Bloomberg :
« Les 500 personnes les plus riches du monde sont devenues considérablement plus riches en 2024, avec Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jensen Huang menant le groupe de milliardaires à un nouveau jalon : une valeur nette combinée de 10 000 milliards de dollars. Une remontée indomptable des actions technologiques américaines a joué un rôle clé dans la dynamisation de la richesse du trio, ainsi que des fortunes de Larry Ellison, Jeff Bezos, Michael Dell et des cofondateurs de Google Larry Page et Sergey Brin. Les huit titans de la technologie ont gagné à eux seuls plus de 600 milliards de dollars cette année, soit 43 % de l’augmentation de 1 500 milliards de dollars parmi les 500 personnes les plus riches suivies par l’indice Bloomberg des milliardaires. »
Les prix de la plupart des produits de première nécessité ont continué à augmenter, tandis que les inégalités induites par la bulle ont atteint de nouveaux extrêmes en 2024. Pendant ce temps, une nouvelle génération d’acheteurs de maisons est confrontée à des prix très gonflés, à un manque de stocks et à des taux hypothécaires élevés. Les propriétaires chanceux se réjouissent de leurs prêts hypothécaires à 2 et 3 %, tandis que d’autres déplorent l’iniquité de leurs taux et mensualités beaucoup plus élevés. De la pauvreté, on passe à la misère.
L’année a été marquée par une recherche frénétique d’actions en vogue (c’est-à-dire Nvidia, MicroStrategy), de secteurs (c’est-à-dire la technologie, la finance, les services publics), de thèmes (l’IA) et de classes d’actifs (c’est-à-dire les actions, la crypto, le rendement élevé). Gunjan Banerji du WSJ : « De plus en plus d’hommes sont accros au « crack » de la bourse. ».
30 décembre – Associated Press :
« Lorsque les électeurs du monde entier ont eu leur mot à dire en 2024, leur message a souvent été : « Vous êtes virés. » Quelque 70 pays abritant la moitié de la population mondiale ont organisé des élections cette année, et dans de nombreux cas, les dirigeants en place ont été sanctionnés. De l’Inde aux États-Unis, en passant par le Japon, la France et la Grande-Bretagne, les électeurs, lassés des perturbations économiques et de l’instabilité mondiale, ont rejeté les gouvernements en place – et se sont parfois tournés vers des perturbateurs extérieurs.
Le paysage démocratique rocailleux n’a fait que s’aggraver à mesure que l’année dramatique touchait à sa fin, avec des manifestations de masse au Mozambique et en Géorgie, une élection annulée en Roumanie et une tentative d’imposer la loi martiale en Corée du Sud. Cas Mudde, professeur d’affaires internationales à l’université de Géorgie…, a résumé 2024 dans le magazine Prospect comme « une grande année pour l’extrême droite, une année terrible pour les titulaires et une année troublée pour la démocratie dans le monde ».
Financial Times :
« Elle a été annoncée comme l’année de la démocratie. Avec plus d’un milliard et demi de bulletins de vote déposés lors d’élections dans 73 pays, 2024 a offert une rare occasion de prendre la température sociale et politique de près de la moitié de la population mondiale. Les résultats sont désormais connus et ils ont rendu un verdict accablant sur les titulaires de fonctions publiques. Le titulaire de chacun des 12 pays occidentaux développés qui ont organisé des élections nationales en 2024 a perdu des parts de voix aux urnes, la première fois que cela s’est produit en près de 120 ans de démocratie moderne. En Asie, même les gouvernements hégémoniques de l’Inde et du Japon n’ont pas été épargnés par le vent mauvais. Qu’ils soient au pouvoir ou non, les centristes ont souvent été les perdants, les électeurs se rangeant derrière les partis radicaux de l’un ou l’autre bord. La droite populiste en particulier a fait un bond en avant, alimentée en grande partie par un glissement vers la droite chez les jeunes hommes. »
L’année 2024 a été marquée par l’impact mondial sans précédent du déreglement economique sur les élections et la démocratie.
