Les banquiers centraux ont créé des entités qu’ils ne maitrisent plus

Monnaie (II). Les banquiers centraux ont créé des entités qu’ils ne maitrisent plus . Ils sont surinformés et ils savent que leur expérience est un échec.

Vendredi 16 septembre

Agefi Suisse

Bruno Bertez

Le bilan agrégé des banques centrales augmente de 2,5 trillions par an; 200 milliards par mois. Ce bilan, équivaut à 40% du PIB mondial, il sera à 50% si les programmes en cours sont menés à bien. Dans le passé un ratio orthodoxe était de 7 à 8%. Ce bilan est une enflure, une hernie, pas une pompe à irriguer l’économie productive. En fait grâce à ces achats de titres à long terme, le secteur financier pris dans  son ensemble  fait une sorte d’OPA sur la richesse mondiale. Les prix de tous, absolument tous les actifs sont faussés de proche en proche. Le capital, les ressources sont mal alloués, les comportements faussés, l’irrationnel encouragé.

Les achats de titres à long terme des banques centrales et le stockage spéculatif des autres mettent les prix des actifs à des niveaux tels que les caisses de retraites, les compagnies d’assurances ne peuvent plus se les payer ou si elles le font elles n’ont aucun rendement de leur placement et courent des risques de pertes sur le capital lors des échéances de remboursement. Toutes les primes de risque, de durée, de liquidité propres à l’industrie financière sont réduites à rien ce qui détruit le modèle d’exploitation des banques et les conduit pour se rattraper à hausser le taux des crédits hypothécaires pour les particuliers, ce qui est un comble, puisque l’argent gratuit renchérit les taux!

Dans l’opacité la plus totale, les banquiers centraux sont en train de franchir une nouvelle étape, dont personne ne discute: ils octroient une subvention au secteur privé, au grand secteur privé côté en Bourse en achetant des obligations «corporate» et maintenant ses actions. Qui ne voit que cette opération n’est pas de même nature que celle qui consiste à acheter des fonds d’état: les fonds d’état sont au service de l’intérêt général, ils ont une justification publique, tandis que les titres Corporate utilisent le crédit public pour octroyer un  avantage particulier, nous disons bien particulier, non public. Quand les titres corporate et les actions baisseront, le pot au rose se révélera, on comprendra que les banques centrales ont accordé une subvention au privé sur le dos du public.

L’impasse dans laquelle se sont mis les banquiers les force à aller toujours plus loin, faute de résultats. Ils ne se retournent pas en arrière pour voir le chemin parcouru et constater la faiblesse des résultats obtenus en 7 ans d’expérience; non, ils persévèrent, entrainés qu’ils sont par un délire que nous pourrions qualifier de mathématique, puisque l’abstraction mathématique, la linéarité, les extrapolations  jouent un rôle considérable dans leur expérience. Les mathématiques ont évacué la raison, la logique et le bon sens. Qui croit un seul instant qu’ajouter des zéros, des digits dans  les comptabilités informatisées du secteur financier peut produire des vraies richesses, ces digits produisent de la Valeur, oui, ils transfèrent des fortunes, oui, mais ils ne produisent rien, ils modifient la répartition, c’est tout. Pire ils détruisent, en stimulant l’esprit de jeu et en détournant des activités productives. Or seul l’investissement accroit les richesses, la productivité et le bien être. Le reste ne fait qu’augmenter les frustrations et ressentiment de ceux qui sont loin des guichets de distribution de la manne.

Faute d’avoir réussi et de pouvoir montrer quelque chose en regard de leurs actions, les Banquiers Centraux en sont réduits à inventer des résultats, à créer un monde parallèle de chiffres et de glose. Toute personne qui regarde le tableau de bord de l’économie mondiale voit la cassure, il y a eu une reprise après la GEC, la Grande Crise Economique, mais cette reprise à fait long feu, elle s’est embourbée, elle est devenue erratique, perturbée, bégayante,  pour finir s’étioler comme l’a constaté le  G20 de la semaine dernière. Jamais la reprise n’a été suivie, auto-entretenue, jamais elle n’a rejoint le potentiel. Il y a eu deux cassures, l’une en 2012 et l’autre en décembre 2014.Et depuis  2014, les accidents se multiplient; comme le Chinois et les commodities. Le commerce mondial est stagnant. L’impact «positif»  de la politique monétaire sur les marchés financiers a masqué l’échec sur l’économie réelle, le bonheur de Wall Street a éclipsé le marasme de Main Street. Tout ce que la politique monétaire a réussi, c’est de transférer du pouvoir d’achat des vendeurs de titres, vers les acheteurs de titres, et réciproquement, dans une ronde infernale qui laissera les derniers acheteurs avec un sac de pourriture sur les bras.

