4 avril 2025
Les perturbations des chaînes d’approvisionnement pendant la pandémie paraissent presque bénignes comparées à la réorganisation fondamentale du commerce mondial actuellement en cours. Cette fracture, conjuguée aux attaques du président américain Donald Trump contre l’indépendance des banques centrales et à sa préférence pour un dollar plus faible, menace d’une période prolongée de stagflation.
Il y a près de cinq ans, j’annonçais que la stagflation n’était qu’à une rupture de la chaîne d’approvisonnement près
Une flambée temporaire s’est effectivement produite immédiatement après le choc de la COVID-19, une poussée d’inflation ayant coïncidé avec une reprise anémique de la demande mondiale. Mais, comme la pandémie, cette perturbation économique s’est rapidement estompée. Aujourd’hui, une forme plus inquiétante de stagflation se profile, menaçant d’avoir des conséquences graves et durables pour l’économie mondiale et les marchés financiers internationaux.
Une différence importante entre ces deux formes de stagflation réside dans la nature des dommages. Pendant la pandémie, les chaînes d’approvisionnement ont été mises à rude épreuve par d’importantes variations de la demande : lors des premiers confinements, la consommation de biens et de services s’est accrue, avec un net renversement après la réouverture. Cela a entraîné une flambée des prix des matières premières, des pénuries de semi-conducteurs et des goulots d’étranglement dans le transport maritime mondial, qui ont collectivement représenté environ 60 % de la flambée de l’inflation américaine en 2021-22. Il a fallu environ deux ans pour que ces perturbations des chaînes d’approvisionnement commencent à s’estomper, permettant ainsi aux pressions inflationnistes de s’atténuer.
De telles perturbations temporaires paraissent aujourd’hui presque désuètes comparées à la réorganisation fondamentale des chaînes d’approvisionnement mondiales déclenchée par le protectionnisme « America First » du président américain Donald Trump.
Les États-Unis, à toutes fins utiles, se désengagent, ou se découplent, des réseaux commerciaux mondiaux, en particulier des chaînes d’approvisionnement centrées sur la Chine en Asie, et potentiellement même des chaînes d’approvisionnement qui unissent l’Amérique du Nord grâce à l’Accord États-Unis-Mexique-Canada, la soi-disant « norme d’or » des accords commerciaux.
Ces mesures vont inverser les gains d’efficacité de la chaîne d’approvisionnement qui, selon les recherches universitaires, ont permis de réduire le taux d’inflation américain d’au moins 0,5 point de pourcentage par an au cours de la dernière décennie. Ce renversement, alimenté par le nouveau mépris des États-Unis pour leurs anciens partenaires commerciaux, sera probablement permanent.
Alors que les turbulences liées à la COVID-19 avaient une fin claire, la méfiance envers les États-Unis persistera longtemps après le départ de Trump. Cette fois, il n’y aura pas de solution miracle.
La relocalisation de la production aux États-Unis ne se fera pas sans heurts. Trump cite les annonces d’investissements massifs des entreprises nationales et étrangères comme les signes d’une renaissance fulgurante de l’industrie manufacturière américaine. Pourtant, les plateformes de production ne peuvent être démontées et remontées comme des Legos. Dans le meilleur des cas, ces projets prennent des années à planifier et à construire avant d’être progressivement opérationnels.
Mais dans le climat actuel d’incertitude politique exceptionnelle, avec des tarifs douaniers et des sanctions de rétorsion dangereusement dépendants des caprices de Trump, les investissements de relocalisation risquent d’être reportés, voire annulés. Il ne sera pas non plus facile pour le reste du monde de se relever du retrait américain de la mondialisation et de développer de nouvelles chaînes d’approvisionnement.
Tout comme il faudra du temps aux États-Unis pour reconstruire leurs capacités nationales, les efforts des autres pays pour restructurer leurs accords commerciaux s’étaleront sur une longue période. Dans la mesure où les chaînes de valeur mondiales reflètent l’efficacité des avantages comparatifs, cette reconfiguration des plateformes de production, d’assemblage et de distribution menace d’ajouter de nouvelles inefficacités qui entraîneront une hausse des coûts et des prix à l’échelle mondiale.
Ce cocktail de stagflation comporte un ingrédient encore plus insidieux : la politisation des banques centrales.
Là encore, les États-Unis montrent la voie. Trump insiste sur son droit de peser sur les décisions de la Réserve fédérale et a exprimé haut et fort son mécontentement face aux récentes décisions du Comité fédéral de l’open market (FOMC) de maintenir les taux directeurs inchangés.
Le risque est que Trump aille encore plus loin dans ses attaques contre l’indépendance de la Fed. Le président a récemment proclamé qu’il pourrait évincer le président de la Fed, Jerome Powell, soulignant que sa « révocation ne saurait intervenir assez vite ».
Bien que Trump soit depuis revenu sur cette menace, une telle démarche serait cohérente avec sa volonté plus large – et apparemment inconstitutionnelle – d’étendre le pouvoir exécutif.
Dans le cadre de cette prise de pouvoir, il s’en est déjà pris à d’autres agences indépendantes , licenciant illégalement les dirigeants du Conseil national des relations du travail, de la Commission pour l’égalité des chances en matière d’emploi et de la Commission fédérale du commerce à des fins politiques. Qui peut dire que Trump, souvent instable, ne fera pas marche arrière et ne renouvellera pas ses attaques contre Powell ?
Au minimum, Trump accentue la pression politique sur la politique monétaire américaine au moment même où les pressions inflationnistes s’intensifient face à de nouvelles perturbations des chaînes d’approvisionnement.
Si l’on ajoute à cela la préférence bien connue de Trump pour un dollar américain plus faible, la situation actuelle ressemble étrangement à celle de la fin des années 1970, lorsqu’un dollar faible et une Fed faible ont aggravé la première vague de stagflation aux États-Unis. Vous souvenez-vous de l’ignorant G. William Miller, alors président de la Fed ? C’est un aspect douloureux de ma propre expérience de membre de la Fed que je préférerais oublier.
L’autre face de la médaille de la stagflation est le risque croissant de récession aux États-Unis et dans le monde. Là encore, cela renvoie à la possibilité croissante d’un choc d’incertitude généralisé et durable pesant sur les économies américaine et mondiale, et à la paralysie connexe des décisions des entreprises et des consommateurs. Trump a célébré l’imposition de droits de douane dits « réciproques » le 2 avril comme le « Jour de la Libération ». À mon avis, il s’agissait plutôt d’un acte de sabotage, déclenchant des représailles et un probable déclin du cycle commercial mondial . Si cette situation perdure, il sera extrêmement difficile pour le monde d’éviter la récession.
L’issue du programme de Trump pourrait être aussi destructrice que celle de la guerre commerciale mondiale du début du XXe siècle qui a suivi la loi Smoot-Hawley sur les tarifs douaniers de 1930, une autre erreur de politique protectionniste. Alors que les droits de douane américains sont aujourd’hui encore plus élevés qu’à l’époque (et, en fait, plus élevés qu’à n’importe quel moment depuis 1909 ), il convient de rappeler la contraction de 65 % du commerce mondial survenue entre 1929 et 1934. Le monde d’aujourd’hui pourrait avoir de la chance s’il échappait à la stagflation.
Stephen S. Roach
Stephen S. Roach, membre du corps professoral de l’Université Yale et ancien président de Morgan Stanley Asia, est l’auteur de Unbalanced: The Codependency of America and China (Yale University Press, 2014) et Accidental Conflict: America, China, and the Clash of False Narratives (Yale University Press, 2022).