3 janvier – Bloomberg :
« La victoire électorale de Donald Trump en novembre a souvent été expliquée comme le reflet de la colère face aux augmentations de prix post-pandémie pour tout, des produits d’épicerie au logement. Mais l’inflation n’était qu’une partie de l’histoire économique. Trump a gagné dans les endroits qui ont connu la croissance la plus lente depuis la pandémie… Kamala Harris a remporté haut la main les comtés qui sont les plus grandes composantes de l’économie américaine – des endroits qui se sont en moyenne remis de la récession pandémique. Elle a remporté 83 des 100 plus grands comtés en termes de PIB réel… Cette répartition reflète en grande partie la fracture économique urbaine-rurale en Amérique qui est également devenue politique… Trump a remporté 1 308 des 1 463 comtés qui dépendent davantage de l’industrie manufacturière que l’ensemble des États-Unis… À travers les États-Unis, près de 30 millions de personnes vivent dans les 650 comtés dont les économies locales n’avaient pas retrouvé leur PIB réel d’avant la pandémie… Trump en a remporté 576. En moyenne, les pays à reprise lente qui ont voté pour Trump avaient des économies qui étaient encore 6,6 % plus petites à la fin de 2023 qu’à la fin de 2019… »
2024 : « C’était la meilleure des époques, c’était la pire des époques, c’était l’âge de la sagesse, c’était l’âge de la folie, c’était l’époque de la croyance, c’était l’époque de l’incrédulité, c’était la saison de la lumière, c’était la saison des ténèbres, c’était le printemps de l’espoir, c’était l’hiver du désespoir. » Charles Dickens,
Une bulle financière mondiale d’ampleur historique a entamé sa phase terminale. Les excès de fin de cycle du crédit ont produit une exubérance folle et une création de « richesses » sans précédent grâce à l’alchimie des marchés, grâce au jeu et grâce à la monétisation de tous les dysfonctionnements et de toutes les erreurs des élites.
Face au désespoir de la misère face à la destruction des guerre les élites se sont enrichies cyniquement montant en épingle l’espoir de nouvelles technologies, espoir qu’ils ont transformé en manies historiques et en bulles spéculatives. La société, elle, s’est enfoncée dans le jeu, la consommation de drogue, la violence, le nihilisme et la transgression sexuelle .
Les bulles financières sont des mécanismes pyramidaux de redistribution des richesses, qui ont des conséquences néfastes sur la stabilité sociale et géopolitique. Les périodes de boom économique engendrent la perception d’un gâteau mondial en expansion. La coopération, l’intégration et les alliances sont considérées comme mutuellement bénéfiques.
Mais en fin de cycle, les perceptions changent. Beaucoup voient le gâteau stagner ou se réduire. Une mentalité de jeu à somme nulle domine. L’insécurité, l’animosité, la désintégration, les alliances sont tendues et ensuite les conflits s’installent.
Ce système bullaire d’inflation des fortunes et des patrimoines a deux faces , eh oui le monde comme le disent les asiatiques a toujours deux faces, une positive et une négative et elles sont inséparables car c’est ainsi qu’est fait le Réel!
Et la seconde face de l’irrésistible ascension bullaire est devant nous: il va falloir supporter la déferlante du tas de sable et la dégringolade -certaine mais imprévisible-, sera encore plus douloureuse et dangereuse que la montée.
Nous avons atteint la « criticalité » du système, le tas de sable a monté, monté, il est devenu de plus en plus instable, il lui faut de plus en plus d’artifices et de mensonges pour tenir, tenir encore un peu. Helas les mensonges jouent sur les peuples, ils ne jouent pas sur le Monde Réel, objectif, il est ce qu’il est, quoi que l’on en pense !
C’est quand nous aborderons cette seconde phase que le monde va vraiment devenir dangereux , ce sera le sauve qui peut, sans retenue et sans morale, l’huile du Pognon va se retirer de rouages sociaux et internationaux, tout va grincer, se bloquer .
Ce sera le temps de la fameuse Falaise de de Sénèque.
EN PRIME
François Roddier
– Le phénomène de condensation des richesses
Nous avons vu que, lorsqu’une société traverse une phase de crise, sa production économique s’effondre le long de ce que nous avons appelé la falaise de Sénèque (figure du billet 93).
En physique, la falaise de Sénèque correspond au palier de la surface de van de van der Waals, le long duquel un fluide est en équilibre sous deux phases: une phase vapeur et une phase liquide dans laquelle la vapeur se condense. Dans mon livre Thermodynamique de l’évolution (section 13.5) je montre qu’une société peut aussi être en équilibre sous deux « phases » constituées de populations distinctes: une population de gens riches et une population de gens pauvres. Par analogie avec la condensation de la vapeur, on peut parler de « condensation des richesses ».
Initialement réparties suivant une loi de puissance, dite loi de Pareto, les richesses se concentrent sur une partie de plus en plus réduite de la population. Une minorité de gens riches deviennent de plus en plus riches tandis qu’une majorité de gens pauvres s’appauvrissent encore davantage. On trouvera une bonne description de ce processus actuel dans le livre de Juan Branco « Crépuscule ». Par analogie avec la condensation des fluides, on peut assimiler la population aisée aux molécules d’une phase gazeuse dans laquelle elles jouissent d’une grande liberté. À l’opposé, les gens pauvres sont soumis à de fortes contraintes comme le sont les molécules dans une phase liquide.
