Etant conservateur, j’aime bien cette idée que le conservatisme devient une idée résolument moderne.
Le conservateur est de droite, comme de gauche, et tend à résister.
Et puis on y parle de Philippe Muray
Le conservatisme : une nouvelle modernité ?
06/07/2024P
Front Populaire.
CONTRIBUTION / OPINION. À l’heure de la post-modernité, alors que toutes les classifications intellectuelles semblent mouvantes, le conservatisme apparaît comme une pensée réactionnaire qui se satisfait de la modernité.
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Commençons par une citation de Paul Valéry, qui écrivait que « tout antimoderne est un moderne qui s’ignore ». En effet, l’antimoderne se veut conservateur.
L’académicien Antoine Compagnon, dans son chef-d’œuvre Les antimodernes, écrivait : « Une série de thèmes caractérisent l’antimodernité entendue non comme néo-classicisme, académisme, conservatisme ou traditionalisme, mais comme la résistance et l’ambivalence des véritables modernes. » C’est-à-dire que le premier des antimodernes est un moderne, car il a besoin de résister.
Antimoderne veut dire conservateur aujourd’hui, mais la réciproque non. C’est ce que le regretté Philippe Muray était. On a besoin de cette modernité, des nouveaux temps, pour justifier son amour du passé, de la nostalgie. Dans ses essais sur ce qu’il appelait le « festivisme », il voyait avant tout la décadence de son temps. Pourtant, des antimodernes comme Paul Morand se définissaient eux-mêmes comme décadents. Peut-être vaudrait-il mieux les caractériser d’esthètes ? Nous aborderons cela plus tard dans nos propos sur l’âge d’or de la littérature conservatrice et romantique, le XIXe siècle.
Le dictionnaire de l’Académie française définit le « conservatisme » comme « Doctrine ou état d’esprit qui tend à s’opposer à toute modification ou innovation, par attachement aux pratiques traditionnelles ou à l’ordre existant ». Ce même dictionnaire définit la « modernité » comme « Qualité de ce qui est ou ce que l’on juge moderne, de ce qui témoigne des transformations, des évolutions de l’époque présente, est caractéristique d’un esprit nouveau, de goûts nouveaux, répond aux désirs, aux attentes du moment », en citant notamment Baudelaire.
Ces deux définitions aujourd’hui se croisent, car le conservatisme, qui se veut de droite, comme de gauche, tend à revenir, face à l’évolution du monde.
Le conservatisme de droite se verra notamment à travers les héritiers de la Contre-révolution, tandis que le conservatisme de gauche se verra dans les anciennes pensées sociales, qui viendrait des grandes luttes ouvrières, les réformes du Front Populaire ou autres.
On peut alors estimer que le conservatisme en tant qu’idée politique vient plutôt d’un camp de droite, tandis que la gauche remettrait cette idée en avant, ce qui en donnerait une nouvelle conception de pensée, apartisane. Si cette idée de conservatisme devient dès lors à la mode, car partagée par des intellectuels de pensée socialiste (on peut citer Christopher Lash l’Américain ou Régis Debray le Français), alors le conservatisme devient une idée résolument moderne.
Si cette idée de conservatisme redevient à la mode, si le conservatisme devient une idée moderne, si le conservatisme est ancré dans la nouvelle sociologie intellectuelle internationale, nous allons essayer de travailler sur deux points essentiels à ce thème : les sources historiques et littéraires du conservatisme et leur première modernité, tandis que nous aborderons dans un second temps l’application de la modernité conservatrice.
Les sources historiques et littéraires
Il est possible d’estimer le premier conservatisme dès la Régence (1715-1723). Dès l’avènement de Louis XV, les prémices des Lumières apparaissent. Or, les Lumières deviennent une sorte de nouvelle modernité, bien qu’elles s’ancrent dans l’idée originelle de l’humanisme. Ce qui donne un premier point conservateur pour les Lumières, car ils partent d’une source déjà existante, pour faire évoluer de mouvement littéraire.
Néanmoins, le conservatisme comme nous l’entendons aujourd’hui viendrait plutôt en réaction aux Lumières, et plus précisément à la Révolution. La Révolution a été probablement le plus grand chamboulement politique de l’histoire contemporaine, ce qui a de facto annoncé des résistances.
