Alerte sur l’état de l’économie mondiale

Alerte sur l’état de l’économie mondiale

mardi, 31.05.2016
Agefi Suisse

Les lanceurs d’alerte se trouvent même au sein du FMI et de l’OCDE. La croissance déçoit de plus en plus et l’exposition aux menaces augmente.

Bruno Bertez

La fonction des relations publiques est d’émettre des messages destinés à vous faire penser et dire ce que l’on veut que vous pensiez et disiez. Les marchés sont un lieu, un instrument de relations publiques de la Fed et donc, ils ont dit la semaine dernière que la hausse des taux «ne doit plus faire peur», ils ont cassé le lien hausse des taux/mise en risk-off. Ils ont réussi à faire en sorte que le fameux découplage ne fasse plus peur, chapeau!

Accessoirement, puisque nous sommes en période électorale et qu’il y a eu concertation entre Yellen et Obama, les relations publiques ont fait dire au marché que tout était pour le mieux puisque l’on pouvait monter les taux. On a vu cette interprétation dans la presse!

La Bourse de New York a fini en hausse vendredi pour conclure la semaine sur sa plus forte progression hebdomadaire depuis mars, les déclarations de Janet Yellen sur un possible relèvement des taux «dans les mois à venir» ne faisant que confirmer une hypothèse désormais bien ancrée dans l’esprit des investisseurs.

Le S&P 500 a monté de 2,3%, le Dow de 2,1%, les Banques ont bondi de 3,2%, les Brokers de 4,5%, le Russell 2000 de 3,4%. Le Nasdaq a fait un bond de 3,4%. Comme tout va bien et que Yellen a gagné, l’Or a chuté de 40 dollars et les Mines ont été sévèrement étrillées de 8%. La qualité de la hausse a été déplorable, les volumes ont été misérables, mais peu importe, la conviction des Cassandre a été fortement ébranlée. Les taux d’intérêt n’ont que peu varié avec 1 point de base sur le 5 ans et sur le 10 ans. Autant dire, rien. Sur le 30 ans, les taux n’ont gagné que deux points de base. Nous sommes dans le meilleur des mondes.

La Banque Centrale de la Chine a affaibli son yuan jusqu’au plus bas de mars 2011 à 6,5693 contre le dollar sans que cela fasse sourciller qui que ce soit. La hausse du dollar gêne pourtant la politique chinoise, laquelle cherche à maintenir un cours stable vis-à-vis du billet vert, mais veut déprécier le yuan vis-à-vis des autres devises.

Le dollar index a progressé de 0,4% la semaine dernière à 95,7, ce qui le met quasi inchangé depuis le début de l’année.

La hausse du dollar n’a pas pesé sur les commodities, avec un indice Goldman Sachs en progrès de 1,2% sous la conduite du pétrole en hausse de 1,58 dollars près des 50 à 49,33.

Nous pensons que les marchés n’attendent qu’une occasion d’être «violés» par les autorités:  ils vont  proclamer que ce sont des génies et qu’elles ont réussi. Cette occasion pourrait être procurée par le soulagement fourni par le vote de rejet du Brexit bien entendu.

L’analyse technique du marché US montre que la «distribution» domine sur les valeurs vedettes  et les leaders comme le secteur de la pharmacie, par exemple. Cependant le «pattern» dessiné par le marché phare mondial, le S&P500 est plutôt positif, si on veut bien faire abstraction de la faiblesse des volumes. Sur ce sujet nous ne partageons pas les remarques de nombreux analystes qui disent que cette faiblesse des volumes est un indicateur négatif: pour nous, le marché étant fait à la main, le fait qu’il y ait peu à vendre facilite la tâche des autorités, elles ont plus de facilité à faire avancer les indices à coups de pieds dans  le derrière. La logique de la hausse des taux, et ceci a été répété par un gouverneur dissident, c’est de dévaloriser les assets (les actifs) financiers et ceci est incontournable, comme la gravitation. Mais cette dévalorisation n’a nul besoin d’être instantanée, elle peut être étalée, diluée. L’essentiel est que le comportement des marchés reste ordonné. Rien de tel pour décourager les «animal spirits» malveillants que de faire des galops de hausse de temps à autres. Lorsque le moment s’y prête, cela dissuade! Pour un marché aussi, la meilleure défense, c’est l’attaque.

Le soutien des cours est facilité par l’espoir, largement diffusé, que le second semestre sera en reprise économique sur le premier. Le modèle GDP-Now de la Fed de NY donne une croissance en rythme annuel de 2,2% pour le second trimestre.

Le contraste du comportement des indices boursiers avec l’état de l’économie mondiale est frappant, surtout pour ceux qui ont un peu de mémoire ou qui regardent au delà des pages boursières des médias.

