par
MK BHADRAKUMAR
L’Iran et la Russie sont les deux grands perdants de l’éviction dimanche du président syrien Bachar al-Assad par les groupes islamistes sunnites affiliés à Al-Qaïda.
Assad a pris la fuite juste à temps après avoir donné l’ordre d’une passation de pouvoir pacifique. Il est probable qu’il se trouve en Russie. En tout état de cause, un retour en arrière de la mainmise islamiste en Syrie est hors de question.
Les oligarchies arabes de la région du Golfe sont très inquiètes face à la montée d’une variante de l’islam politique qui pourrait poser un défi existentiel. Sans surprise, elles se sont tournées vers l’Iran, qu’elles considèrent comme un facteur de stabilité régionale, répondant ainsi à l’appel de Téhéran aux États de la région pour se regrouper afin de repousser le défi des groupes « takfiri » (nom de code d’Al-Qaïda et de l’État islamique dans le discours iranien).
Israël et la Turquie sont les grands gagnants, ayant noué des liens avec les groupes d’Al-Qaïda. Tous deux sont bien placés pour projeter leur puissance en Syrie et se tailler des sphères d’influence respectives sur le territoire syrien. La Turquie a exigé que la Syrie appartienne uniquement au peuple syrien – un appel à peine dissimulé à la fin de la présence militaire étrangère (russe, américaine et iranienne).
De même, l’administration Biden peut se réjouir du fait que la présence militaire russe ne restera pas désormais incontrôlée et qu’une situation intenable de perte d’influence dramatique entoure les bases militaires de Moscou dans la province occidentale syrienne de Lattaquié.
Il ne fait aucun doute que l’administration sortante de Washington tirera un plaisir indirect du fait que la présidence entrante de Donald Trump devra faire face à une instabilité et à des incertitudes prolongées en Asie occidentale, une région riche en pétrole qui est cruciale pour l’axe « America First » de la politique étrangère de la nouvelle administration.
Derrière ce tableau d’ensemble se cachent bien sûr plusieurs intrigues secondaires, dont certaines au moins sont de nature contraire. Tout d’abord, les appels renouvelés, émanant du groupe d’Astana (Moscou, Téhéran et Ankara) et des capitales régionales, à un dialogue intra-syrien menant à un règlement négocié ont un côté irréel dans la mesure où le climat international actuel exclut pratiquement toute perspective de ce type dans un avenir proche.
Les États-Unis se réjouissent du changement de régime à Damas et poursuivront leurs efforts en vue de la fermeture des bases russes en Syrie.
Deuxièmement, la Turquie a des intérêts particuliers en Syrie en ce qui concerne le problème kurde. L’affaiblissement de l’État syrien, en particulier de l’appareil de sécurité à Damas, offre pour la première fois à la Turquie une liberté de mouvement dans les provinces frontalières du nord où opèrent des groupes séparatistes kurdes. Il suffit de dire que l’occupation turque du territoire syrien pourrait prendre un caractère permanent et même une quasi-annexion de ces régions est dans le domaine du possible. Ne vous y trompez pas, le traité de Lausanne (1923), que la Turquie considère comme une humiliation nationale, a expiré et l’heure des comptes a sonné pour reconquérir la gloire ottomane.
Il est donc fort probable que ce qui est en jeu, c’est la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays et la désintégration de la Syrie en tant qu’État.
On rapporte que des chars israéliens ont traversé la frontière vers le sud de la Syrie.
Selon les médias israéliens, Tel-Aviv entretient des contacts directs avec les groupes islamistes opérant dans le sud de la Syrie. Ce n’est un secret pour personne que ces groupes ont été encadrés par l’armée israélienne pendant plus d’une décennie.
Ainsi, au mieux, on peut s’attendre à une Syrie tronquée, un État croupion, avec une interférence extérieure à grande échelle, et dans le pire des cas, avec le revanchisme turc et l’agression israélienne combinés – plus l’occupation américaine de l’est de la Syrie et une autorité centrale faible à Damas – le pays dans sa forme actuelle, fondé en 1946, pourrait disparaître complètement de la carte de l’Asie occidentale.
En fait, les États du Golfe et l’Égypte ont de bonnes raisons de craindre un « printemps arabe 2.0 » – les oligarchies étant renversées et remplacées par des groupes islamistes militants. Leur niveau de confort avec Téhéran s’est sensiblement amélioré. Mais, bien sûr, les États-Unis vont contrer cette tendance régionale qui, autrement, aurait pour effet d’isoler Israël dans la région.
La Russie est pragmatique et un communiqué du ministère russe des Affaires étrangères a clairement laissé entendre dimanche que Moscou avait un plan B pour renforcer sa présence militaire en Syrie. Il est intéressant de noter que le communiqué souligne que Moscou est en contact avec tous les groupes d’opposition syriens. Le communiqué évite scrupuleusement d’utiliser le mot « terroriste », que les responsables russes utilisent volontiers pour caractériser les groupes syriens qui ont pris le contrôle de Damas.
L’ambassade russe à Damas n’est pas en danger. Il est tout à fait concevable que les services de renseignements russes, traditionnellement très actifs en Syrie – pour des raisons évidentes – aient déjà commencé à sensibiliser Moscou à la perspective d’une transition du pouvoir à Damas et aient gardé des contacts avec les groupes islamistes de l’opposition, malgré la rhétorique publique stridente.
En comparaison, l’Iran subit un sérieux revers dont il est difficile de se remettre dans un avenir proche, car la montée en puissance des groupes sunnites va conduire à un nouveau calcul de puissance en Syrie, viscéralement hostile à Téhéran. L’ évacuation des diplomates suivie de l’ assaut de l’ambassade iranienne à Damas en est un exemple parlant. En effet, Israël ne ménagera aucun effort pour s’assurer que l’influence iranienne soit vaincue en Syrie.
Le cœur du problème est que l’influence régionale de l’Iran diminue considérablement à mesure que les groupes de résistance (en grande partie chiites) se retrouvent désemparés et désillusionnés. Cela profite non seulement à Israël, mais déclenche également un changement dans l’équilibre des forces au niveau régional.
Le plus étonnant est que l’Iran n’ait pas su anticiper la tournure des événements. Le conseiller du guide suprême, Ali Larijani, s’est rendu à Damas et a rencontré Assad pour réitérer le soutien total de Téhéran à la lutte contre les forces islamistes qui s’approchaient déjà des portes de la ville.