Editorial. Le monde qu’ils ont créé est un monde qui, pour durer, doit détruire ce qui est humain, nier l’humanité qui est en nous.

L’économie et l’ordre mondial peuvent être structurés en époques, à savoir :

(1) l’ après-guerre (1946-1973), qui a pris fin lorsque les États-Unis se sont détachés de la discipline de l’or ;

(2) le consensus de Washington (1981-2008), lorsque le néolibéralisme, la mondialisation, la discipline budgétaire et le libre marché ont déterminé la politique ;

(3) l’ère actuelle de l’argent gratuit (2008-aujourd’hui), où les gouvernements activistes utilisent d’importants déficits financés par des taux d’intérêt nuls et l’assouplissement quantitatif pour soutenir les économies, rendant apparemment hommage aux visions de « l’huile de serpent » de la MMT (Théorie monétaire moderne).

Ce découpage est proposé par Howell. Il est assez superficiel certes, mais il a le mérite de mettre au centre de la structuration du monde le rapport à la monnaie et à la dette..

L’Apres guerre a instauré un ordre mondial qui a permis un cycle long du crédit, cycle long qui a duré duré jusqu’en 2008 , soit 63 ans .

La datation de 63 ans est évidemment un peu artificielle, mais elle correspond à quelque chose de sérieux, une crise de surendettement, une crise de fonctionnement du système bancaire et une crise sur les marchés financiers. Et tout ceci a profondément bouleversé nos sociétés avec par exemple la montée des inégalites, le populisme, la fine de nos arrangemens politiques légitimes et la montée du techno-fascisme.

C’est pour cela que je retiens cette datation.

Pour moi Bretton Woods signe la fin des systèmes monétaires antérieurs, lesquels étaient fondé sur la gestion/sur l’imposition de la rareté et de son lien avec les valeurs: travail , usage, échange .

Cela me permet de considérer que nous sommes toujours dans le même grand cycle du crédit, celui issu de Bretton Woods qui consacrait le dollar comme Centre du système et que depuis lors, nous jouons les prolongations.

Un cycle du crédit c’est un cycle de Croyance.

Si j’ai raison nous jouons les prolongations mais à l’intérieur du même cycle.

On l’étire, on le fait durer en utilisant toutes les possibilités techniques et intellectuelles offertes par l’autonomisation, la libération de la monnaie et du crédit par rapport au Réel

Dans cette conception, le détachement du dollar par rapport à l’or intervenu en 1973 n’est que la ratification logique, organique de l’ordre qui prévalait depuis 1945, tout comme ce quia suivi par la suite : les changes flottants, la dérégulation des années 80, la pseudo théorie des marchés efficaces, la théorie de la rationalité, le néolibéralisme, la mondialisation, la soi-disant discipline budgétaire, la soi-disant indépendance des banques centrales, la tarte à la crème du libre marché etc.

Toute la succession survolée ci dessus était une nécessité impérative produite par les limites du système de Bretton Woods, limites qu’il fallait repousser sans cesse pour durer, pour avoir la possibilité de continuer de s’endetter, de produire de la dette mondiale tous azimuts.

Ce qui est premier dans le système ainsi schématisé c’est la disjonction, la disjonction que je définis comme la possibilité de séparer les ombres des corps, la possibilité de séparer les signes de la réalité qu’ils sont sensés représenter, la consécration de la coupure entre la Sphère Réelle et la Sphère Financiere.

Progressivement les évolutions quantitatives vers la financiarisation ont produit du qualitatif; les monnaies, les actifs financiers, les dettes, les emprunts d’état, les bestioles derivées etc , tout a changé de nature.

L’irrésistible engrenage du quantitatif a produit une révolution que personne n’a consciemment voulu, ce fut une mutation objective , pas subjective.

Réfléchissez y, c’est central pour comprendre la modernité et la post modernité financière.

Ce fut un processus d’abstraction en vertu duquel les choses deviennent tellement abstraites qu’elles se dégagent, par la logique du récit, du discours, des mathématiques, elles se dégagent du lien, du poids du concret, de la pesanteur, de la gravitation.

Exemple: le glissement qui a conduit à affirmer que la valeur ce jour, maintenant, d’une société cotée en Bourse est égale à la somme actualisée de ses cash flows futurs qu’elle va distribuer! Bien peu de gens comprennent que c’est une opération magique, sociale, fondée sur une croyance alchimique et que cela crée de la richesse fictive, richesse fondée sur l’espoir de productions futures dont l’histoire nous apprend que dans la plupart des cas elles sont illusoires et de l’ordre du mirage.

Le qualitatif s’est imposé un peu comme la notion de valeur a basculé dans les années 1860 avec le marginalisme; on a cessé de croire que les choses avaient une valeur en soi, un juste prix, contenu en elle même pour croire et imposer l’idée qu’elle n’avaient pas de valeur en soi , que leur valeur était subjective, qu’elle n’était que le point de rencontre de l’offre et de la demande. Dans le nouveau qualitatif, la valeur est détachée de son sous-jacent pour devenir pure valeur volatile flottante, dans la tête des gens.

Cette opération sociale, culturelle de négation de la valeur des choses comme contenue dans elles mêmes laisse un grand vide; il n’y a plus de vraie valeur, plus de valeur fixe, plus de référent, plus d’ancrage; seule la tautologie de l’offre et de la demande permet de fixer à un moment donné la valeur Plus exactement la notion de valeur est escamotés au profit de celle du prix. La tautologie est l’entourloupe centrale: la demande dépend du prix, l’offre dépend du prix et le prix dépend de la rencontre de l’offre et de la demande. Tout est suspendu dans les airs.