Shinzo Abe a peur, on est fragile comme en 2008! Si on en croit le Financial Times, «l’économie globale est en aussi mauvais état qu’elle l’était après la crise de Lehman en 2008». C’est Abe qui le dit, il jette un cri d’alarme. Abe a montré à ses collègues une série de graphiques tous plus impressionnants les uns que les autres, en faisant ressortir la comparaison avec 2008. Pour crédibiliser ses alarmes il a d’ailleurs décidé de reporter à 2018,  une fois de plus, une hausse de la TVA pourtant prévue. Abe a argué de la chute de 55% du prix des commodities depuis 2014 pour étayer sa comparaison avec 2008. Il est persuadé de la réémergence d’une crise de l’ampleur de Lehman.

L’activité manufacturière au Japon s’est contractée de façon accélérée avec chute des commandes en mai, le PMI revient à 47,6! Les exportations s’effondrent. Tout ceci atteste à la fois de la gravité du mal et de l’inefficacité des remèdes pratiqués.

Sans qu’il le précise, Abe a peur des excès de la finance et du gonflement des dettes. Les dégradations se succèdent. La solvabilité se réduit tandis que les Corporates empruntent jusqu’à plus soif afin de faire des provisions: le mois de mai a été un véritable rush sur les émissions de  dette. Les investisseurs gogos continuent d’avaler tout ce qui se présente, quelle que soit la qualité, pour sortir d’un monde dominé maintenant par les taux négatifs. Les émissions ont représenté 238 milliards de dollars dont près de 50 pour l’Europe seule.

Les Corporate en profitent pour tondre les marchés à grande échelle! Comme le fait remarquer Standard & Poor’s, le monde des Triple A est en voie d’extinction, il ne reste qu’une poignée de Triple A dans le monde. Après la récente dégradation d’Exxon; aux USA  il ne reste que deux Triple A, Microsoft et Johnson &Johnson. En 1998 il y avait près de 100 Triple A aux USA!

On dit souvent que les Corporates sont riches, qu’ils ont beaucoup de cash, c’est une illusion, les Corporate sont riches… de dettes. Le ratio de cash détenu sur dettes est à des niveaux record. Selon S&P, les dettes totales des 2000 entreprises non financières Américaines ont gonflé à 6,6 trillions alors qu’elles n’ont que 1,84 trillions  de cash. Le ratio est au plus bas de 10 ans, les sociétés achètent leurs propres titres au plus haut alors que l’on s’approche d’une hausse des taux, que les cash flows se contractent et que la croissance est médiocre.

La Deutsche Bank AG vient d’être dégradée.  John Cryan dit que sa banque n’a jamais eu autant de capital  et qu’elle pourrait facilement rembourser ses dettes. Moody’s répond que la DB doit faire face à de nombreux challenges dans  sa réorientation et son changement de business model. Elle a coupé le rating de la DB sur sa dette «senior unsecured», juste au dessus (deux notch) de Junk à Baa2.

Les résultats des entreprises continuent de se dégrader fortement et les chiffres sont aussi sinistres que lors de la Grande Récession, ils sont au plus bas de 6,5 ans! Les profits, pourtant trafiqués et boostés par les rachats d’action, sont en chute de 7% selon FactSet; le S&P 500 se traite rappelons-le à plus de 24 fois les nets, nets plus ou moins bidons.

La productivité partout dans le monde prend  une allure inquiétante pour le pire. Elle n’a cru que de 1,2% dans le monde en 2015   contre 1,9% en 2014. En Europe elle n’a monté que de 0,3%, tandis qu’au Japon elle ne progressait que d’à peine  0,4%; aux USA, les chiffres ne sont pas meilleurs avec 0,3% en 2015 contre 0,5% en 2014! Nous vous rappelons que la moyenne des gains de productivité aux USA sur la période 1999-2006 a été de 2,4%. Ces chiffres sont ceux du Conference Board Américain. Pour cette année cet organisme s’attend pour la première fois à une évolution de la productivité négative de -0,2%!

Tout cela est normal,  compte tenu de la tenue médiocre des dépenses d’équipement: la financiarisation de l’investissement. «It all comes down to confidence» vient de déclarer Blankfein, de GS, celui qui accomplit l’oeuvre de dieu.  Selon lui, tout cela n’a pas de causes objectives, c’est simplement parce que la confiance a disparu. Il n’a pas l’intelligence de se demander quelles sont les causes qui ont fait disparaitre la confiance. Ces causes ne tiennent pas du miracle, elles sont pourtant simples, c’est d’abord la chute du taux de profit du capital, ensuite, la disparition des occasions rentables d’investissement et enfin l’excès de dettes.

L’industrie financière a du plomb dans l’aile, non seulement les banques ne gagnent plus d’argent, leur business model est inadapté, leurs actifs sont vulnérables, mais les hedge funds commencent à souffrir, le taux de mortalité augmente. Selon Blackstone cette industrie de près de 3 trillions pourrait perdre un quart de ses assets, au cours de l’année. C’est l’année des comptes, the «day of reckoning»  a déclaré Tony James.«Il va y avoir une forte contraction dans  cette industrie et cela va faire mal» ajoute-t-il.

