Article Bruno Bertez du 22 septembre 2016
Titre: Yellen repousse encore, elle gère les contradictions
A l’issue d’une réunion de deux jours à Washington, le comité de politique monétaire (FOMC) a, sans surprise, décidé de maintenir ses taux directeurs dans leur fourchette actuelle (entre 0,25 et 0,50%), suspendant de nouveau la normalisation monétaire tentée en décembre dernier après sept ans de politique de taux zéro. Mais, fait nouveau, si l’on ose dire, la Banque Centrale assure désormais que les arguments en faveur d’une nouvelle hausse se sont « renforcés ». Cependant, elle dit attendre « pour le moment » de nouveaux progrès vers ses deux objectifs avoués, le plein emploi et une inflation annuelle évoluant autour de 2%. Sur les marchés, la probabilité d’une hausse des taux en 2016 a remonté à 60%. La Fed ne voit aucune contradiction entre l’affirmation selon laquelle la mission est accomplie et la nécessité de retarder une nouvelle fois la décision alors qu’une fenêtre de stabilité est ouverte sur les marchés.
La Fed dit qu’elle a réussi, vous, y croyez-vous?
Pour appuyer ce diagnostic, le FOMC relève notamment que l’activité économique américaine a récemment « accéléré » après avoir connu une croissance « modeste » pendant la première moitié de l’année. Vous remarquerez que Yellen prend pour référence le « trou » du début d’année, ce qui est assez singulier et illustre la faiblesse de son argumentation. Dans son communiqué, elle assure également que les gains d’emplois ont été « solides » avec un taux de chômage de 4,9%, et que les dépenses de consommation (à crédit) des ménages, moteur de la croissance américaine, ont « fortement » progressé. Yellen choisit de nier purement et simplement la dégradation de l’emploi telle qu’elle est mesurée par la Fed elle-même au travers de l’indicateur LMCI, indicateur avancé très fiable des conditions de l’emploi. Elle fait de même l’impasse sur la dégradation des ventes au détail, lesquelles sont en détérioration confirmée.
La dégradation du marché de l’emploi, mesurée par la fed elle même!

L’emploi US, enquête auprès des entreprises, est ce un signe de marché du travail fort?

Après avoir affirmé que les risques à court terme avaient « diminué », le FOMC assure par ailleurs qu’ils semblent désormais globalement « équilibrés ». « Nous sommes d’une façon générale satisfaits de voir comment l’économie des Etats-Unis se comporte », a affirmé la présidente Janet Yellen. « La plupart d’entre nous », au sein du Comité, « estimons que les arguments pour une hausse immédiate ont augmenté, mais il est plus opportun d’attendre de voir davantage de progrès », a-t-elle affirmé répétant que l’économie « n’était pas en surchauffe ». On ne saura que dans 18 mois si le diagnostic d' »une économie qui n’est pas en surchauffe » était le bon. Nous avons tendance à considérer que l’économie est plus proche de la récession que de l’accélération de la croissance, comme en témoigne par exemple la chute des profits qui dure depuis 6 trimestres et le niveau de la dette des entreprises. Mais le pronostic doit être réservé car l’économie américaine a cessé de suivre des cycles réguliers, aussi bien au plan saisonnier qu’au plan des oscillations de moyen terme.
Des divisions croissantes.
Cette ligne n’a toutefois pas fait unanimité au sein du Comité monétaire. Signe des divisions croissantes entre ses 10 membres votants, trois d’entre eux ont refusé de soutenir la décision prise mercredi et auraient souhaité que la Banque Centrale remonte ses taux de 0,25 point dès à présent.
Un tel niveau de division au sein de l’institution n’a pas été vu depuis décembre 2014. Yellen a souligné qu’une majorité de membres du Comité envisageait une hausse des taux d’ici la fin de l’année, comme cela est visible dans la publication de leurs projections.
