Une opinion un peu superficielle mais pas sans intérêt sur le fact-checking.

Nietzsche, Wittgenstein , Foucault ou Bouveresse …sont allés plus loin sur ces questions mais on fait avec ce que l’on a à notre époque!

Samuel Fitoussi

Certains pensent naïvement qu’il suffit de se croire du côté de la vérité et de l’objectivité (de se revendiquer fact-checker) pour l’être.

Mais dans les années 30, le New York Times niait la famine en Ukraine ; dans les années 70, Libération a racontait n’importe quoi sur le Cambodge et passait sous silence un génocide, tandis que Le Monde trainait dans la boue Simon Leys (qui décrivait l’horreur du maoïsme) tout en portant au pinacle Roland Barthes et Philippe Sollers qui chantaient les louanges de la Révolution Culturelle.

Si les réseaux sociaux et le fact-checking avaient existé à cette époque, les extraits du livre de Simon Leys auraient-ils été censurés ? Préférons-nous vivre dans un monde où deux visions opposées de la réalité (celle de Leys et celle de Barthes) peuvent s’exprimer (dont une fausse, forcément), ou bien dans un monde où l’on interdit l’une des deux versions, mais où l’on risque d’interdire la mauvaise ?

Autrement dit, certains ont du mal à comprendre que tout comme la fièvre est une conséquence de la réponse immunitaire (un moindre mal par rapport à l’agent pathogène), les fake news sont une conséquence de la liberté d’expression (un moindre mal par rapport à l’interdiction de remettre en cause la Vérité telle que définie par ceux qui détiennent le pouvoir de la définir).

Combattre la désinformation en limitant la liberté d’expression, c’est combattre la fièvre en limitant la réponse immunitaire.

Mieux vaut les symptômes (complotisme, circulation d’idées fausses et de faits non avérés…) que l’absence de libre affrontement des idées (y compris des controverses sur des questions factuelles) qui nous protège des consensus funestes.

L’erreur, ce n’est pas toujours les autres.

On peut être certain de défendre la vérité tout en racontant n’importe quoi.

Les diplômés urbains de centre-gauche ne sont pas magiquement vaccinés contre le risque de se tromper. Interdire la désinformation, c’est interdire, demain, la remise en cause d’idées fausses auxquelles l’élite adhère.

Le mot « post-vérité » est d’ailleurs complètement débile.

Tout le monde tient aux faits et à la vérité, y compris les complotistes, simplement, pas tout le monde ne tombe d’accord sur ce que sont les faits.

Les négationnistes croient réellement qu’Auschwitz n’a pas existé, et s’ils ne lâchent pas l’affaire, c’est justement parce qu’ils accordent beaucoup d’importance aux faits.

C’est d’ailleurs pour cela que les réponses apportées aujourd’hui peuvent constituer les difficultés de demain. Si demain les négationnistes arrivaient au pouvoir, peut-être interdiraient-ils la remise en cause de l’inexistence de la Shoah, au nom de la lutte contre la désinformation.

Autrement dit, l’idée de censurer les discours contraires à la Vérité peut séduire ceux qui partagent plus ou moins l’idéologie des régulateurs et leur opinion quant à ce que sont, aujourd’hui, les faits.

Mais souhaitons-nous légitimer une logique et des méthodes qui peuvent se retourner contre les faits et contre la vérité ?

Une réflexion sur “Une opinion un peu superficielle mais pas sans intérêt sur le fact-checking.

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