Le mythe de la stagnation séculaire

Le mythe de la stagnation séculaire

lundi, 05.09.2016
Agefi Suisse

G20. C’est le grand thème de la propagande actuelle De quoi préparer l’opinion à l’émergence de nouveaux instruments de politique monétaire

Bruno Bertez

La poussière du dernier Jackson Hole n’est pas encore retombées que, déjà, les analystes sont sollicités par un autre spectacle, le G20. Une nouvelle grand-messe destinée à nous persuader que les autorités ont les choses en mains, comme elles le font depuis 2008 avec succès, puisque, malgré leurs échecs, les peuples continuent de croire ce qu’elles promettent; même quand elles ne promettent plus rien d’autre que… la stagnation.

Le grand thème de la propagande, c’est la stagnation, la stagnation tombée du ciel comme une malédiction parce que nous avons péché et trop joui avant! Avec un jeu subtil de répartition des rôles au sein de la classe des Puissants. Les uns comme les banquiers centraux tracent un cadre de renoncement, d’adaptation à la croissance séculaire nulle ou faible, tandis que les autres, les politiques entretiennent l’espoir, l’illusion que si les peuples restent bien sages, dans le bipartisme conventionnel, alors tout finira par aller mieux, on recommencera à raser gratis. Mais attention, il faut bien voter.

Tous nos maux sont man-made, créés par les hommes, rien ne tombe du ciel, pas plus la croissance que la stagnation. Quand les choses vont bien, quand la prospérité est là, alors les élites s’en attribuent le mérite. Quand les choses vont mal, quand la pauvreté regagne du terrain, et avec elle le chômage et l’insécurité, alors non, c’est la faute… à la fatalité. Voire même c’est votre faute.

Des erreurs historiques ont été commises il y a plusieurs décennies: on a voulu doper la croissance, la forcer au-delà de ce que permettaient les tendances naturelles et les lois de l’économie. On a sombré dans les délices du crédit. Pour en créer plus, on l’a retiré de là ou il était consigné dans certaines limites, le système bancaire. Et on l’a transféré là ou les limites semblaient pouvoir être sans cesse repoussées: sur les marchés. Repousser les limites a un prix et ce prix c’est l’instabilité. Eric Rosengreen, gouverneur atypique voire dissident de la Fed, a mis les pieds dans le plat, en n’y allant pas par quatre chemins: «L’économie et les marchés financiers ne sont pas aussi stables que nous l’avions pensé.» On ne peut mieux dire, en langage bien-sûr encore diplomatique. Le système ainsi créé est par essence «instable». Il contraint la banque centrale, voire des Trésors publics, à une intervention constante et de plus en plus colossale dans ses montants et ses risques.

Au lieu de dépendre de la qualité du travail des banques, la qualité du crédit est «relative», subjective, elle dépend des humeurs des marchés, des promesses des banques centrales, des «animal spirits» de la foule et cela change tout. Il faut sans cesse entretenir le goût du risque, c’est-à-dire l’appétit pour le jeu, et parier sur le fait que «tout joueur s’exagère ses chances de gagner (Adam Smith). Cela explique pourquoi les banques centrales doivent créer, pérenniser de nouveaux instruments, dont Yellen a esquissé l’architecture il y a quelques jours à Jackson Hole.

Le système est en train de changer, le provisoire, l’exceptionnel deviennent permanents et l’Aventure, la grande Aventure continue. On a réussi à transformer l’attente de l’Exit des politiques non conventionnelles (confère ce qui se disait en 2010) en une médiocre petite attente d’une misérable hausse d’un quart de point du taux directeur de la Fed. On a transformé «le grand jour», le grand évènement que devait être la Sortie avec roulements de tambours, en un misérable ajustement marginal. Voila la forêt qui vous est cachée par les arbres des spectacles qu’ils soient de Jackson Hole ou des G20. On a réussi à masquer l’échec et à vous habituer à son idée; il n’y aura plus de croissance, plus de prospérité. Quelle entourloupe, quel tour de passe-passe, réussi grâce à un savoir qui lui, est efficace: la communication. Ils ne savent pas gérer, mais ils savent communiquer, modeler les perceptions comme ils disent. Et maintenant que vous êtes prêts, conditionnés, ils peuvent passer à l’étape suivante. Nous y sommes.