Pour justifier ce nouveau statu quo, le FOMC s’emploie à montrer que la reprise américaine reste encore fragile et qu’un tour de vis monétaire pourrait la freiner: l’investissement des entreprises reste « faible » et l’inflation continue d’évoluer loin de son objectif de 2% (+0,8%, selon l’indice PCE), note la Fed dans son communiqué. On reconnaitra que tout cela n’est ni cohérent, ni convaincant. Cela ressemble plus à des contorsions qu’à des analyses d’un responsable de Banque Centrale.
Dans ses nouvelles projections économiques dévoilées mercredi, la Fed a d’ailleurs de nouveau abaissé sa prévision de croissance économique cette année aux Etats-Unis et s’est montrée également légèrement plus pessimiste sur le front de l’emploi comme de l’inflation. On attend une confirmation des bonnes tendances,… mais on révise en baisse.
Le Produit Intérieur Brut (PIB) américain devrait progresser de 1,8% sur un an au dernier trimestre 2016, soit 0,2 point de moins que ce qui était prévu il y a trois mois, selon ces projections.
Sur le front de l’emploi, la Banque Centrale se montre également moins optimiste et prévoit désormais un taux de chômage de 4,8% cette année, soit 0,1 point de pourcentage de plus que prévu en juin. L’inflation devrait remonter à 1,3% cette année au lieu des 1,4% espérés en juin.
Les faiblesses économiques à l’étranger continuent par ailleurs de planer, indique dans son communiqué la Fed qui assure qu’elle continuera à surveiller « étroitement » l’évolution de la situation économique internationale. L’économie américaine est également sous la menace d’une autre hypothèque: l’élection présidentielle du 8 novembre dont l’issue reste fortement indécise.
La crédibilité de la Fed s’érode au fil du temps.
La crédibilité de la Fed s’érode. Non pas parce qu’elle ne délivre pas, mais parce que ses propos et ses guidances perdent toute cohérence au fil du temps. Elle ne nous renseigne plus, la fonction d’éclairage de l’avenir disparait au profit de la fonction de manipulation/pilotage.
Tout cela est logique, la crédibilité s’use lorsque l’on s’en sert et, là, Yellen en abuse. Elle joue le tout pour le tout en voulant faire croire une chose et son contraire en même temps; elle joue le tout pour le tout politique car on voit bien qu’elle participe à la lutte anti-Trump. Le prix de sa lutte anti-Trump, c’est l’anti-trust ; l’anti-confiance qui se développe.
Il n’y a pas de pur esprit, de pure personne de science, tout le monde devient pragmatique et cynique quand les choses sont graves; le fameux « you have to lie ».
La fonction de Yellen est d’assurer un « plateau », un plateau sur les marchés financiers pendant quelques mois. Elle sacrifie tout, elle prend des risques afin de s’acquitter de cette fonction. Nous sommes persuadés qu’elle croit qu’elle opère un sacrifice de sa personne. On ne peut la critiquer car elle est persuadée, c’est ainsi que pensent tous les fous et névrosés, qu’elle a raison. Elle, dans son esprit, connait la vérité, elle ne peut la dire et elle va faire notre bien malgré nous. Nous sommes des imbéciles. Ou des enfants.
Les marchés financiers ne doivent pas « casser ». Ni en raison de la dégradation de la conjoncture, ni en raison de l’impossible normalisation qui signe l’échec de 9 ans de politique monétaire. Donc il faut entretenir les mythes, celui de la réussite, celui de la maîtrise, celui du monétaire tout puissant, celui du « le bonheur c’est toujours pour demain », celui de la croissance lente séculaire, celui des taux naturels etc. etc. Elle a du pain sur la planche et cela fait beaucoup d’efforts pour maintenir l’édifice.
Heureusement il n’y a aucun état « rogue », aucun état voyou ; tout le monde a compris la gravité de la situation, les Chinois, les Européens et les Japonais. Personne n’a de solution, le filet se resserre, mais dans la voie suivie, il n’y a rien d’autre à faire. Plus tard, on verra. En attendant on pare au plus pressé, on évite l’effondrement des banques en rendant la courbe des taux plus pentue, on sacrifie donc les porteurs de fonds d’Etat et d’obligations. On maintient le robinet des liquidités mondiales ouvert grâce à la Chine et l »Europe, on punit les vendeurs à découvert quand ils se manifestent et ainsi on réduit la volatilité. On maintient la liquidité pour s’opposer aux tendances au resserrement des conditions financières qui se développent depuis août 2015.
