Le dilemme de la stagnation séculaire
Le problème de fond est un problème d’offre rentable. On risque de se retrouver avec des gouvernements qui auront détruit le peu de marge qui leur reste.
Il y a deux ans, Summers, ancien secrétaire au Trésor US, ressortait la vieille idée des années 30 sur la Dépression Séculaire. Il donnait ainsi un nom à la situation actuelle marquée par la déficience de l’investissement, l’absence de croissance auto-entretenue et le chômage. Summers vient de récidiver dans un écrit avec Gauti Eggertsson. (Secular stagnation in the open economies: How it spreads, how it can be cured. Gauti Eggertsson, Lawrence Summers)
Le monde réel n’est pas un monde magique. Non, il a des causes et les causes précèdent les effets. Le monde réel produit les idéologies, comme celle qui fleurit en ce moment, celle de la croissance durablement ralentie. La fonction de cette idéologie produite par la crise est de nous forcer à nous résigner. Accessoirement elle est d’exonérer les «dominants» de leur responsabilité et de désamorcer notre colère. La pensée économique est consanguine, tout le monde couche avec tout le monde, a les mêmes professeurs et les mêmes modèles économétriques. Cela est particulièrement vrai s’agissant des responsables de la conduite des affaires, les banquiers centraux, les gouvernements. Ils ont instauré un véritable monopole de la pensée et de la production des «vérités» académiques. Cela fait huit ans qu’ils nous promènent.
Comme ces gens ont échoué à nous faire sortir de la crise, ils pensent, étant omniscients et infaillibles, que, s’ils ont échoué, tout le monde échouera et donc qu’il n’y a rien à faire; le mal est trop puissant. Et si on ne croit pas, c’est parce que nous sommes en stagnation séculaire. Diantre, la belle formule qui fait penser à Molière: «voilà pourquoi votre fille est muette, elle ne parle pas!»
Les situations produisent les idées, les idées ne sont qu’un commentaire sur un réel qui est ce qu’il est et pas ce que l’on veut qu’il soit. Et si la pensée échoue, ce n’est pas le réel qui est en cause, mais la pensée et le combat idéologique qui la sous-tend.
Nos zozos responsables de la conduite des affaires refusent de prendre en compte l’hypothèse qu’ils se trompent. Ils croient avoir tout compris et tout découvert depuis que Friedman et Bernanke ont étudié la crise de 29 et émis des jugements définitifs sur sa genèse, son développement et bien sûr les moyens de l’éviter. Ayant fait cela, ils ont décrété «plus jamais cela», ce qui signifie que, toute modestie mise à part, ils ont trouvé le remède miracle, la potion magique qui permet de retrouver le chemin de la croissance en toute circonstance, et ce remède, c’est l’avilissement, le «trashing», l’inflation de la monnaie et du crédit. C’est à dire pour nous, la création de money-digit. Pas un instant, ils ne remettent en cause leur analyse de l’échec: si cela ne marche pas, c’est soit parce que l’on n’en a pas fait assez, soit parce que le mal est désespéré, c’est le cancer de la stagnation séculaire! C’est tout le contraire d’une attitude rationnelle, ou scientifique, car un vrai homme de science aurait repris le problème à la base, il aurait repris ses fondements, remis son travail en chantier. Il se serait aperçu d’une pirouette initiale qui vicie toutes les conclusions, et cette pirouette est la suivante: et si la gravité de la crise venait, non pas de remèdes inappropriés dans les années 30, mais de ce qui s’est passé avant, dans les années 20? Et si on avait créé trop de dettes, trop de crédit dans les années 20? Et si la création de crédit dans les années 20 était précisément la cause de la crise plutôt que son insuffisance des années 30? Et si c’était la même chose dans les années 2000, voire depuis le début des années 80?
Les économistes soutiennent une thèse idéologique: le crédit est neutre, il n’est qu’un transfert, donc on peut le négliger. Le crédit n’est pas qu’un tourniquet, non, il crée du pouvoir d’achat à partir de rien, voilà comment fonctionnent nos systèmes modernes. Cette thèse de la neutralité du crédit est fausse dans le monde moderne, le crédit n’est pas «intermédié» par le système bancaire, il est créé, originé, mis au monde à partir de rien, par le système bancaire. Il n’est pas neutre.