Les responsables de la Fed signalent qu’ils pourraient hausser les taux dans un avenir proche, mais ils évaluent les nouveaux instruments dont ils pourraient disposer en cas de récession…. Plusieurs collègues de Yellen ont expliqué qu’il fallait considérer de nouveaux instruments tels qu’augmenter l’objectif de taux d’inflation, ou même acheter des dettes non gouvernementales comme les packages de dettes des entreprises. Ces idées nouvelles devraient être testées afin de voir les limites de leur faisabilité et surtout elles devraient être approuvées par le Congrès… Les responsables admettent que nous sommes dans une ère nouvelle et que les assets qui sont au bilan de la Fed vont y rester… Le Central Banking se trouve dans «a brave new world», a déclaré le Président de la Fed d’Atlanta, Dennis Lockart. Lockart ne croit pas si bien dire, sa référence est terrible, menaçante, mais parfaitement adaptée à la situation, peut être a t-il lu Huxley?

A propos des nouveaux instruments, notez la position de Stanley Fischer, Maître à penser du quarteron de monopoleurs de la pensée économique. Les taux négatifs semblent marcher dans les autres pays, mais il a suggéré qu’ils n’étaient pas sur la table aux USA. La Fed ne va pas dans cette direction. On voit mal comment gérer en effet l’épée de Damoclès des 2,724 Trillions de Money Market Funds en cas d’utilisation des taux négatifs! Mais rassurez-vous ou plutôt inquiétez-vous car on est en train précisément de casser la réglementation des MMF pour qu’ils puissent «break the dollar», valoir sous la parité. On prépare la spoliation du dernier havre de sécurité.

Enfin vous noterez la circularité de la pensée des «zozos», voila pourquoi votre fille est muette, explique Charles Evans de la Fed de Chicago: «La croissance a ralenti de façon permanente à cause du ralentissement de la productivité»! Ah bon! Et la productivité a ralenti à cause de quoi? La question doit être posée si on est un homme de science. Réponse: la productivité a ralenti car les investissements sont stagnants depuis plus de 12 ans. Et pourquoi les investissements sont-ils au point mort, monsieur Evans? Réponse parce que qu’il n’est pas rentable d’investir: les capitalistes ne se privent jamais d’une occasion de gagner de l’argent et si ils n’investissent pas, c’est parce qu’il n’y a pas d’argent à gagner; si il n’y a pas d’argent à gagner c’est par ce que le taux de profit a atteint un niveau insuffisant. Pendant longtemps les firmes ont exigé et obtenu un taux de retour interne de 15%; maintenant c’est impossible, donc elles font la grève; le taux s’est effondré et elles préfèrent utiliser leurs ressources dans la finance, dans l’ingénierie financière, les buy backs; les fusions, les dividentes etc. Et Charles Evans d’ajouter, ce qui est singulièrement audacieux car les comportements humains sont tout sauf prévisibles: «Les anticipations de croissance faible sont tellement enracinées dans le comportement des firmes que même si l’inflation venait à accélérer de façon inattendue, et que la Fed devait monter les taux plus vite que prévu, une hausse brutale des taux longs sur les marchés serait improbable.» Comment peut-on oser affirmer cela, sans examen sérieux par exemple, des causes qui seraient à l’origine de l’accélération de l’inflation? Sans la moindre idée des réactions du marché des actions, de celui des dérivés? Comment faire une impasse aussi large sur les réactions et sur-réactions de la Communauté Speculative Mondiale? Evans nie l’enseignement majeur, fondamental, celui qu’il faut absolument retenir de la période contemporaine: l’instabilité de la Valeur. Et sa cause, l’instabilité des comportements.

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