PRESQUE TOUT EST DIT …

Par Pierre Lellouche

Publié hier à 20:27, mis à jour hier à 20:27

Pierre Lellouche. Fabien Clairefond

TRIBUNE – En se déclarant favorable à l’envoi de missiles sur le territoire russe, après avoir évoqué l’envoi de troupes occidentales au sol en Ukraine, le chef de l’État fait peser sur le continent un risque d’escalade, s’inquiète l’ancien ministre*.

*Dernier ouvrage paru : « Une guerre sans fin » (Cerf, 2017).


Deux ans et demi après son déclenchement, la guerre d’Ukraine est-elle en train d’entraîner Russes et Occidentaux vers une guerre généralisée ? Pour le comprendre, il faut garder à l’esprit qu’en dehors de la crise de Cuba, de 1962, la guerre d’Ukraine est le premier cas depuis 1945 d’un affrontement militaire mettant en jeu pas moins de quatre puissances nucléaires : la Russie et, en face, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. Entre les deux, un État tampon, l’Ukraine, au cœur d’un continent couvert d’armes nucléaires…

À Cuba, où le monde entier avait tremblé à l’époque, la crise n’avait duré qu’une douzaine de jours et n’avait été centrée que sur un blocus naval. Au final, comme on le sait, la crise a pu être résolue par une négociation secrète et un accord lui aussi secret, dans lequel les Russes acceptaient de retirer leurs missiles nucléaires à moyenne portée de Cuba, en échange du retrait de missiles américains déployés en Turquie.

En Ukraine, malgré la violence des combats et leur durée, la guerre a pu être contenue jusqu’ici par le risque, connu de tous, d’une escalade incontrôlée vers une guerre nucléaire totale. C’est ce qui a conduit les deux camps à observer deux règles qui se sont progressivement imposées : d’une part, éviter tout affrontement direct entre les forces des deux camps ; d’autre part, confiner géographiquement le conflit sur le seul sol ukrainien en évitant tout débordement sur le territoire de la Russie ou sur celui de l’Otan.

Le problème est qu’à l’approche de l’été, un an après l’échec de l’offensive ukrainienne de juin 2023 et alors que la situation militaire sur le terrain se détériore gravement pour les Ukrainiens, les alliés européens, par ailleurs paniqués à l’idée d’une victoire de Trump à la Maison-Blanche qui remettrait en question l’avenir même de l’Otan, envisagent de s’impliquer beaucoup plus fortement dans le conflit aux côtés des Ukrainiens, au risque de faire sauter les deux verrous qui, jusqu’ici, avaient permis de contenir ce conflit.

Il est bien évident que dès lors que des soldats de l’Otan se trouveraient en Ukraine, ils risqueraient d’être ciblés par les Russes, entraînant un risque d’escalade évident

Le premier verrou explicitement énoncé par Joe Biden dès février 2022 est le fameux « No boots on the ground ». Les États-Unis soutiendront l’Ukraine y compris par l’envoi d’armements, mais s’interdiront de déployer le moindre soldat sur le sol ukrainien. Cela, selon les propres termes du président américain, « afin d’éviter une troisième guerre mondiale ». Ce premier verrou a été fracturé le 26 février dernier par le président Macron, en envisageant d’envoyer des forces françaises et occidentales sur le terrain. Réitérée à plusieurs reprises depuis trois mois, la proposition française commence à recueillir le soutien de certains pays particulièrement exposés, notamment les États Baltes et la Pologne.

En revanche, les États-Unis y restent absolument hostiles, ainsi que l’Allemagne, l’Italie et d’autres pays. Le débat est donc en train d’évoluer vers l’envoi sinon de forces combattantes, du moins « d’instructeurs » qui aideraient à la formation des soldats ukrainiens sur place, plutôt que dans des bases utilisées actuellement en Allemagne et en Pologne, notamment. Mais il est bien évident que dès lors que des soldats de l’Otan se trouveraient en Ukraine, ils risqueraient d’être ciblés par les Russes, entraînant un risque d’escalade évident : que ferions-nous dans ce cas-là ? Et qui contrôlera alors l’escalade ?