Au fur et à mesure qu’on descend la falaise de Sénèque, la population pauvre s’accroît tandis que la richesse se condense aux mains d’un nombre de plus en plus réduit d’individus. La consommation de l’ensemble tendant à diminuer, la production finit par s’effondrer. Une telle situation ne peut être que de courte durée. En biologie, une espèce disparait lorsque ses gènes ne sont plus adaptés à l’environnement. En sociologie, une société s’effondre lorsque sa culture n’est plus adaptée à l’environnement. On doit donc s’attendre à un changement rapide de la culture dominante. À quoi ressemblera la nouvelle culture qui surgira de la société?
On sait que les petits mammifères existaient bien avant la disparition des dinosaures. On peut penser que, de même, la culture future de nos sociétés est déjà là. Elle attend simplement l’effondrement de notre société actuelle pour s’étendre à la société toute entière. Les critiques de la société actuelle ne manquent pas, mais elles viennent rarement des gens riches qui profitent de la situation. Par contre, elles prennent de l’ampleur parmi la classe défavorisée. Encore très désorganisée, celle-ci cherche à s’organiser. On le voit avec l’apparition du mouvement des gilets jaunes. On parle aussi de référendum d’initiative populaire.
Le principal obstacle est le manque d’instruction des classes défavorisées. J’ai décrit l’effondrement du système éducatif dans mon billet 125. Une population d’individus sans instruction n’a pas les capacités nécessaires pour s’auto-organiser, tandis que ceux qui ont suffisamment de connaissances les utilisent à leur profit.
Le système éducatif ne s’est pas effondré par hasard. En 1985, le ministre de l’Education Nationale, J.P. Chevènement, donnait pour consigne « instruire d’abord ». Le Nouvel Observateur du 4 janvier 1985 a décrit la réaction à cette consigne comme celle à une déclaration de guerre. Avait-on oublié que « l’ascenseur social » n’avait pu fonctionner que grâce à une école qui instruisait ou ne voulait-on tout simplement plus d’ascenseur social?
Un renouveau de la société n’est possible que s’il est associé à un renouveau du système éducatif dans lequel l’éducation a pour but une meilleure organisation de la société. Un tel renouveau n’est possible qu’après effondrement de la société actuelle. Au lieu de servir à un enrichissement individuel, l’éducation doit permettre une meilleure organisation de la société. Il sera alors possible de passer d’une société de compétition à une société de coopération. Ce qui parait utopique aujourd’hui deviendra possible, mais ne ne le sera qu’après un effondrement de la société actuelle.
J’ai parlé dans mes précédents billets des cycles séculaires de Turchin et Nefedov (voir billet 90). Le même phénomène se reproduit au cours de chacun de ces cycles. Seule l’amplitude du phénomène varie d’un cycle à un autre. On parle d’effondrement de société lorsque la crise est de grande ampleur. Nos sociétés occidentales ont traversé une crise similaire pendant la première guerre mondiale. Il nous reste à espérer que la crise à venir ne conduira pas à une nouvelle guerre mondiale. Quoiqu’il arrive, elle conduira à une réorganisation majeure de la société, nécessairement semblable à celle que je viens de décrire.
L’entropie, la monnaie, l’investissement et la dette
Non classéfrancois
Cet article fait suite aux billets 89 et 90. J’y ai montré qu’on peut comparer l’état d’une économie à l’état d’un fluide défini par sa pression P et sa température T. Dans mon billet 49, j’avais étendu la notion de «température» à l’économie. Dans ma conférence du 12 mars 2015 (billet 75), j’ai montré que l’équivalent économique de la pression P est un potentiel de Gibbs que j’ai appelé le «potentiel économique» de la production.
P et T représentent des variables intensives. À chacune d’elles est associée une variable extensive appelée variable conjuguée. La variable conjuguée de la pression est le volume V tandis que la variable conjuguée de la température est l’entropie S. En économie, le volume V correspond à la quantité d’objet manufacturés, tandis que l’entropie S correspond à leur valeur monétaire. Le produit P.dV représente le travail mécanique engendré par la fabrication d’un produit, tandis que T.dS représente l’énergie dissipée par sa consommation.
Dans mon exposé du 12 mars 2015, j’ai identifié le produit P.dV à ce que les économistes appellent la demande, et le produit T.dS à ce qu’ils appellent l’offre. La conservation de l’énergie implique que l’offre équilibre la demande. Dans mes deux billets précédents, j’ai assimilé directement P à la demande et T à l’offre. Je continuerai à le faire, tout en gardant en mémoire que P représente alors l’intensité de la demande et T l’intensité de l’offre.
