Je ne cache pas la tendresse intellectuelle que j’ai pour ceux qui analysent notre situation, les Onfray, les Lordon, les Pinçon Charlot, les Maffesoli ou Todd ou Sapir. ..
Je suis désolé de ne pas rendre hommage à tous ceux qui pratiquent la réflexion critique. Un Bourdieu, un Ben Said par exemple nous manquent. Un Michel Clouscard aussi bien sur.
Je pense aussi à un praticien, Hervé Hannoun qui a été aux affaires et éclaire avec expérience et autorité beaucoup d’aspects de la chose monétaire ou financière, sans compter ceux de la politique étrangère. C’est l’un des rares à le faire.
Apprécier et même rediffuser ne signifie pas, vous vous en doutez, partager exactement les mêmes analyses ou les mêmes vues sur l’ordre social ou politique.
Non cela signifie partager un objectif commun qui est de soulever le couvercle de plomb qui s’est abattu sur nos sociétés et tenter de faire ressortir la vérité, vérité de situation d’abord et de sens, d’interprétation ensuite.
Sans dogmatisme car la vérité est asymptotique, on s’en rapproche mais on n’a jamais fini de s’en rapprocher.
Chacun apporte quelque chose et c’est cela qu’il faut retenir et mettre en avant; ce ne sont pas les divergences qu’il faut souligner, non ce sont les convergences.
Seule la vérité et sa recherche sont unifiantes. Elles recréent des solidarités que les usurpateurs du pouvoir s’efforcent jour après jour de pilonner.
L’ordre symbolique rapproche, l’imaginaire, leur imaginaire divise.
Elles ont tout compris ces autorités car il y a des traitres chez les penseurs, il y a des traîtres qui les renseignent sur la pensée critique et leur donne les moyens de la contrer, les moyens de la réduire à l’impuissance.
Le grand secret de la situation est le suivant:
nous sommes à un noeud de contradictions du système, à un noeud d’antagonismes; les rapports de production d’après guerre ont buté sur les limites des fausses solutions comme le recours à l’endettement; et ceux qui ont le pouvoir, au lieu de tenter de résoudre les contradictions et antagonismes veulent les prolonger, les étirer, les nier afin de préserver l’ordre social qui leur est si favorable.
On a touché les limites, mais eux ils veulent durer.
Ils veulent durer et faire payer ce que l’on appelle la crise, c’est à dire le choc des limites par les peuples, par les 90%, par les salariés et par la moyenne bourgeoisie.
Donc la ligne de partage efficace est celle ci : les 10% % et leurs mercenaires contre les autres , les 90%, tous les autres même ceux qui sont des pauvres harkis du système et sont mystifiés par les puissants et les ultra riches.
La ligne de partage c’est celle des rapports de production, celle de l’ordre social , celle que pour simplifier abusivement j’appelle ligne de partage entre le Très Grand Capital financialisé et internationalisé et tous les autres.
Leur réponse ignoble est de gommer la ligne de partage, de la brouiller afin que les 90% ne se rebellent pas contre eux mais qu’ils se battent entre eux.
Le Très Grand Capital financialisé et internationalisé est sur les gradins et il veut que le peuple dans l’arène se déchire, s’entre-tue pendant que lui se goberge et partouze cyniquement. La rareté pour les uns et l’accumulation sans fin pour les autres. Qu’ils se battent pour les miettes entre eux ont-ils décidé et qu’on on leur jette les os à ronger du racisme, du féminisme, de la religion, des moeurs, du sexe, du climat …
Un petit coup de Lordon, dans cet esprit.
Le moment Potemkine.
En passant une pensée pour Jean Ferrat.
Comment explose une mutinerie ? Comme tous les soulèvements : par l’abus de trop. Sur le cuirassé Potemkine, l’arrogance des officiers, leur mépris aristocratique et leur brutalité ne sont pas encore parvenus à dégoupiller les matelots. C’est la viande qui va s’en charger. Ou plutôt les vers. Car la viande en est tellement infestée qu’elle pourrait courir toute seule jusqu’au bastingage. On approche du « point de trop » — mais ça l’officier supérieur ne le sait pas encore. Il pense simplement pouvoir ramener l’ordre en aboyant comme d’habitude, en compagnie du médecin-major venu engager son autorité scientifique pour certifier que la viande est parfaite — et que tout retourne à la normale. Gros plan sur la viande : elle n’est que grouillement. Le major : « Ce ne sont pas des vers ».
