De Greenspan au futur échec de Trump

De Greenspan au futur échec de Trump

Agefi Suisse
MARDI, 29.11.2016

Le système mis en place depuis des années, et appelé à être poursuivi, s’entête à créer du capital sans générer suffisamment de profit pour le rentabiliser.

Bruno Bertez

Alors que les marchés financiers saluent la Révolution des Trumponomics, comme susceptible de relancer la croissance, il convient de renouer le fil de la continuité et singulièrement de s’interroger sur les origines de la situation d’anémie économique.

Les Trumponomics s’inscrivent comme un prolongement des politiques keynésiennes antérieures, en plus audacieuses. Au plan des principes, elles postulent l’exceptionnalisme américain, c’est à dire qu’elles font porter la responsabilité de tout ce qui ne marche pas, sur le monde extérieur, la Chine, les Emergents, l’Allemagne etc. D’ou la tentation protectionniste.

L’analyse de l’entourage de Trump justifie le protectionnisme par le postulat d’une sorte de pillage de la demande américaine, de l’emploi américain et des ressources du pays. Ce qui frappe, c’est l’inversion des analyses: les USA de Trump se prétendent victimes du monde extérieur, d’ou la nécessité d’un retour à une Amérique forte qui ne se laisse pas piller. Trump veut d’une façon générale, faire payer les autres.

C’est le ressort profond du succès de son populisme. Et ceci se décline, au niveau économique, au niveau des interrogations sur la faiblesse de la croissance: qui en est responsable? Les Etats-Unis ou bien le reste du monde?

Alan Greenspan, l’ancien Maestro, Chairman de la Réserve Fédérale essaie de continuer de réfléchir. Il ne se contente pas de radoter comme Bernanke. Au lieu d’admettre comme une donnée tombée du ciel et donc comme une excuse la croissance lente, il propose des éléments de compréhension.

C’est miracle que de constater que le même Greenspan dont ont buvait les paroles dans le passé, (Lord Greenspan), peut parler dans le vide maintenant alors que sa réflexion s’est approfondie. C’est le miracle de la Communication, du star system et bien sur du mensonge érigé en propagande au service des élites.

C’est également le miracle de la mauvaise foi et du «je-n’en-veux-rien-savoir» car Greenspan, à l’inverse de Bernanke et de ses suiveurs, replace la responsabilité de cette situation dans la politique américaine elle même alors que les autres la projettent sur le reste du monde. Sur cette projection de la pire mauvaise foi, on se reportera au texte même qui l’expose: Federal Reserve governor Ben Bernanke, «The Global Saving Glut and the U.S. Current Account Deficit,» April 14, 2005.

Greenspan est intervenu il y a quelques jours à l’American Enterprise Institute sur le thème de la relation entre la situation économique et sociale et la croissance faible de la productivité, c’est à dire sur le thème connexe de la croissance séculaire ralentie.

Sa thèse centrale élaborée à partir de l’examen des statistiques économiques est que la croissance non maitrisée des dépenses de répartition, les «entitlements», des dépenses de sécurité sociale, de soins, de soupe populaire, et autres, sa thèse est que la croissance de ces dépenses évince, fait concurrence à l’épargne nationale. Depuis 1965, le taux d’épargne américain est tombé de 25% du PIB à moins de 18%. Les dépenses de répartition, les «entitlements», elles, sont passées de 5% du PIB à 15%.

Les «entitlments», pour les Européen ce sont les dépenses sociales, le fameux modèle social français par exemple, bref, c’est le Welfare. Les transferts de Welfare sont consommés, dépensés et si nous épargnons moins, il y a moins de ressources pour financer les dépenses en équipement fixe. Il y a de fortes chances pour que nous investissions moins et si nous investissons moins, alors la croissance de la productivité se ralentit. Les nouveaux investissements sont en effet, en général, ceux qui comportent les technologies les plus efficaces et les plus productives.

En clair et en résumé: les dépenses de Welfare drainent les ressource qui autrement iraient à l’amélioration de la productivité et à la croissance.

Greenspan reconnait que certains artifices comme les investissements étrangers ou peut être le crédit (mais cela n’est pas sûr) peuvent ralentir le phénomène de chute de l’épargne américaine. Mais il pense que cet effet se dissipe.

De façon complémentaire, Greenspan évoque des éléments moins quantitatifs comme: le manque de confiance dans le futur, le pessimisme social, les régulations gouvernementales, et surtout la montée d’incertitudes majeures comme le réchauffement climatique et la géopolitique.

Tout cela se conjugue pour produire ce que nous constatons: un attrait incroyablement faible pour de nouveaux investissements productifs longs.

