélandais spécialement, nos modèles de démocratie (on n’ose penser à ce que ce doit être ailleurs). «Face à la couardise des politiques, proclame Doe, il est tentant de céder au défaitisme, de dire que le statu quo reste fondamentalement inchangé alors que les Panama Papers sont le symptôme évident de la décadence morale de notre société.» Les populistes les plus radicaux n’en demandaient pas tant. «Les contrôles démocratiques ont échoué, l’effondrement est systémique, une violente instabilité nous guette au coin de la rue.»

John Doe en veut aux médias, vendus à des milliardaires et qui ne l’ont pas tous reçus comme un informateur digne d’intérêt. Il s’en prend surtout aux avocats, ces indépendants censés protéger les citoyens contre l’Etat. Assez cyniques toutefois pour vouloir encore et toujours s’autoréguler plutôt que d’être régis du ciel par des fonctionnaires. Il n’y a décidément rien à sauver des derniers bastions de liberté au sens élémentaire des révolutions anglaise et française. Même les avocats devraient y renoncer et rentrer à leur tour dans le rang. Pour un monde meilleur, moral, bienfaisant, propre en ordre.

«La conséquence collective de ces échecs est l’érosion totale des standards déontologiques, menant en fin de compte à un nouveau système que nous appelons toujours capitalisme (Doe avec nostalgie semble-t-il), mais qui se rapproche davantage d’un esclavage économique. Dans ce système – notre système – les esclaves n’ont aucune idée de leur propre statut ni de celui de leurs maîtres, qui évoluent dans un monde à part où les chaînes invisibles sont soigneusement dissimulées au milieu de pages et de pages de jargon juridique inaccessible. L’ampleur terrifiante du tort que cela cause au monde devrait tous nous ouvrir les yeux.»

C’est fait. Si la cause de notre asservissement renvoie aux pages et aux pages de jargon juridique inaccessible, finissons-en avec le juridisme. Fermons les usines à légiférer, remplaçons-les par des ateliers à taille humaine. Plus il y a de lois, moins elles sont appliquées. Plus elles sont détournées, instrumentalisées. Si les esclaves l’ont compris, qu’ils n’en veulent plus, ou tout simplement moins, les maîtres ne vont surtout pas s’y opposer. C’est ce qu’ils demandent depuis longtemps.

John Doe termine en rappelant que les révolutions sanglantes du passé ont été provoquées par des problèmes d’imposition et de déséquilibre des pouvoirs. Il a raison. L’un des grands mystères de notre époque, c’est que le chaos apparent et l’étalage médiatique intense des inégalités sociales n’ont donné aucune véritable révolution. Ne faut-il pas commencer par se demander s’il n’y aurait pas d’abord un problème de perception, de compréhension?

Parce que si les esclaves ne se sentent pas assez asservis pour mettre leur existence en danger dans une révolution, c’est peut-être qu’il n’est guère possible de parler d’esclavage. Surtout si l’on sait que l’immense majorité des gens, ou leurs descendants, ont encore la possibilité de prendre un ascenseur social. Pour autant qu’ils le veulent vraiment. Les migrants, au moins eux, semblent vraiment le vouloir. C’est le jour où cette voie aura disparu que la civilisation bourgeoise-capitaliste sombrera. Le retour des considérations morales exubérantes et envahissantes dont elle s’est d’abord débarrassé n’y aura pas été pour grand-chose.


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