Édouard Philippe : « L’ambition portée par ce gouvernement est une ambition de justice sociale (…) Et surtout la seule chose qui compte, c’est la justice » (1).
Le major : « Cette viande est très bonne, cessez de discuter ».
Édouard Philippe : « Les femmes seront les grandes gagnantes du système universel de retraites (…) Les garanties données justifient que la grève s’arrête ».
Lire aussi Cécile Andrzejewski, « Invisible pénibilité du travail féminin », Le Monde diplomatique, décembre 2017.
Quand il se dirige vers son point critique, ce qu’il ne découvre toujours que trop tard, un ordre politique ne tient plus symboliquement qu’à un cheveu, ou à un mot — après, bien sûr, il lui reste la police. Or les mots, offenser par les mots, ç’aura été la grande passion de ce pouvoir. On ne pourra pas dire, en cette matière, qu’il ne s’est pas donné du mal. En réalité, il y est allé de bon cœur. C’est que tout dans sa nature l’y poussait. À l’image de son chef évidemment. Car avoir le naturel offensant, c’est vraiment lui. Les « riens », « le costard », « la rue à traverser », « les illettrées », à chaque fois on n’en revenait pas, et à chaque fois on n’avait rien entendu. Il a ça si profondément en lui que même les promesses — répétées — de s’acheter une conduite ne l’ont jamais désarmé : à ce stade d’incorporation, on se défait pas de soi. Il n’avait pas sitôt promis de ne plus parler à l’emporte-pièce (janvier) qu’il nous donnait du « Jojo le gilet jaune » et du « boxeur gitan qui ne peut pas avoir écrit ça tout seul — puisqu’il est gitan ». À la rentrée de septembre, fini, c’était juré. Mais le 4 octobre déjà il n’adorait pas la pénibilité qui « donne le sentiment que le travail est pénible ».
On dit les mots Potemkine, mais on dirait aussi bien les mots Orwell
Il y a cependant un type de propos, qui fera la marque particulière de ce pouvoir dans l’histoire, qui ne relève ni de l’insulte innocente et joyeuse, ni même du mensonge éhonté, mais d’autre chose, infiniment plus vertigineux en fait : les mots Potemkine, les mots « ce ne sont pas des vers » et « cette viande est excellente », avec les vers et la viande sous le nez. On dit les mots Potemkine, mais on dirait aussi bien les mots Orwell.
Édouard Philippe : « Nous proposons un nouveau pacte entre les générations, un pacte fidèle dans son esprit à celui que le Conseil National de la Résistance (CNR) a imaginé et mis en œuvre après-guerre ».
À ce niveau, dévoyer les mots, c’est conchier les choses. Quand Édouard Philippe s’enveloppe dans le CNR alors qu’il détruit avec une froide méthode tous les acquis sociaux du CNR, il conchie l’histoire politique de la Résistance. Et voilà finalement la marque de ce gouvernement : c’est un gouvernement de conchieurs. Quand Attal et Montchalin osent que le suicide d’Anas n’est pas politique, ils conchient son lit de douleur, et peut-être sa tombe. Partout des conchieurs dans les palais. Buzyn ferme des lits « pour améliorer la qualité des soins » — conchie les malades. Vidal décuple les frais d’inscription des étudiants étrangers « pour mieux les accueillir » — conchie les étudiants étrangers. Pénicaud défait le code du travail « pour protéger les salariés » — conchie les salariés.
Par-delà tous ces offensés, cependant le tableau d’ensemble donne une idée élargie de ce dont il s’agit : ce qui est génériquement conchié, c’est le sens des mots. « Que les mots aient un sens, nous nous en foutons, mais alors totalement ; et nous ferons avec ce que nous voulons ». La question qui suit inévitablement demande ce qu’il est possible de faire « démocratiquement » avec des gens qui ont fait ça de la langue. Ici, l’imbécillité éditorialiste, qui répète que « la démocratie, c’est le débat, et le contraire de la violence » va bientôt tomber sur un os. Car le débat n’existe pas comme ça du seul fait de mettre en présence des hommes qui font du bruit avec la bouche. C’est d’ailleurs la chose la plus universellement ignorée de l’univers médiatique qui considère qu’il suffit de réunir des gens qui ne pensent pas la même chose pour avoir « un débat ». Les corridas qui se tiennent sous ce nom, organisées par les médias, où l’inanité le dispute à la foire d’empoigne, convainquent assez qu’il n’en est rien. Pour qu’il y ait un débat, il faut que soient réunies les conditions de possibilité du débat. À commencer par la première d’entre elles : le respect minimal du sens commun des mots.