C’est au contraire une variable essentielle dont la fonction dans le système est de masquer tous les déséquilibres, ceux de la demande insuffisante pour consommer, ceux du taux de profit trop bas pour investir. Ceux des impôts insuffisants pour payer les redistributions. Le crédit a pour fonction de tenter de résoudre en quelque sorte les contradictions du système capitaliste provoquées par l’accumulation du capital, la concurrence et la productivité. Le crédit compense l’insuffisance de la demande et la baisse du taux de profit. Et le pouvoir d’achat global est égal à la somme des revenus gagnés distribués augmentée de la variation, de la création de crédit. Les taux d’intérêt ne sont plus déterminés par le rapport entre l’offre d’épargne et la demande d’investissement, mais par la politique monétaire.
Le crédit exerce cette fonction de dépassement des contradictions, mais il ne peut le faire éternellement et sans limite car, lui-même, en s’accumulant, en constituant un stock de plus en plus élevé, il bute sur une loi incontournable, la loi de la solvabilité, la loi de la sur-accumulation: il vient toujours un moment où le crédit, n’ayant pas rencontré de limite se met à progresser au-delà des facultés de remboursement et de service des intérêts. Il y a toujours un moment où le crédit devient excessif, fragile, instable, Ponzi, spéculatif, bref un moment Minsky.
Nous soutenons que le système capitaliste a un moteur et que la pensée économique idéologique s’efforce de le nier , de l’occulter, pour des raisons politiques. Chut, nous sommes capitalistes, mais il ne faut pas que cela se sache. Il ne faut pas que l’on sache que l’on investit, innove, embauche, prend de risques, épargne, pour faire du profit et que ce n’est pas par bonté d’âme ou dévouement! Car les grands prêtres du système croient que si on révélait la logique, le secret du système, il s’écroulerait. Ils croient que si on disait clairement que le système est un système de production de profit et de capital, la société se rebellerait et ferait la révolution. On cache les lois qui gouvernent le système à un point tel que même ceux qui le gèrent, ceux qui disent les grands messes, ont oublié les mystères d’origine, ceux qui sont enfouis dans les structures et les comportements, qui agissent d’autant plus tyranniquement qu’ils sont oubliés: la crise est une crise qui prend l’apparence d’une crise de la demande, d’une crise qui prend l’apparence d’une crise de l’investissement, d’une crise de surendettement, alors que son fondement est une crise du profit.
La cause ultime de la crise est le manque, l’insuffisance de profit en regard de tout de qui fait office de capital: le vrai capital productif, le faux capital fictif de la dette globale, les promesses des régimes sociaux que l’on ne peut tenir, etc. etc. Il y a trop peu de profit pour honorer tout cela. La Vraie Rareté du système capitaliste, c’est la rareté, l’insuffisance du profit. Et pour ceux qui, honnêtes, y regardent de plus près, il est évident que les pseudos remèdes tournent autour du pot, ils tiennent compte de l’insuffisance du profit, mais ils ne font que tourner au tour du pot, ils n’attaquent pas le problème à la racine.
Les Keynésiens et les Autrichiens purs nient cette réalité de l’insuffisance du profit. Mais les Keynésiens cherchent à compenser cette insuffisance par la stimulation, la redistribution, le crédit et l’action fiscale, tandis que les Autrichiens cherchent à la compenser par les politiques d’austérité, la réduction des dettes et les faillites/destruction de capital. Nous, nous prenons le problème tel qu’il se présente; il n’y a plus assez de profit pour tout faire, pour tout rentabiliser, pour tenir toutes les promesses qui sont enracinées implicitement dans le système, et ne faire qu’écorner le problème comme on le fait, quasi par pudeur de révéler que le profit manque, cette attitude prolonge la crise tout en l’aggravant.
Il n’y a plus assez de profit dans le système pour: distribuer des revenus décents, pour faire tourner la machine étatique, pour vendre les productions, pour investir, pour embaucher. Nous butons sur la loi de la Valeur. Il y a trop de signes émis, de promesses faites que l’on ne peut honorer. Conclusion, si on nous suit, il faut dégonfler le stock de promesses, d’ayants droits, il faut une opération chirurgicale de destruction de «liabilities», de passif, que l’on ne peut tenir et, pour cela, il faut commencer par détruire le capital le plus pourri, le plus inutile, le capital non productif de poids mort. Celui qui n’est pas représentatif d’investissements productifs.