Le nouveau qualitatif, c’est la fin du fondamental , c’est le système du frivole, du volatil, du désancré , ou rien ne vaut rien d’autre que ce qui découle de ce qui se passe dans la tête des gens ; la valeur c’est dans la tête de celui qui la désire!

C’est le délire de la subjectivité, dont vous pensez bien qu’il va être récupéré, utilisé par ceux qui pilotent le système, par les maîtres ; si il n’y a plus de valeur fondamentale alors il suffit pour les maîtres du système de manipuler ce qui se passe dans la tête des gens! La destruction du lien entre les valeurs et le Réel laisse le champ libre au pouvoir des maitres du système.

Quand vous avez réussi cette opération de disjonction entre l’imaginaire et le fondamental, vous avez gagné un pouvoir considérable, la valeur n’est plus prisonnière des choses en soi, elle leur devient extérieure, et si vous réussissez à en augmenter la demande, à en manipuler l’attrait alors vous pouvez faire en sorte d’en émettre plus.!

Par exemple en libérant, par le jeu ou par la peur, l’attrait de la monnaie, des dettes, des actifs financiers de leur valeur en soi, vous créez une demande ou une offre qui est progressivement satisfaite par ceux qui dirigent tout ce système. Ce sont eux qui prennent le pouvoir qui était contenu dans le fondamental. Ils gèrent les Mystères; qui ont été crées par le manque/l’escamotage des valeurs objectives. Les puissants s’attribuent le pouvoir de produire les valeurs de la monnaie, des actifs financiers, des dettes , etc .

Il y avait une énergie, une richesse considérable contenues dans le système ancien ou les choses avaient une valeur en soi, le système a été fracassé et une énergie fantastique a été libérée, énergie qui a été accaparée confisquée par les maitres, les élites, les classe supérieures et leurs fondés de pouvoir, les gnômes.

Note: Tout ordre social ou toute construction sociale contient une énergie et celui qui détruit cet ordre, a la possibilité de se l’attribuer, de la confisquer, c’est par exemple ce qu’essaie de faire Macron qui détruit la société en France et ses codes pour durer .

Bien entendu on aurait pu donner ce pouvoir aux sociétés civiles, aux démocraties ou tout autre agrégat de masse , mais au contraire on a choisi de sanctifier ce pouvoir central , de le réserver à une classe sociale de grands prêtres ( souvenez vous des 200 familles de la Banque de France) que l’on a qualifié/promue comme garante de l’indépendance et gardienne de l’intérêt général! Ce qui, soit dit en passant justifie que je qualifie le régime politique actuel de kleptocratie, ce qui est plus juste que ploutocratie. Une kleptocratie est un gouvernement ou un État dans lequel ceux qui sont au pouvoir exploitent un bien public.

Je résume.

La coupure du lien entre les bestioles monétaires et le monde réel laisse un vide, tout cela flotte mais ce vide est comblé par les maitres du système, ils manipulent tout cela. La monnaie est une monnaie dont le sous jacent est le crédit, la dette. Afin de produire plus de dettes il faut augmenter la désirabilité de la monnaie et de ses différentes formes et avatars. De proche en proche cela affecte les valeurs et tous les prix. Cela donne le contrôle de tout , progressivement: le prix du travail, le prix de la vie humaine, le prix du temps, le prix du pouvoir, le prix de l’immobilier, le prix de l’art etc etc

D’une certaine façon la monnaie, dans sa nouveau statut devient l’équivalent de tous les désirs, ce qui signifie que les maitres de la monnaie ont la possibilité de manipuler tous les désirs de la société et de ses individus.

Le système de Bretton Woods nous a fait entrer dans un monde de chimère dont les Etats Unis ont été le Roi ou l’Empereur et il fallait bien se douter que ce monde-du-joueur-de-billes-qui-ne-les-perd-jamais-, allait être élargi , distendu aussi loin que possible puisqu’il procure des avantages considérables à tous les participants, c’est en effet un monde de free-lunch, de rasage gratuit et de multiplication des pains fondé sur la négation des limites, la négation de la rareté, le report du négatif, des coûts dans le temps.

Par la dette on dissocie le « plus » et le « moins« , on reporte dans le futur le coût de ce que l’on fait dans le présent.

On réussit à distribuer sans prélever!

On investit sans avoir besoin d’épargner au préalable.

On fait la charité aux pauvres sans prendre aux riches

On escamote la lutte des classes puisque ce que le capital s’attribue et prélève peut être masqué et complété par le crédit.

A la limite ce monde est le meilleur des mondes, il n’a que des avantages et c’est pour cela que tout le monde le tolère, voire l’aime bien.

Ce monde n’a que des avantages car il se détache progressivement du monde réel dont il évacue les contradictions.

Mais pour durer il doit sans cesse repousser ses limites, il doit sans cesse repousser l’heure, le jour des comptes, le jour des comptes étant entendu comme le jour ou il rencontre le Réel et se fracasse sur lui. On appelle cela le jour de la Grande Réconciliation.

Ce monde doit distendre de plus en plus ses liens au monde réel, Il doit devenir de plus en plus abstrait , s’envoyer de plus en plus en l’air.

Il doit prétendre que la domination c’est la liberté, qu’un homme est une femme, que la guerre c’est la paix, que le mal c’est le bien que les ténèbres sont la lumière …

Ce monde doit devenir pures combinaisons de signes libérés, combinaisons agencées en fonction du seul besoin de reproduction.

Le monde qu’ils ont ainsi crée est un monde qui, pour durer, doit détruire ce qui est humain, nier l’humanité qui est en nous.

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