Les travaux les plus sérieux, ceux dont les banquiers centraux se gardent bien de parler montrent que l’analyse économique ne permet pas de déceler un effet sensible de ces politiques monétaires sur la production. Les données économiques en fait n’ont pas évolué de façon sensiblement différente de la trajectoire qu’elles auraient eu sans les mesures non conventionnelles. La production n’a été stimulée que de moins de 1% et l’influence sur le taux de chômage n’a été que de…0,1% par rapport à ce qu’elles auraient été si la politique monétaire était restée conventionnelle, comme par exemple guidée par la Taylor Rule. Les variables non monétaires, suffisent à rendre compte de l’évolution de la production au cours de la période, elles les expliquent sans  avoir recours aux stimulations non conventionnelles. On se reportera aux travaux de Wu et Xia, «Mesuring the Macroeconomic impact of Monetary Policy at the zero lower bound», les auteurs en tirent la conclusion que cette politique a été un succès malgré l’absence de résultats probants, tout comme le fait le Peterson Institute, miracle de la pensée conforme.

Yellen et Fischer nous ont dit, il y a quelques jours, que les objectifs étaient en passe d’être atteints! Avec un culot monstre, ils osent affirmer, afin d’avoir une excuse pour tenter de monter les taux, que les buts sont en passe d’être atteints. C’est l’inverse, exactement l’inverse: c’est parce que les résultats ne sont pas au rendez-vous, parce que la reprise n’est pas auto-entretenue et que tout démontre maintenant les limites des politiques monétaires, qu’il faut prendre le risque de normaliser. Il faut normaliser pour avoir des cartouches, des munitions pour défendre le niveau du marché financier si, comme c’est probable, la situation économique donne l’impression de se dégrader. Ce qui est vrai, c’est ce que dit Lagarde, ce qu’elle a dit le week-end dernier: la situation est sombre et elle va s’assombrir encore. Donc il faut pouvoir faire face à un choc sur les marchés, donc il faut reconstituer un arsenal, des munitions, regonfler les amortisseurs. Si on tente de monter les taux, ce n’est pas parce que les objectifs sont atteints, non, c’est parce qu’ils ne le sont pas et que l’on craint un choc.

Parlant il y a quelques jours dans le Nevada, le président de la Fed de San Francisco, John Williams, a poussé dans  le sens de la normalisation monétaire: «l’économie est remontée à pleine puissance (full strength) et en conséquence, cela fait sens de modifier la politique monétaire graduellement vers la normale». Vous avez dit «full strength», pleine puissance, alors que l’investissement est plombé, archi-plombé, que la productivité chute, que les salaires n’ont pas rejoint les niveaux d’avant la crise, que le marché du travail n’est fort que du découragement des uns et du travail à temps partiel sous-payé des autres!