Le deuxième verrou, implicite cette fois, qui a fait que la dissuasion a pu être maintenue depuis deux ans et demi, est que la guerre restait confinée sur le territoire ukrainien et ne déborderait pas, ni sur le territoire russe ni sur celui de l’Otan. Concrètement, les Occidentaux ont pu livrer l’équivalent de 200 milliards de dollars d’armements à l’Ukraine sans que les Russes essayent d’interrompre ce flot à la frontière polonaise par exemple ; mais en contrepartie, leur emploi restait limité au seul territoire de l’Ukraine, Crimée comprise. Cette règle ne s’appliquait cependant pas aux Ukrainiens eux-mêmes, dont les propres armes à longue portée, notamment des drones, font des ravages sur les navires de la Flotte russe en mer Noire, ainsi que sur les raffineries de pétrole situées en Russie.

Avant qu’il ne soit trop tard, il faut espérer que les leçons de 1914, celles de la crise de Cuba auront été soigneusement méditées par ceux qui nous gouvernent

Cette deuxième règle implicite est, elle aussi, en train de sauter ces jours-ci. Après l’offensive russe, lancée le 10 mai autour de Kharkiv, le président Zelensky et son état-major ont semble-t-il convaincu nombre d’Européens et jusqu’au secrétaire général de l’Otan que l’Ukraine ne peut continuer à se battre avec « des menottes dans le dos » : les Russes attaquent impunément depuis leur territoire avec des missiles des bombes guidées, et les Ukrainiens se voient interdits de répondre sur ces sites de lancement. D’où l’idée qu’il faut faire sauter cette limite, et comme le dit le président Macron, « on doit permettre aux Ukrainiens de neutraliser les sites militaires d’où sont tirés les missiles depuis lesquels l’Ukraine est agressée ».

Nous sommes donc au bord d’une phase nouvelle, potentiellement extrêmement dangereuse dans l’escalade du conflit, dont il est essentiel de prendre toute la mesure.

Avant qu’il ne soit trop tard, il faut espérer que les leçons de 1914, celles de la crise de Cuba auront été soigneusement méditées par ceux qui nous gouvernent. Le fond du sujet, c’est que l’Ukraine, malgré tout son courage, ne peut tout simplement, pour des raisons démographiques et matérielles, reprendre seule la totalité de ses territoires occupés par la Russie. Que Zelensky essaye d’internationaliser le conflit et jouer à fond la carte de l’escalade est de son point de vue parfaitement logique. Est-ce pour autant l’intérêt vital de la France ? Que nous nous engagions dans une telle logique extrêmement risquée est certes une option qui doit être considérée, mais dont on doit aussi mesurer toutes les implications, et qui mérite un vrai débat, devant notre peuple, concerné au premier chef. Engager nos soldats en Ukraine n’est pas recommencer l’opération Barkhane (de triste mémoire au demeurant) quoi qu’en dise M. Macron. Frapper la Russie avec des missiles français a nécessairement une signification politique et stratégique majeure, qu’il faut prendre en compte, et dans ce cas, être prêt à en assumer toutes les conséquences.

Pour ma part, je reste attaché à un mot qui n’a jamais été prononcé jusqu’à présent : le mot « négociation ». Le but de cette guerre doit être d’éviter non pas que l’Ukraine perde, mais qu’elle ne perde trop.

5 réflexions sur “PRESQUE TOUT EST DIT …

  1. La paix ou l’épée, l’apaisement ou l’épaississement, il ne tient qu’à un fil pour que nous tombions ou que nous nous redressions, faire honneur à la vie, à l’humanité. Sera t’il le coup de fil où tout s’arrange ou celui de la lame qui apporte la mort. Il semble bien que notre destin est déjà dans les mains du bourreau.

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  2. Bonsoir M. Bertez

    « Est-ce pour autant l’intérêt vital de la France ? »

    Non, c’est l’intérêt vital du capitalisme financier occidental.

    Cordialement

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  3. Macron a finalement compris que si la Russie gagne, le ponzi d’occident s’effondre.

    vu les comptes publiques du frankistan, il prefere une bonne guerre nucleaire a l’infamie d’une banqueroute

    Rassurez vous, il aura les deux.

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  4. Négociation, quel joli mot qui suscite l’espoir.

    Il semble y avoir cependant 2 obstacles de taille :

    • Zélensky a interdit par décret toute négociation avec Poutine,
    • Zélensky est devenu illégitime depuis le 21 mai, date de la fin de son mandat.

    La mise à l’écart du dirigeant de Kiev est donc un préalable à l’ouverture de toute négociation.

    Mais en attendant, que de vies perdues pour rien, sans compter les risques d’une déflagration en cas d’escalade non maîtrisée.

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