La critique allemande de la BCE

La critique allemande de la BCE

VENDREDI, 26.08.2016
Agefi.Suisse
VENDREDI, 26.08.2016

La consolidation de l’opposition allemande aux politiques de Draghi met aussi en danger l’avancée du projet européen.

Conrad Bertez

John Cryan, dirigeant de Deutsche Bank (DB), s’est encore insurgé contre la politique de taux d’intérêt de la Banque centrale européenne (BCE) cette semaine  dans un commentaire en avance du sommet bancaire du journal Handelsblatt.

Les troubles occasionnés par les taux négatifs sont bien connus. Cryan vient rappeler que ses revenus de taux d’intérêt, représentant environ la moitié des revenus de la banque, ont chuté de 7% depuis 2009. Mais le propos est en train de changer, et quand il annonce que la BCE fait encourir des «risques fatals» aux épargnants et aux fonds de pension, on perçoit la formation d’un front uni contre les politiques de Mario Draghi.

C’est un front allemand, bien sûr. D’autres Etats, tels que les Pays-Bas ou la Finlande, sont occasionnellement du côté de la Bundesbank.

Quand il est question des taux négatifs, ils se taisent. Cela ne veut pas dire qu’ils sont en faveur, mais se prononcer contre la BCE à ce sujet requiert de reconnaître que les banques, les caisses de retraite, etc, souffrent de cette politique. Personne ne souhaite que les banques reçoivent l’attention que les marchés ont réservé à DB depuis qu’elle a annoncé souffrir de la politique de la BCE en février.

La complexité de l’argument de Cryan reflète cette alliance. Qu’il parle de la façon dont la BCE nuit aux marges bancaires est normal. Mais l’argument est cette fois  plus nuancé. Il intègre maintenant les points de vue de Schauble ou de Weidmann pour suggérer que, plus que porte-parole de DB, il transmet le message de l’Allemagne a l’attention de l’Union européenne. suite page 18

 

La complexité de l’argument de Cryan révèle cette alliance. Qu’il parle de la façon dont la BCE nuit aux marges de la DB est normal, il en est le directeur général, après tout. Mais son argument est plus nuancé. Il intègremaintenant les points de vue de Schäuble ou de Weidmann pour suggérer que, plus que porte-parole de la DB, il transmet maintenant le message de l’Allemagne a l’attention de l’Union européenne.

Le message de Cryan rend explicites les griefs du système bancaire européen en général. Ainsi, il pense qu’il est intolérable que les régulateurs forcent les banques à détenir plus de réserves de sécurité, et qu’elles décident ensuite d’imposer un taux négatif aux effets punitifs. Ces nouvelles charges auxquelles font face les banques pèsent sensiblement sur leurs bilans, et elles ne sont pas tentées  de chercher à compenser  leur impact négatif  en émettant des prêts plus risqués. Malgré les vœux de la BCE, les banques ne peuvent pas prendre plus de risques sans mettre en danger la stabilité du système financier. Leurs fonds propres sont faibles, et les taux négatifs empêchent de les reconstruire.

Mais les avertissements de Cryan concernant la situation  des épargnants témoignent aussi d’un souci pour la situation allemande. Ils ont une portée plus générale. Il affirme que les politiques de taux de la BCE, dont le but était d’augmenter la consommation, ont au contraire fait augmenter l’épargne. Elles mettent aussi les caisses de pension et les compagnies d’assurances en danger. C’est un écho de l’analyse de Schäuble, selon laquelle la faiblesse des taux force les ménages allemands épargner plus afin de financer leurs retraites. La politique de la BCE a certes fait monter le cours  des actions, mais seuls 10% des allemands en détiennent. Les fonds de pension et les compagnies d’assurances ont besoin d’un Bund au rendement positif pour pouvoir faire face à leurs engagements à long terme. Sinon, ils feront face à un déficit. Tout cela met en danger la pérennité du système social allemand dont on sait qu’il a un problème de vieillissement.

Le patron de la Deutsche Bank ne s’arrête pas aux effets sur l’Allemagne. Il se tourne aussi vers l’Union européenne. D’une part, au niveau bancaire, la DB n’est pas la seule à souffrir. Les taux négatifs font encore plus mal aux banques les plus faibles, en Italie et au Portugal. Or, les pays aux banques les plus faibles ont des économies vulnérables. Ils ont besoin que ces banques se reconstituent un capital afin qu’elles puissent prêter à nouveau, et soutenir la croissance. Surtout, ils ont besoin que ces banques ne fassent pas faillite, car les risques de réaction en chaîne sont grands. La relance du crédit que promettait la BCE est balbutiante. Aussi les objectifs fiscaux de l’Union ne peuvent guère être remplis tant que les achats de dette de la  BCE rendent le financement des budgets par la dette plus attirant que le rééquilbrage budgétaire, lesquels  nécessiteraient de douloureux ajustements structurels. Ce sont des arguments que le patron de la Bundesbank, Weidmann, fait valoir déjà depuis fin-2012.

Cette consolidation des arguments allemands contre les politiques de la Banque centrale européenne s’amplifie. Les portes parole changent en fonction de la situation, évidemment, mais au-delà des particularités de leur intervention, ils rappellent aussi, en arrière-plan, les critiques des intervenants précédents. En faisant cela, ils martèlent le souci d’orthodoxie, le canon, de l’opposition aux politiques de Draghi. Cela a pris du temps. Au début, c’était surtout la Bundesbank et le patronat allemand qui s’y opposaient. Avec les dommages que les taux ont fait aux retraites, c’est devenu le message du parti eurosceptique Alternative für Deutschland (AfD), qui y a gagné du terrain. Schäuble a même dit en avril que la moitié de la performance de l’AfD peut être attribuée à Draghi.

Il serait probablement prudent pour la BCE de faire un peu plus attention aux critiques allemandes de ses politiques. L’Allemagne s’est longtemps illustrée par son dévouement au projet de l’Union européenne, mais les politiques actuelles de la banque centrale remettent en question sa loyauté. Le soutien allemand peut vaciller suite à une politique de la BCE qui mécontente les électeurs. A quoi peut-on s’attendre de la part de l’Italie, dont le référendum d’octobre risque fort de provoquer la formation d’un nouveau gouvernement ? Deux mois après le référendum britannique, l’Union européenne ne peut plus se permettre de parier sur le maintien du statu quo. – (CB)

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