Williams n’a pas dû lire beaucoup d’économie ces derniers temps, il ne sait pas que, de l’avis même de la Fed, les conditions, les indicateurs avancés du marché de l’emploi (LMCI) , se dégradent depuis plusieurs mois,  les commandes à l’industrie sont en baisse régulière depuis deux ans, l’ISM non-manufacturing PMI est détestable! Williams fait preuve, soit d’ignorance, soit de mauvaise foi, à un point tel que Reuters, que l’on ne peut classer comme rebelle, se permet de «l’aligner»: «Williams a répété son appel à une normalisation graduelle des taux; visiblement il n’était pas troublé par le ralentissement du marché de l’emploi et surtout la détérioration dans le secteur des services». De fait, l’activité dans  les services plonge et les indicateurs sont au plus bas de 6 ans  et demi. Et face à ces chiffres, face aux courbes qui montrent qu’au contraire tout est mou et médiocre, Williams affirme: «All in all, I see a solid domestic economy with good momentum going forward», il voit une économie solide avec un bon momentum! Les commandes se détériorent, les indicateurs avancés vont plein sud et Williams voit un bon momentum. Les importations sont en chute de 5,2% sur les 7 premiers mois de l’année, chutent de 6,5% en Juillet et de 8% sur deux ans  et Williams voit un bon momentum! Mieux,  Williams ajoute que les dépenses des consommateurs sont fortes! Chris Williamson de chez Markit ne se laisse pas influencer: «les indicateurs du PMI jettent un doute sur la croissance au troisième trimestre. Les PMI manufacturiers et services pointent dans la direction d’une croissance future d’un maigre 1%,… ce qui suggère que ceux qui s’attendent à un renforcement  du taux de croissance vont être déçus une fois de plus».

Nous avons posé la question: les banquiers qui nous gouvernent savent-ils ce qu’ils font? La réponse est nuancée, elle est à la fois oui et non.

Non, parce qu’ils ont créé des entités qu’ils ne maitrisent plus, ils sont otages, prisonniers, dépassés par les bestioles monétaires qu’ils ont lâchées. Ils sont prisonniers des marchés, des robot-traders, des prédateurs front-runners, des algorithmes, bref de la Communauté Spéculative Mondiale. Au moindre doute, cette communauté provoque un choc. Il faut sans cesse la rassurer, la cajoler. Comment ne ferait-elle pas son chantage, elle qui sait que tout est surévalué de 40 à 50%, qui sait que lorsque la musique cessera, il n’y aura plus de contrepartie sur le marché obligataire et que ce sera le trou. La semaine dernière, on a craint que la BCE ne puisse poursuivre ses achats de fonds d’Etat faute papier disponible, un grand frisson a parcouru les marchés. Il a fallu les rassurer et lancer la rumeur que les critères allaient changer, que le stock de papier éligible allait être complété et même que l’on allait inclure les actions. Kuroda a dit encore, il y a peu, il n’y a pas de limite, on s’est moqué de lui; c’est à tort, car Kuroda a raison, il n’y a pas de limite; non, le problème ce ne sont pas les limites, il y aura toujours quelque chose à acheter, à monétiser; le problème, c’est que l’on ne peut plus arrêter et que nous sommes dans le «toujours plus».

Non, les banquiers centraux ne savent pas ce qu’ils font, ils sont partis d’une idée fausse, d’une théorie inadaptée, ils ont cru qu’il y aurait ce que l’on appelle «transmission» des impulsions monétaires à l’économie réelle et ils se sont trompés; les incantations, la pensée, les zéros dans  les livres de compte ne peuvent soulever la masse du réel et la mettre en branle. Le mouvement de l’économie produit la vraie monnaie, «la monnaie» elle, ne produit pas le mouvement de l’économie. Ce qui est créé c’est une monnaie «mort-née», une «monnaie», pas une monnaie. Les signes ne modifient pas la réalité laquelle est faite d’efforts, de sang et de larmes.

Oui, la réponse est également oui, ils savent ce qu’ils font. Ils ont sous les yeux les tableaux de bord, ils sont surinformés, ils collectent tout et ils savent non seulement que leur expérience est un échec, mais que le système est fragile, instable. Il tient sur la pointe de la pyramide. Le fameux «mission accomplie» de Yellen, de Fischer et de Williams, ressemble étrangement à celui de Bush en Irak,  ce n’est qu’un début, pas une fin. Il n’y a qu’un objectif, gagner du temps. Avec quelques longueurs d’avance, ils étudient et préparent déjà, dans la discrétion la plus absolue, les prochaines mesures qui les rapprocheront de la bombe atomique financière. «Quand vous voyez quelque chose de techniquement agréable, vous continuez, vous le faites jusqu’au bout, et vous ne commencez à réfléchir que plus tard, quand vous avez résolu les problèmes techniques. Et c’est ainsi que vous arrivez à la bombe atomique», a écrit le physicien J. Robert Oppenheimer. «On se laisse entrainer… jusqu’à ce que l’on arrive à un monstre criminel».

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