Plus on s’enfonce dans la crise et plus les gens, comme Summers, semblent avoir raison: c’est normal, ce sont eux qui produisent la stagnation qu’ils font semblant de déplorer. Plus ils tiennent le haut du pavé et plus ils font de dégâts et plus ils ont raison!
Le FMI et la Réserve Fédérale américaine sont ralliés aux thèses de Summers, par le biais de l’écran magique du concept de taux d’intérêt naturel qui serait durablement bas, voire négatif! Ce sont eux qui font baisser les taux de marché par leurs achats de titres à long terme, par leur création de monnaie illimitée, par leur fixation administrative des taux courts, par le bradage du crédit et par leurs assurances que cela va toujours durer et ils s’étonnent que les taux soient bas! Ah les braves gens! Les conséquences de leurs erreurs, les effets de leur politique sont la montée de la frilosité dans le monde, le Brexit, tout cela fait encore chuter les taux par recherche de sécurité et ils s’en servent pour prouver la véracité de leurs absurdités.
Face à cette punition, auto infligée, «self inflicted» comme diraient les Bernanke, certains proposent que l’on recommence à creuser les déficits fiscaux et qu’on les finance directement, sans passer par le système bancaire, par la création monétaire directement versée aux Trésors publics. Moins de taxes, plus de dépenses, ce qui stimulerait la demande et ferait monter l’inflation et les taux.
D’une part, cela est dangereux car les signaux économiques ne sont pas clairs, ils sont même bizarres avec des chiffres du chômage au plus bas et des bourses à des niveaux record et, d’autre part, les décisions fiscales sont politiques, elles risquent de ne pas pouvoir être prises rapidement et facilement. Enfin, nous sommes déjà en terrain inconnu et aller plus loin dans l’aventure fait courir le risque que les conséquences non voulues soient au rendez vous, plutôt que la croissance.
Les taux d’intérêts nuls ou quasi nuls plaisent à la classe politique: cela permet de financer la démagogie et les achats de suffrages électoraux. Cela plait à la classe ploutocratique car, ayant un accès privilégié au crédit, elle peut rafler toutes les richesses réelles, immobilier et autres, que les classes moyennes ne peuvent plus se payer.
Sur le court terme, l’expansion des déficits va plaire aux entreprises: la demande va augmenter grâce à l’argent tombé du ciel et donc les profits vont remonter un peu. Pas structurellement, mais cycliquement. Structurellement, ce sera l’inverse, car le poids du capital fictif, de poids mort, le poids des «papiers» et promesses émises va considérablement augmenter. Le passif du système va franchir une nouvelle étape de détérioration.
Mais le vrai problème n’est pas là: il est dans le risque inconsidéré qui serait pris. Les stimuli économiques sont toujours de courte durée et l’expérience enseigne que jamais les résultats ne sont à la hauteur des espoirs qu’ils ont suscités. Voir les travaux du Peterson Institute. Par ailleurs, ils sont difficiles, quasi impossibles à déboucler, on n’arrive jamais à revenir en arrière. Rien ne se passe comme prévu, car les relations, les coefficients sur lesquels on table, sont toujours différents dans la réalité. Le rendement des artifices est de plus en plus faible, c’est une tendance longue.
Si le problème de fond des économies est comme nous le pensons non pas un problème de «demande», mais un problème «d’offre rentable, profitable», alors on se retrouvera avec une masse de déficits accrue, une situation encore plus déséquilibrée et des gouvernements qui auront volontairement détruit le peu de marges de manœuvres qui leur reste encore.
Détourner une fois de plus des ressources pour échapper aux lois du marché, pour s’écarter encore plus de la trajectoire normale des économies et les forcer à emprunter une voie qu’elles n’auraient pas empruntée spontanément, en particulier pour des travaux publics, des infrastructures, c’est augmenter considérablement les risques de gaspillage.
Ces dépenses ne paraîtront rentables et productives que parce qu’elles seront financées sur des fonds qui ne sont pas à leur vrai coût, sur des fonds qui, eux-mêmes, par leur prix artificiellement bas, incluent le gaspillage. Avec des taux zéro ou négatifs, tout parait rentable.
Tant que l’on n’aura pas restauré une vraie découverte du prix des ressources, on les gaspillera.n