Le Gothard et ses désillusions

Le Gothard et ses désillusions

LUNDI, 30.05.2016
Agefi Suisse

François Schaller

De grands chefs d’Etat, les dignitaires européens, une délégation du Parlement de Strasbourg probablement… tant d’autres notables de haut vol seront là mercredi pour l’inauguration du plus long tunnel du monde au Gothard. Les propos les plus creux s’y succéderont sur le registre de l’émerveillement, de l’autocongratulation, des vœux de bonheur. On n’insistera pas trop sur les remerciements.

Ce n’est d’ailleurs pas pour les Européens que les Suisses ont construit cette grande chose, mais d’abord pour eux. Pour réduire le trafic routier de transit sur leurs autoroutes et dans leurs vallées.

Et puis la gratitude mal placée venant d’Europe pourrait tout d’un coup réveiller en face d’autres sentiments. La déception, la frustration, l’amertume, la colère (on peut rêver) de se retrouver si loin du but vingt-cinq ans après les décisions concrétisant les grandes ambitions de l’époque. Ne s’agissait-il pas de faire œuvre de pionnier dans le ferroutage, le transfert de camions sur des wagons spéciaux, au lieu du simple et si restrictif  transbordement de marchandises en conteneurs?

L’objectif est loin d’être atteint, parce que les Européens, enlisés dans des priorités innombrables et contradictoires, n’ont à peu près rien fait de leur côté.

Le trafic routier de marchandises du nord au sud des Alpes suisses dépasse aujourd’hui le million de poids lourds chaque année. La moitié en transit. Le ferroutage, qui a déjà commencé sous le Lötschberg et le Simplon, n’en libérera pas 10% dans ces conditions.

Situés à Fribourg-en-Brisgau, à 70 kilomètres de Bâle, et à Novare près de Milan, les aires d’embarquement des poids lourds sont très insuffisantes. Il faudra dix ans rien que pour adapter Fribourg au trafic ferrouté actuel. Il en faudrait autant pour créer une seconde plateforme côté français (pour l’instant fantasmée).

Quant à la ligne Chiasso-Novare, son gabarit ne permet même pas de faire circuler des navettes chargées de camions. La Suisse a eu beau proposer de participer financièrement aux travaux, rien n’a encore bougé. C’est dire si les Européens ne sont tout simplement pas des partenaires fiables dans le transport terrestre. Et ce n’est pas faute de croire aux vertus du ferroutage. Le tunnel sous la Manche ne le pratique-t-il pas à plein régime depuis plus de vingt ans?

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