Chaque fois que j’en ai l’occasion, je réexpose mon cadre analytique.
Je le fais en le clarifiant et en le complétant au fil de l’actualité.
C’est par souci d’honnêteté, par souci de cohérence et pour faciliter le suivi de mes écrits quotidiens.
Rien de ce que j’écris ne se comprend si on n’admet pas que le système capitaliste est en crise et que c’est une crise de reproduction, il a touché ses limites internes , endogènes, que l’on peut présenter comme l’accumulation excessive de capital à la recherche de son profit, à la recherche de sa mise en valeur pour employer un langage plus technique..
Rien ne se comprend si on refuse d’admettre que les élites et les penseurs du capital dissimulent cette crise afin que personne ne puisse comprendre la logique de leurs actions et réactions; le système et sa logique, ses causalités, doivent rester cachés, non-sus, enfouis. Si il était conscient cela serait au centre des débats politiques et les citoyens pourraient le contester et s’y opposer.
Rien ne se comprend si on refuse d’admettre que le capitalisme dans sa version financière est la tentative pour le système de se prolonger, de survivre, de reculer ses limites en utilisant le crédit, la dette, les promesses et en reportant ainsi sans cesse les problèmes dans le futur, en kickant the box, en tapant sans cesse dans la boite.
Rien ne se comprend si on refuse de constater que les crises financières se rapprochent sans cesse, sont plus en plus colossales dans leurs montants et qu’elles obligent à pervertir de proche en proche tous les processus économiques, financiers et monétaires orthodoxes. Et qu’au passage les deja riches le deviennent plus encore.
Rien ne se comprend si on est aveugle au point de ne pas voir que la conséquence voulue ou non voulue mais inéluctable de la financiarisation est l’accroissement continu de inégalités puisque les dettes des uns forment le capital des autres et que pour éviter l’effondrement de la pyramide ainsi montée, il faut sans cesse alimenter le système par des injections de liquidités et de l’argent gratuit qui alimentent les bourses, gonflent les valeurs boursières et le capital fictif. Ce qui augmente la suraccumulation.
Rien ne se comprend si on ne voit pas la relation qu’il y a entre d’un coté la colossale pyramide financière de plus en plus spéculative et l’instabilité croissante du système, laquelle oblige les autorités à être d e plus en plus interventionnistes, dirigistes, manipulatrices; elles doivent piper les dès et socialiser les risques tout en étant obligées de privatiser les gains par peur du Capital; les autorités sont otages du Capital lequel détient la bombe atomique de la stabilité financière, monétaire et donc de la stabilité sociale. L’instabilité croissante du système est la conséquence non voulue des faux remèdes qui sont apportés à ses déséquilibrées et ses contradictions.
Rien ne se comprend si on refuse de voir que nos système s’éloignent de plus en plus de l’idéal démocratique, et de l’intérêt général parce qu’ils ont sous domination financière, l’épée dans les reins: il faut élaborer des gouvernances qui permettent de continuer coûte que coûte, en accordant la priorité au maintien de l’ordre social qui convient aux ultra riches. La gouvernance au profit des riches supplante la gestion en fonction des souhaits des peuples, c’est la marche vers Davos.
Rien ne se comprend si on ne discerne pas le secret fondamental des autorités responsables du maintien de ordre capitaliste; elles utilisent l’ outil terrible moderne qui est la disjonction entre d’une part les signes financiers et monétaires, la parole, les récits et d’autre part la réalité. Il faut créer un monde faux, bidon imaginaire qui a sa propre logique mais une logique purement verbale. Le système s’envoie en l’air dans l’imaginaire. La forme « bulle » est une structure sous jacente de nos systèmes, elle ne concerne pas que le marché financier et les valeurs financières. Les signes ne doivent plus représenter le réel, mais les désirs. La forme « bulle » ou « fausse monnaie » touche tout et surtout le monde de la parole, du langage et du récit: il faut sans cesse alimenter le roman, raconter des histoires. Il faut sans cesse alimenter les bulles en air chaud monétaire, il faut de plus en plus les déconnecter de l’économie productive. Les mots doivent glisser sur la réalité , changer de sens.
Rien ne se comprend si on n’admet pas que la financiarisation est un système complexe, non compris, holistique dans lequel le système bancaire traditionnel tout en continuant d’exister est complété de façon envahissante par le système Boursier. La Bourse est une gigantesque Banque qui effectue les mêmes fonctions que les banques mais à une échelle astronomique
Rien ne se comprend si on n’admet pas que les banques centrales régulent, pilotent, cornaquent, maintenant cette banque colossale, d’aussi près qu’elles régulaient le système bancaire dans le passé. La priorité reste la même éviter les runs, éviter que l’argent sorte des marchés tout comme il fallait éviter que l’argent sorte des banques.