Ces premiers intellectuels qui ont porté leurs plumes à cette résistance ont été Burke, Bonald et Maistre. C’est ce dernier qui a donné la définition de la Contre-révolution : « la Contre-révolution est le contraire de la Révolution. » Ce qui est le plus impressionnant, ces que les premiers auteurs antimodernes et conservateurs qui ont travaillé sur ce premier concept de « conservatisme » étaient étrangers. Burke l’Irlandais, Maistre le savoisien. Même l’immense Chateaubriand a rejoint les rangs du conservatisme après, car il écrivait dans ses essais sur la Révolution en 1797 que tout n’était pas à jeter dans la Révolution.
D’un autre côté, par leur nostalgie conservatrice, les contre-révolutionnaires deviennent de vrais modernes, car ils veulent instaurer à nouveau un régime que l’on croyait disparu à jamais. C’est par ailleurs ce que fera Louis XVIII, instaurer un régime royal moderne, qui ne supprimera pas les idéaux de la Révolution, mais les fondera dans le régime royal, un régime devenu moderne désormais.
Gustave Thibon écrivait dans ses Propos d’avant-hier pour après-demain que le processus révolutionnaire était « dans un premier temps, on réclame la liberté, l’abolissement de toutes contraintes ; dans un deuxième temps on réclame des contraintes pour combler le vide produit par trop de liberté, pour s’extraire de l’indétermination absolue où nous plonge une totale indépendance ». En réalité, la véritable modernité est de résister à de nouvelles choses, mais si l’on résiste c’est que l’on est conservateur, et donc moderne. Si l’on en croit plusieurs auteurs politiques, le conservatisme est une modernité.
Baudelaire lui-même était à la fois un conservateur et un antimoderne. Dans ses Fleurs du mal, la nostalgie et l’esthétisme sont de mise. Son Spleen témoigne d’une modernité d’écriture et d’un conservatisme fort d’un temps qu’on ne connaîtra plus.
Stendhal était un véritable moderne tout en étant conservateur. Conservateur sur les valeurs traditionnelles de la famille, de la société, il aura pourtant écrit Le Rouge et le Noir, qui témoigne d’une adaptation à la nouvelle société du XIXe. Ascension, décadence, relations humaines… Car ce conservatisme est à la fois social et politique. Dans un premier temps, si l’on regarde d’un point de vue social, le conservatisme est avant tout une histoire d’amour, car il est assez contre-révolutionnaire au niveau relationnel amoureux, mais sur les traditions classiques, telles que le mariage ou la religion, il reste ancré dans la société.
Louis de Bonald lui-même, théoricien de ce qu’on appelle le traditionalisme, écrivait en 1796 dans Les monarchies : « Non seulement ce n’est pas à l’homme à constituer la société, mais c’est à la société de constituer l’homme, je veux dire à le former par l’éducation sociale. » Ici, nous avons ce que va devenir politique et humainement le romantisme, le conservatisme dans la modernité. Le conservateur a besoin de la modernité : il s’en sert, il en joue, il s’en justifie tout en s’en défendant, il est la modernité. Si l’on fait un parallèle aujourd’hui, Michel Houellebecq est un véritable moderne conservateur. Dès la Possibilité d’une Ile, il le démontre sur la religion à travers les sectes. La spiritualité est aussi vieille que le monde, même si elle n’a cessé d’évoluer.
Si l’on en revient à Baudelaire qui, en tant qu’esthète, était un adorateur du beau, il est indirectement inspiré de Bonald. Dans le même ouvrage que cité précédemment, l’ancien maire de Millau écrit : « Si, révélant à la pensée le mystère de ce nœud invisible et puissant qui, dans la société politique, de toutes les volontés ne fait qu’une volonté, de tous les pouvoirs ne fait qu’un pouvoir, de toutes les forces ne fait qu’une force, de tous les hommes de fait qu’un homme, la nature lui présente cette idée de l’unité, si grande parce qu’elle est si simple ; si elle lui montre dans l’homme moral unité de volonté, dans l’homme physique unité d’action, dans l’univers unité de plan si elle lui fait voir dans l’unité le principe d’ordre, dans l’unité le secret du beau : l’ambition déçue de ses espérances s’indigne contre la barrière que la nature veut opposer à ses desseins. » En clair, Bonald ici nous montre ce qu’est l’homme, qui veut se débrouiller à la fois contre et avec la nature. Il devient contre la nature quand il s’agit de l’homme en lui-même, mais l’homme aime sa nature politique qui ne doit pas bouger. Nous sommes ici dans la tradition alliée au moderne, on conservatisme allié à la modernité.