«Charlene Chu, analyste  célèbre en Chine pour avoir averti des risques du crédit excessif avant tout le monde, vient de déclarer que»le pays a besoin de bails-outs qui se monteront au moins à plusieurs trillions de dollars«.»Les positions colossales hors bilans, selon elle, font courir à la Chine le même type de risque que celui que les banques occidentales ont rencontré en 2008«. Déjà le Parti Communiste il y a deux semaines avait attiré l’attention sur cette question. Ceci explique qu’après avoir crée un trillion de crédit nouveau en début d’année, les autorités ont fermé le robinet les mois suivants, déclenchant de nouveaux sinistres chez les spéculateurs engagés sur les commodities.

La dette est un problème mondial dont on ne parle pas. Pourquoi? Parce que les autorités, et les dominants en général, ne veulent pas qu’on l’évoque, c’est le talon d’Achille du système, c’est le signe que l’on fait de la fuite en avant pour échapper aux contradictions. Si on mettait les pleins feux sur les dettes, alors les autorités ne pourraient plus les utiliser comme moyen de repousser les problèmes, comme moyen de continuer de jeter la poudre aux yeux. Les autorités agitent des chiffons rouges divers pour détourner l’attention des vrais problèmes et des fantastiques fragilités qui s’accumulent.

Les dettes: jamais remboursées? William White, le président du comité d’examen (Economic Development and Review Committee) de l’OCDE. Quand il était économiste en chef à la Banque des Règlements Internationaux, il avait, avec son collègue Claudio Borio, averti des risques d’une crise avant que celle-ci n’éclate en 2008. Aujourd’hui, il pense que la situation»est pire que ce qu’elle était en 2007«et que»nous avons épuisé toutes les munitions macroéconomiques dont nous disposons pour faire face aux retournements de conjoncture«. La raison en est l’amoncellement des dettes propulsées notamment par les politiques monétaires.

La prochaine récession devrait montrer, selon White, qu’une grande partie des dettes accumulées, publiques ou privées,»ne pourront jamais être honorées ni remboursées«. Les gouvernements devraient adopter une»approche plus systématique de la réduction des dettes«. Et White n’hésite pas à inciter les décideurs publics à»accorder plus d’attention à la croissance des salaires, qui reste trop faible«

Non seulement la masse de dettes rend tout fragile et dangereux, mais elle empêche toute régulation raisonnable. Les autorités ont perdu le contrôle du paquebot, et comme Yellen, pour éviter les paniques, elles jouent la comédie et font semblant de conduire des évènements qui les dépassent.

Les leaders mondiaux se sont réunis au Japon, dans le cadre du G7. Ils ne sont d’accord sur rien parce que la situation est bloquée, parce que  toute décision aurait des conséquences non voulues très néfastes pour certains d’entre eux. Il n’y a plus d’unité, plus de remède général, plus de concertation possible, c’est chacun pour soi;  la réalité est que c’est l’impasse.  Aucun accord n’est possible pour lutter contre le ralentissement de l’activité,  la chute du commerce global, les niveaux élevés de chômage dans certains pays, la régression des revenus réels, l’effondrement de la productivité, l’atonie de l’investissement productif et les conséquences de cet ensemble de facteurs: la dislocation des consensus sociaux.

Les remèdes à la disposition du G7 ont épuisé leurs vertus. La pression sur la part des salaires dans les PIB et l’augmentation des taux d’exploitation butent sur la réduction de la demande et les coefficients fiscaux, l’austérité est contre-productive. Les remèdes monétaires non conventionnels, dans les limites actuelles, ne produisent aucune reprise  auto-entretenue, ils tuent les banques, les retraites et les épargnes, ils font exploser les inégalités, les stimuli fiscaux ou budgétaires sont impossibles dans l’état actuel des finances publiques de la plupart des pays.

Il y a, même au FMI et à l’OCDE, des économistes inquiets qui se font les lanceurs d’alerte.

Comme le dit l’économiste Michel Husson, «Maurice Obstfeld est le directeur de la recherche au FMI. Sa récente présentation, en avril,  à la presse des dernières Perspectives de l’économie mondiale du FMI était placée sous le signe du pessimisme et du désarroi. Certes, a-t-il affirmé, ‘nous ne sommes pas en crise’». Mais sa formule, reprise de sa présidente, Christine Lagarde, selon laquelle «nous ne sommes pas en état d’alarme, mais en état d’alerte», n’a au fond rien de rassurant. Car le diagnostic d’ensemble est là: «la croissance mondiale continue, mais à un rythme de plus en plus décevant qui expose l’économie mondiale à des menaces. La croissance a été trop faible depuis trop longtemps».Par «menaces», il faut entendre des évènements financiers, économiques ou politiques qui viendraient déstabiliser encore plus l’économie mondiale.n

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