Bien entendu tout ce Gai Savoir doit être réservé aux intellectuels organiques du système, jamais ceci ne doit être vulgarisé. C’est ce qui explique les insuffisances de toutes les analyses publiques contemporaines, les erreurs sans cesse répétées des prévisionnistes, les soi disant cygnes noirs; tout le monde travaille -si on ose appeler cela travailler- à partir de théories fausses à peine vraisemblables. On a renoncé à comprendre et on masque l’ignorance par le recours aux modèles dont la fonction ultime est de faire en sorte que le futur soit la reproduction du passé; les modèles masquent le refus de savoir, de voir, ils servent à cela, à reproduire ! En priant Dieu, -la Fed- pour que cela marche!
Il n’y a qu’une théorie qui se rapproche plus ou moins de ce Gai Savoir ; c’est celle de Hyman Minsky. Mais on n’en parle jamais ou très peu . Elle est sulfureuse.
Hyman Minsky (1919-1996). Minsky a théorisé que le capitalisme américain avait évolué à travers quatre étapes distinctes : le « capitalisme commercial », le « capitalisme financier », le « capitalisme de gestion » et le « capitalisme de gestion de l’argent ».
Ce sont des catégories assez superficielles mais leur pouvoir explicatif n’est pas négligeable si on creuse un peu pour voir ce qui se trouve derrière les mots.
Ainsi par exemple la dernière catégorie qui est la catégorie de la gestion de l’argent, du capital-argent, du capital fictif, monétaire, pointe vers le rôle central de la bourse dans le mécanisme d e reproduction et de survie du capitalisme en crise, mais Minsky ne peut l’analyser avec ses outils intellectuels. Le capitalisme se survit par l’alchimie boursière qui remplace le profit gagné par la production par le profit multiplié et bonifié par l’ingénierie financière et la création de monnaie de crédit c’est à dire le levier.
Minsky est à l’origine d’une bonne étude de l’évolution dynamique des systèmes capitalistes, de l’innovation et des structures financières qui en découlent. Il a émis « l’hypothèse d’instabilité financière », mis en évidence l’existence de « la finance de Ponzi ».
Extraits
« La structure financière de l’économie américaine a connu une évolution significative au cours de l’histoire de la république. Dans l’ère initiale du capitalisme commercial, le financement extérieur était principalement utilisé pour faciliter le commerce en finançant les marchandises en cours de transformation ou en transit. La période actuelle, en revanche, est celle d’un capitalisme de gestion de fonds, où les marchés et les arrangements financiers sont dominés par les investisseurs institutionnels. Hyman Minsky, « Economic Insecurity and the Institutional Prerequisites for Successful Capitalism », Journal of Post Keynesian Economics, hiver 1996/97
« Il convient de noter que l’effet stabilisateur d’un grand gouvernement a des implications déstabilisatrices dans la mesure où, une fois que les emprunteurs et les prêteurs auront reconnu que l’instabilité à la baisse des bénéfices a diminué, il y aura une volonté et une capacité accrues des entreprises et des banquiers à financer par l’endettement. Si les flux de trésorerie nécessaires à la validation de la dette sont pratiquement garantis par les implications de profit d’un grand gouvernement, alors le financement par emprunt des positions en immobilisations est encouragé. » Minsky, » Inflation Recession and Economic Policy « , 1982.
L’évolution de la finance et des structures financières, passant d’une robustesse à une fragilité croissante, constitue le fondement de l’hypothèse d’instabilité financière de Minsky.
« Trois relations distinctes entre revenus et dettes pour les unités économiques, appelées finance de couverture, spéculative et Ponzi, peuvent être identifiées. Les unités de financement spéculatif sont celles qui peuvent remplir toutes leurs obligations de paiement contractuelles grâce à leurs flux de trésorerie… Les unités de financement spéculatif sont des unités qui peuvent honorer leurs engagements de paiement au titre du « compte de revenus » sur leurs passifs, même si elles ne peuvent pas rembourser le principal avec les revenus en espèces. les flux. Ces unités doivent « reconduire » leurs passifs… Pour les unités de Ponzi, les flux de trésorerie opérationnels ne sont pas suffisants pour assurer soit le remboursement du principal, soit les intérêts dus sur les dettes impayées par leurs flux de trésorerie opérationnels. Ces unités peuvent vendre des actifs ou emprunter. » Minsky, The Financial Instability Hypothesis, 1992
Faut-il s’extasier sur le génie de Minsky? Absolument pas, car la théorie de Minsky est suspendue dans les airs, on ne voit pas les causes premières des phénomènes qu’il décrit. Elles tombent du ciel. Ces phénomènes bien analysés par Minsky sont néanmoins un enchainement verbal superficiel, sans causalité organique qui les articulent.
Minsky ne peut pas se rallier aux théories qui expliqueraient ses observations car elles sont en dehors de l’économie main stream, bien pensante! En fait il n’y a aucune découverte chez lui, il reprend tout simplement les travaux du vrai grand économiste, analyste remarquable du capitalisme financier, Rudolf Hilferding 1877-1941.