Revenons sur la notion d’esthétisme. L’esthétisme est la culture du beau. Il est possible de sombrer dans le beau, c’est pour cela que la ville de Venise est souvent un exemple parlant. On y voit principalement cette idée, ou cet idéal conservateur, chez les auteurs d’Albion (avec Burke ou Wilde) ou chez les Allemands (avec Shiller). Edmund Burke, à nouveau, écrit, avant ses Réflexions sur la Révolution de France, en 1757 sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau que la recherche du beau, de l’esthétisme, est l’un des buts premiers de l’homme… Selon les Lumières. Sauf en politique. Ce qui fait de Burke un premier vrai moderne.
Parallèlement à cela, il est assez prophétique sur ce que va devenir la Révolution dans ses Réflexions sur la Révolution française. Il a prédit la Terreur. Bien que figure et premier auteur sur la Contre-révolution, il n’en reste pas moins libéral, car anglo-saxon. La Révolution ne devant, à la base, pas renverser le roi, il estime que si la Révolution ne tient pas ses promesses de 1789, alors cela sera une espèce de dictature. Ainsi, il accepte pour la France un roi, dans un régime plus libéral soutenu par la révolution. Conserver le roi revient alors à l’idée de conservatisme, adapter à la première constitution : modernité. On est, en 1790, dans ce conservatisme qui se veut moderne.
Le comte de Chambord, dans sa Lettre sur les ouvriers du 20 avril 1865, voyait le catholicisme comme le véritable alliage entre le conservatisme et la modernité : « N’est-ce pas à elle qu’il appartient d’appeler le peuple du travail à jouir de la liberté et la paix, sous la garantie nécessaire de l’autorité, sous la tutelle spontanée du dévouement et sous les auspices de la charité chrétienne ? » Le comte de Chambord nous montre ici toute l’idée sociale du XIXe, et d’une certaine histoire : la religion catholique est ce qui a de plus moderne dans l’ancien, elle a toujours évoluée et a su tenir malgré ses diverses décadences, et va montrer que, malgré tout, il y a un socle commun qui est une spiritualité comme évoquée plus haut, quelque chose que l’on ne pourra changer dans l’homme.
Cette modernité conservatrice qui tient alors ses origines à la fin du XVIIIe-début XIXe, va perdurer jusqu’à nos jours. La question qui va nous intéresser maintenant sera de savoir s’il s’agit d’un fantasme de ce qu’on appelle réactionnaire, ou s’il s’agit d’un fait sociologique et non pas qu’intellectuel.
Une modernité conservatrice
Si l’on fait un amalgame entre romantisme littéraire et conservateur, qu’en est-il de ce qu’on peut appeler la littérature réactionnaire actuelle ? Est-ce que la réaction est forcément conservatrice ? Que ce soit à droite ou à gauche ? Assurément. Même si on oppose le conservatisme au progressisme, souvent la feuille de papier à cigarette les séparant est déjà consumée.
Prenons des exemples d’auteurs plus ou moins récents. Gustave Thibon, Michel Mohrt, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Roger Scruton, et bien évidemment Philippe Muray. Tous ont une pensée moderne et conservatrice. Certains étaient par ailleurs de la frange progressiste et sont ou sont devenus de véritables conservateurs. Onfray, Finkielkraut, Debray sont passés du stade de progrès au stade conservateur.
Finkielkraut lutte contre la décadence, notamment dans son discours de réception à l’Académie française. Il a une des plus belles phrases sur la France qui lui a fait passer dans le stade du conservatisme : « La France s’est rappelée à mon bon souvenir quand, devenue société postnationale, post-littéraire et post-culturelle, elle a semblé glisser doucement dans l’oubli d’elle-même. Devant ce processus inexorable, j’ai été étreint, à ma grande surprise, par ce que Simone Weil appelle dans L’Enracinement le “patriotisme de compassion”, non pas donc l’amour de la grandeur ou la fierté du pacte séculaire que la France aurait noué avec la liberté du monde, mais la tendresse pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable. J’ai découvert que j’aimais la France le jour où j’ai pris conscience qu’elle aussi était mortelle, et que son “après” n’avait rien d’attrayant. »
Citer la philosophe Weil est déjà une étape dans sa conversion au conservatisme. Il n’en reste pas moins un moderne, car aujourd’hui être réactionnaire fait de cet état un moderne. Un réactionnaire stricto sensu est en réaction. Le plus ironique, c’est qu’en partant de ce postulat, le contre-révolutionnaire fait partie de la deuxième vague des réactionnaires, les premiers étant les révolutionnaires eux-mêmes. Ainsi, le conservateur est un moderne. Dans le sens premier du terme. Régis Debray qui passe de Che Guevara et l’ouverture au monde à l’éloge des frontières. Onfray qui va chez les Trappistes lire la Vie de Rancé de Chateaubriand, passant de son Traité d’Athéologie à une volonté de défendre les racines judéo-chrétiennes de l’Europe… Tous ces gens-là sont aujourd’hui considérés comme des réactionnaires, car considérés comme de droite. Non, ils ont toujours une pensée de gauche, mais empreinte d’une histoire qui leur revient en pleine figure.