En physique, les variables P, V et T caractérisent l’état d’un fluide. Elles sont liées par une relation appelée équation d’état. Pour un gaz dit «parfait», cette relation s’écrit PV = RT, ou R est la constante des gaz parfaits. Pour un fluide réel, elle est assez bien représentée par l’équation de van der Waals qui est l’équation d’une surface du troisième degré dont une partie doit être remplacée par des isothermes rectilignes correspondant à la température de condensation (voir billet 89).
L’équation d’état d’un fluide exprime son volume en fonction de sa température et de sa pression. Le volume est la variable conjuguée de la pression. On aurait pu tout aussi bien choisir la variable conjuguée de la température qui est l’entropie. La raison de ce choix est qu’il est plus facile de mesurer des variations de volume que des variations d’entropie, la mesure de ces dernières nécessitant un calorimètre. Les mesures calorimétriques montrent que l’entropie d’un fluide peut être représentée par un point sur une surface tout à fait analogue à la surface de van der Waals. On retrouve en particulier la même zone de condensation à l’intérieur de laquelle le fluide apparait sous deux phases différentes.
Pour faciliter la compréhension de mes lecteurs, j’ai fabriqué un modèle en plâtre de cette surface. Sa photo est reproduite ici en deux exemplaires. Sur le premier exemplaire, les axes de coordonnées horizontales sont la pression P et la température T d’un fluide. L’axe de coordonnée vertical représente indifféremment son volume V ou son entropie S. On pourra utilement comparé cette surface à la partie située au voisinage du point critique de la surface reproduite sur le billet 89.
Sur le deuxième exemplaire, les axes de coodonnées horizontales sont le potentiel P de la production (marqué demande) et la température T de l’économie (marquée offre). L’axe de coordonnée vertical (marqué production) représente indifféremment le volume V de la production ou sa valeur monétaire M. Il est important de réaliser qu’un point de cette surface représente l’état de l’économie pour une production donnée. Certains produits peuvent être en phase de stagflation tandis que d’autres sont encore en phase d’expansion. L’état général de l’économie est alors une moyenne pondérée des états de l’ensemble de la production.
On constate sur ce modèle que la valeur monétaire M de la production croît tout le long d’un cycle économique jusqu’à un point, situé au dessus de la falaise de Sénèque, à partir duquel cette valeur commence à décroître pour chuter ensuite brutalement le long de la falaise. Comme nous l’avons vu (billet 87), la décroissance commence lorsque l’état de la production franchit l’isotherme critique. À partir de là, le revenu du capital ne compense plus les dépenses et le capital décroit. La faillite peut se déclarer dès qu’on atteint le bord de la falaise de Sénèque.
L’analogie avec les fluides laisse à penser qu’on peut observer l’analogue d’un retard à la condensation. Il s’agit en effet d’une transition de phase abrupte et on sait que celles-ci nécessitent des germes de condensation. De même qu’un fluide peut rester un certain temps en état de surfusion, une économie peut rester en état d’endettement, aussi longtemps que les créanciers n’exigent pas leur dû. Ce n’est que lorsque ceux-ci réalisent qu’ils ne pourront pas être payés que les faillites se produisent en chaîne formant une cascade d’événements caractéristique des systèmes auto-organisés (billet 18).
À la manière d’un fluide qui se condense, une société qui s’effondre doit se réorganiser. De nouvelles structures se forment à petite échelle à l’intérieur desquelles des collaborations s’établissent. Cette restucturation implique une diminution d’entropie. Dans un moteur thermique, cette phase correspond à l’évacuation des gaz brulés. C’est la phase durant laquelle une machine à vapeur rend à sa source froide une partie de la chaleur qu’elle a reçue. Elle évacue une quantité d’entropie ΔS. Pour un fluide qui se condense, le produit T. ΔS représente la chaleur latente de condensation. C’est la chaleur qui est libérée par la condensation du fluide.
Dans une société, l’entropie évacuée se mesure en termes monétaires. Les flux monétaires étant de signe opposé aux flux d’entropie, cette évacuation d’entropie représente l’investissement d’un nouveau capital. C’est par exemple le capital nécessaire au développement de nouvelles ressources en énergie, ce qu’on appelle la transition énergétique. Ce capital à investir correspond à la chaleur latente de condensation. Son montant s’ajoute souvent à la dette impayée de la structure précédente. Cela rend les périodes de transitions très pénibles à traverser: ce sont des périodes de crises. Dans un prochain billet, je décrirai plus en détail ces différentes phases de l’économie.