Le débat n’existe pas comme ça du seul fait de mettre en présence des hommes qui font du bruit avec la bouche
Cette condition fondamentale piétinée, on comprend sans peine ce qu’il reste du débat : il reste « Le-Grand-Débat », spectacle taillé pour les canalisations de l’information en continu, où pendant des heures et des heures, Macron parle, parle, parle. Tout seul. Dans l’état où le macronisme a mis la langue, il ne peut y avoir comme « débat démocratique » que Le-Grand-Débat. Car on n’a pas de débat, grand ou petit, au milieu d’une langue détruite. À quoi pourrait, en effet, ressembler un débat sur les retraites en face de quelqu’un qui démolit tout, en jurant faire vivre l’esprit du CNR ? Et même, comment résister à l’envie de lui mettre une petite tarte ? Puisqu’en définitive, c’est le seul choix de réaction qui reste à disposition. On voit bien qu’on ne va pas commencer à discuter. Pas plus qu’il n’y a matière à discussion avec quelqu’une qui dit qu’elle ferme des lits d’hôpitaux pour améliorer les soins, etc. Discuter n’a plus de sens quand les mots ont été privés de sens. Légitimement, on envisage autre chose.
Mais alors, il ne faut pas venir se plaindre que « la violence, c’est le contraire de la démocratie ». Ou bien il faut adresser sa plainte à qui de droit : à ceux qui ont détruit la condition de possibilité, dialogique, du débat. Donc de la démocratie. De fait, dans 1984, on ne discute pas trop. Pour des raisons semblables : « la paix, c’est la guerre », « la liberté, c’est l’esclavage », et « l’ignorance, c’est la force », ça ne fait pas une très bonne base.
Qu’Orwell revienne en force dans la conscience commune, même Alain Frachon qui régale le lecteur du Monde de ses pénétrantes analyses internationales, s’en est aperçu. Quoiqu’en fait non. Pour Frachon, Orwell, c’est en Chine. Trente millions de téléphones portables Ouïgours sur écoute — orwellien. Et « “1984” illustre de façon prémonitoire ce qui se passe dans la Chine de Xi Jinping ». Avec une telle analyse, en effet, on se sent tout pénétrés. Heureusement, c’est en Chine, quel soulagement. Chez nous, rien de tout ça. Pas d’écoutes, pas d’interpellations préventives, pas de reconnaissance faciale, pas non plus d’assistant-flic Amazon ou Apple (d’ailleurs l’équivalent du « télécran » dans tous les foyers de 1984), bref pas de « tyrannie 2.0 » (de nouveau pénétrés). Quand Frachon ne parvient même pas à apercevoir ici les formes les plus caricaturales de l’orwellisme, comment en verrait-il les plus subtiles ?
Lire aussi Martine Bulard, « Retraite à points… de non-retour », Le Monde diplomatique, décembre 2019.
On ne comptera donc pas sur lui pour réaliser que la démolition de la langue, en son noyau de sens, porte à son comble la démolition des institutions de ladite « démocratie » : institutions de la représentation qui ne représentent plus, institutions de la médiatisation qui ne médiatisent plus, et maintenant, donc, institution — la plus fondamentale — de la langue et de la signification qui ne signifie plus. Après quoi on se scandalisera que les gens choisissent l’action directe plutôt que « le débat ».
Réellement, s’il y a un seul motif d’étonnement, c’est qu’ils aient été si patients avant de s’y résoudre, qu’ils aient accepté d’aller ainsi au bout du bout de la faillite institutionnelle généralisée pour constater l’impasse. L’impasse des mots Orwell. Mais ne faudrait-il pas parler plutôt des mots Potemkine ? Car eux ne terminent pas dans une impasse. Ils déclenchent le moment Potemkine. Le moment Potemkine, c’est celui où, sous un abus de trop, la légitimité est détruite par le sentiment du scandale, et avec elle le consentement et ce qui restait de respect. Alors les matelots jettent les officiers à la mer et prennent collectivement les commandes du bateau.
Frédéric Lordon
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(1) Discours du 11 décembre 2019 au Conseil social et économique (CSE).