En fait tout cela va à l’encontre du sens commun et des soi disant évidences. La preuve en est que des gens comme Bernanke et Summers et bien sûr Yellen avancent une thèse opposée à celle exposée par Greenspan, celle du savings glut, celle de l’excès d’épargne! Ce qui les conduit à franchir le pas et à postuler que le monde souffre d’une insuffisance de la demande, c’est à dire d’un excès d’offre. Ce qui explique la vogue des politiques keynésiennes.

Pourtant il conviendrait peut-être de s’attarder sur l’échec de ces politiques depuis 2009 et au lieu de prétendre que l’on n’en a pas fait assez, comme Krugman et maintenant Trump, il faudrait s’interroger honnêtement: comment se fait-il qu’avec neuf années de keynesianisme budgétaire puis monétaire dans des proportions jamais vues, comment se fait il que l’on ait échoué?

La plupart des observateurs balaient les réflexions de Greenspan, soit à cause de ses responsabilités passées dans le maintien d’une politique monétaire trop accommodante, soit au motif qu’il serait anti social. Nous pensons que le vrai biais est culturel: la pensée a du mal à s’abstraire des évidences, du mal à se détourner de ce qui se donne à voir comme vérité immédiate. On a du mal à accepter la vérité qui dit que la terre est ronde et que la matière c’est du vide n’est ce pas? On a du mal à accepter que le savoir est en général paradoxal. Et quand on voit les usines fermer et les personnels mis au rebut, on a du mal à accepter l’idée scandaleuse que c’est parce que le système est trop généreux et octroie des droits qu’il ne peut en fait assumer.

Nos thèses personnelles sont totalement paradoxales elles aussi, puisqu’elles prétendent que la crise est une crise du capital. C’est une crise provoquée par le mouvement du capitalisme, par l’accumulation du capital, par l’intérêt composé, par le poids du capital fictif, de poids mort. Le capital ou plus exactement ce qui a le statut de capital, c’est à dire ce qui donne le droit de prélever sans produire, progresse plus vite que la masse de profit générée dans le système. Il y a trop de capital et pas assez de profit pour le rentabiliser et le mettre en valeur. Donc la machine se grippe. Elle devient malthusienne.

Face à l’insuffisance du profit que peuvent procurer les investissements neufs, les détenteurs de capitaux monétaires préfèrent jouer la valorisation du capital ancien, ils préfèrent spéculer sur la rareté du profit existant. La hausse des bourses est une spéculation qui est fondée sur la rareté du profit: on achète les titres représentatifs de capital ancien, un droit sur le profit ancien, plutôt que de fabriquer du capital productif nouveau.

Si vous y regardez de plus près, vous vous apercevez que presque toutes les solutions spontanées à la crise, laquelle a bien débuté il y a longtemps comme le souligne Greenspan, presque toutes les solutions à la crise reposent sur la baisse de la part des salaires dans les PIB: stagnation des revenus salariaux et remise en question des avantages sociaux, du salaire indirect, du Welfare et des «entitlements». Même la flexibilité s’analyse comme un renforcement du taux d’exploitation et une intensification du travail. Spontanément, le monde fait de la prose Greenspanienne sans le savoir et bien sûr sans le dire. Face à l’insuffisance du taux de profit d’abord, puis de la masse de profits ensuite, le monde augmente le taux d’exploitation de la main d’oeuvre, il rogne sur sa part dans le revenu national et ceci prouve à contrario la validité de la thèse de Greenspan.

Au lieu de faire comme nous, de partir sur les pieds et d’admettre que le profit est insuffisant face à la masse de capital à mettre en valeur, Greenspan marche sur la tête et nous dit non pas que le profit est insuffisant, mais que: «ce qui fait baisser le profit est excessif». Mais au fond c’est la même chose.

Le moteur du système capitalisme, c’est le profit, c’est une évidence que l’on s’efforce de dissimuler car elle est socialement délicate à admettre. Le profit mesure l’efficacité et en même temps, il est le but, la finalité du système. C’est la recherche du profit qui fait épargner, entreprendre, investir, embaucher risquer, innover.

L’explosion des transferts sociaux, des coûts indirects a réduit considérablement le profit disponible dans le système. C’est pour cela qu’il a fallu aller chercher le profit ailleurs, dans la globalisation.

La globalisation a été le moyen de prolonger, de tout prolonger, de repousser les limites au profit rencontrées aux USA. Trump, ses conseils, ses soutiens ne l’ont pas compris, ils sont prisonniers des apparences et vont tuer ce qui reste de poule aux oeufs d’or.

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