Yellen maintient le mythe des taux naturels quasi nuls.
Après les taux négatifs, la croissance deviendra négative. Les zozos extrapolent, c’est ainsi qu’ils ont conçu le monstre des taux négatifs: en se laissant prendre au piège des mathématiques. Ils ont donné vie à une abstraction. Ils vont faire la même chose avec la croissance: à force de la baisser, d’en abaisser le taux, ils vont nous mettre en récession. Ils ne cessent de faire chuter les perspectives leurs perspectives- de croissance et déplorent que les firmes n’investissent pas! Ah les braves gens!
Le FOMC a encore réduit ses prévisions de croissance à long terme. La Fed pense qu’en moyenne la croissance de long terme ne sera pas supérieure à 2%; depuis 5 ans, le FOMC n’a cessé de faire chuter ses estimations de croissance, on est passé de 2,65% à 1,85% pour 2016.
C’est une « manip »/guidance de plus, les gouverneurs n’en savent rien, strictement rien. Cependant ils ont une peur bleue que les taux de marchés ne se mettent à monter; et en affirmant que la croissance sera inexistante, ils croient bloquer la hausse des taux de marchés. Leur hantise, c’est une hausse des taux de marché trop forte et non maîtrisée car elle ferait chavirer l’édifice. Il faut à tout prix obtenir que les taux n’évoluent qu’en baby-steps.
C’est la raison pour laquelle on développe la tarte à la crème ridicule et naïve de l’estimation par la Fed d’une bestiole qui n’existe pas, qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais; ce sont les mêmes bestioles que celle que les alcooliques voient lors des crises de delirium tremens! Le taux d’intérêt naturel, d’équilibre (r*), erreur intellectuelle, est un contre-sens sur les travaux de l’économiste classique Kurt Wicksell. Les partisans de cette aberration qui reposait sur l’idée d’un équilibre entre offre et demande d’épargne du temps où les taux n’étaient pas déterminés par la création autonome de crédit bancaire et la politique de la Banque Centrale, ces pseudo spécialistes mettent le taux r* quasi à zéro.
La vraie inconnue, ce sera l’inflation.
Le vrai problème pour nous, ce sont les invariants. Car une crise, nous l’avons souvent expliqué, c’est quand un invariant devient variable.
Ainsi, on a posé un invariant dans les années 2005 et 2006, et on a cru que les prix du logement n’avaient qu’un sens: la hausse. Et on a agi sur la base de cet invariant. On a anticipé la hausse perpétuelle des prix immobiliers.
Ici, on fait la même chose, on pose un invariant: il n’y a pas d’inflation, il n’y en aura pas et tout, absolument tout sur les marchés, est construit sur cette base. L’inflation implicite à venir mesurée par les marchés reste collée, proche du zéro, en particulier au niveau des TIPS, titres censés protéger de l’inflation (inflation protected). Tout le monde est du même côté du bateau. Imaginez ce qui va se passer le jour où l’invariant va céder.
Car il cédera, c’est mathématique, c’est mécanique, c’est dialectique. La stabilité présente de l’inflation produit dialectiquement de l’instabilité future. Le besoin d’inflation augmente avec la masse de dettes. Il y a un lien organique entre le besoin d’inflation et le stock de dettes.
Ainsi le gouverneur de la Fed de San Francisco vient de proposer de faire passer l’objectif d’inflation retenu par les politiques monétaires à 4% au lieu de 2%. Et il a raison, le besoin d’inflation, la nécessité d’inflation a doublé. La « création monétaire » , le pseudo-printing en fournira les moyens et l’Histoire, les évènements se chargeront d’en fournir les causes proches.