Dans ces auteurs cités précédemment, il convient désormais de parler de Philippe Muray, du regretté Philippe Muray. Philippe Muray a été le plus grand des conservateurs actuels. Mais il est avant tout un visionnaire. Il a su exprimer, au travers un premier déclin de l’Empire, l’élan vers lequel se jetait la société festiviste, orchestrée par l’État, vers la décence si ce n’est pas perte de et dans notre temps. L’État est avant tout la personne qui manœuvre cette fête afin de divertir ses sujets. Par la fête factuelle et la fête politique. La fête factuelle est le jeu que nous connaissons, c’est-à-dire musique et déhanchement humain sur la piste, et la fête politique est le produit de demandes consommatrices et capitalistes qui deviennent des décisions (comme la fête de la musique qui s’inscrit dans le changement de civilisation). Dans son pessimisme qui n’est qu’autre que de la justesse, Muray écrit : « On peut d’ailleurs aussi bien affirmer que le monde n’est respectable qu’à la condition que rien n’y soit habité » (« Les crocs de sa mère », Après l’histoire). Le monde ne serait bien portant que dans le cas où il ne serait plus habité. C’est-à-dire loin de toute modernité et de festivités en tous genres. Même si le réactionnaire est à séparer de l’anti-moderne, ils sont proches, et peuvent parfois s’accoupler. L’accouplement de la pensée anti-moderne et réactionnaire a engendré (et non pas créé) la pensée murayienne, lutte même contre le décadentisme de masse.
« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes », écrit Bossuet. Homo-Festivus verrait son reflet dans cette phrase qui lui sert de miroir. Il ne faut s’en prendre qu’à soi-même de la dérive festiviste, qui vient en plus de la dérive du capitalisme, donnant le libéralisme. Il y a désormais la grande Liberté, avec un « L » majuscule, qui prime, pour festoyer gaiement. Et encore nous n’osons pas dire que Homo-Festivus est une saleté de libertaire, car il est le produit de mai 68. L’anti-moderne, dans ce cas-là, l’anti-festif, va lutter contre Homo-Festivus, ce produit régressif de notre civilisation. L’histoire est mauvaise, et festivus le sait, alors il va se tourner vers l’américanisation, vers l’American way of life, vivre à l’américaine. Fast-food, langage, culture, sport… Tout ce qui peut se retourner contre les créateurs de la civilisation occidentale : le vieux continent, en particulier Rome (car c’est de là que tout est christianisé et modernisé, « étatiquement » parlant. Il écrit : « Il n’y a plus de France, mais il faut croire qu’une nouvelle France “se construit”, et qu’il serait toujours absurde de se retourner vers “la France qui fut”. Il n’y a donc plus de France, mais il y a un espace France, comme il existe des espaces bébés sur des aires d’autoroutes, des espaces vendanges à la place des vignes et des espaces culturels partout à la place de tout. » Muray est présenté ici comme un véritable conservateur, mais qui ne veut regarder le passé, du moins y revenir. En revanche, il souhaite que nous apprenions du passé. Nous sommes donc dans un conservatisme moderne.
Pour conclure, nous pouvons affirmer que le conservatisme est devenu une idée plus que moderne. Nous n’irons pas jusqu’à travailler sur le post-modernisme si cher à Michel Maffesoli, mais le conservatisme est bien une idée actuelle.
Nous l’avons vu durant notre propos, le conservateur est de droite, comme de gauche, et tend à résister. Des alliances se font entre différents milieux, au moins intellectuels. Le conservatisme est entré dans sa phase moderne, car il est devenu une notion à la mode, à l’instar de la définition du terme « modernité » que nous avons évoqué en introduction. Les représentants du conservatisme ont aujourd’hui un seul but : figer au travers des valeurs traditionnelles l’évolution trop persistante de la société que l’on peut définir comme décadente. La décadence de l’Empire romain, de la société des mœurs du XIXe siècle n’est égale à celle d’aujourd’hui ; car la société, pour les conservateurs actuels, tombe dans la tristesse. Quitte à ce que le conservateur soit un nouveau moderne, ce qu’il est, alors qu’il soit esthète !