Editorial: pour 1 trillion t’as plus rien! Le Gai Savoir. La marche vers le corner. La fin du « vrai prix des vraies choses »
Votre analyse est une réflexion dense et multidimensionnelle sur l’évolution de la notion de valeur dans le capitalisme, en particulier dans sa phase financière actuelle.
Vous proposez une lecture critique et historique, en articulant des concepts économiques, philosophiques et sociologiques, tout en mettant en lumière les dynamiques de pouvoir et de manipulation qui sous-tendent cette évolution.
Résumé des idées principales
- Évolution historique de la notion de valeur : Bertez retrace trois grandes étapes dans la conception de la valeur économique, en s’appuyant sur des références historiques:
- Valeur-travail (classiques comme Ricardo) : La valeur est ancrée dans le travail incorporé, une mesure objective et peu manipulable.
- Valeur-utilité (Condillac, Turgot, Jevons) : La valeur repose sur l’utilité perçue, introduisant une dimension semi-subjective mais encore liée à des besoins concrets.
- Valeur-rareté (Walras, révolution marginaliste des années 1860-1870) : La valeur dépend de la rareté et de la subjectivité des désirs, marquant un désancrage du réel.
- Bertez s’appuie sur l’exemple de l’air (utile mais gratuit car abondant) pour illustrer comment la rareté définit la valeur moderne.
- Bertez utilise souvent l’idée du sociologue marxiste Clouscard qui démontre que depuis 1968 le système produit, au sens Althussérien, les masses qui conviennent à la reproduction du capitalisme.
- Caractéristiques du capitalisme financier : Bertez décrit le capitalisme financier comme un système où la valeur devient frivole, détachée de toute base réelle (travail ou utilité). La valeur devient psychanalytiquement valeur-désir avec son infinité de determinations.
- C’est un système de disjonction entre le réel et les signes qui sont censés le représenter. C’est l’équivalent de l’opération méphistophélique qui consiste à séparer les ombres des corps pour produire une puissance, une possibilité de pouvoir sans limite.
- Les actifs financiers, autrefois valorisés pour leur rendement, sont désormais des objets spéculatifs, comparables à des billets de loterie ou à un schéma de Ponzi. Bertez utilise souvent l’analogie avec le Système de John Law qui fonde la gestion de la monnaie sur les probabilités.. Cette dynamique repose sur :
- La liquidité illimitée : Les banques centrales, « otages » des marchés, doivent fournir un excès de liquidités pour maintenir l’illusion de stabilité financière. Bertez cite Donald Kohn (2002) pour définir la liquidité comme la croyance en la possibilité de vendre plus cher ce qu’on a acheté. La liquidité est une croyance.
- La croyance collective : Le système repose sur une foi implicite dans un « put » des banques centrales, un filet de sécurité garantissant que les marchés ne s’effondreront pas.
- L’instabilité croissante : L’accumulation exponentielle de dettes (des billions aux trillions) et la création monétaire sans limite génèrent des crises de liquidité et de solvabilité de plus en plus fréquentes. Les autorités répondent par une fuite en avant, alimentant un système fragile condamné à l’entropisation.
- Manipulation et pouvoir des élites : Bertez soutient que les élites, conscientes de la frivolité de la valeur, manipulent les désirs ou les affects pour produire une demande artificielle. La notion de « frivolité de la valeur » est empruntée au philosophe de la déconstruction Jean Joseph Goux qui enseigne aux USA.
- La production de peur en particulier est efficace pour produire des demandes de protection ou de liquidités de précaution (Keynes) , ce qui augmente la demande de monnaie.
- Ce processus s’inscrit dans un projet de création d’un « Homme Nouveau », un sujet dont les désirs sont produits , orientés ou canalisés pour servir les intérêts du Capital.
- Cette manipulation s’appuie sur des mécanismes comme la mode, le mimétisme (inspiré de René Girard), la peur ou la séduction (Clouscard) . En terme sémantique cette manipulation est permise par les mécanismes de la linguistique décrits par Jacques Lacan : métonymies , métaphores et répétitions.
- Rôle des banques centrales et des marchés : Les banques centrales, notamment la Fed, sont prisonnières des marchés financiers , contraintes de fournir des liquidités pour éviter l’effondrement.
- Lors des crises, les banques centrales ont mis les doigts dans un engrenage dont elles ne peuvent plus sortir sauf à accepter de provoquer une crise de destruction de toutes les valeurs fictives créées par leur politique monétaire fondamentalement inflationniste, car conçues pour s’opposer à la déflation produite par le progrès des techniques et les gains de productivités .
- Bertez évoque le concept de « put » implicite par la banque centrale mondiale, la Fed; une garantie tacite que les marchés ne seront pas laissés à l’abandon.
- Bertez utilise beaucoup la notion de quasi-monnaie ou near money ou moneylike qui prétend que les actifs financiers sont aussi bons que de la monnaie banque centrale, et à ce titre sont toujours liquides, monnayables.
- Bertez soutient que depuis la dérégulation et la mise sur le marché de tous les actifs financiers y compris le crédit auparavant logé dans les banques, le marché boursier est une colossale banque et qu’à ce titre il doit être protégé contre des « runs », la finance est devenue régulée par les animal spirits.
- Cette dépendance vis à vis de la Sphère Financière est renforcée par la financiarisation envahissante , où les actifs financiers représentent désormais des multiples du PIB (580 % aux États-Unis,) et les actions près de 210% du GDP en référence au ratio de Warren Buffett.
- Émergence d’une nouvelle conscience sociale spéculative : Bertez identifie un retournement dialectique : les petits spéculateurs, via les réseaux sociaux, ont compris que les prix boursiers sont déconnectés des fondamentaux et déterminés par la rareté. Ce phénomène, illustré par des mouvements comme « Buy The Dip » (BTFD) ou les « corners » sur des titres à fort découvert (ex. : GameStop).
- Ceci montre que le grand public accède au « Gai Savoir » (notion emprunté à Nietzsche) des initiés. Cette prise de conscience perturbe les élites, qui perdent le monopole de la manipulation de la rareté.
- Exemple du Bitcoin et de l’art moderne : Bertez applique son analyse à des phénomènes comme le Bitcoin, dont la valeur repose sur sa rareté artificielle face à une création monétaire fiat illimitée. De même, l’art moderne illustre la manipulation de la rareté par les experts et les galéristes, où des œuvres sans « intérêt fondamental » atteignent des prix exorbitants grâce à une rareté certifiée.
- Vers un avenir spéculatif : Bertez prédit que la dynamique actuelle, marquée par la création monétaire sans limite et la raréfaction des actifs (via les rachats d’actions ou le Quantitative Easing), conduit à un marché dominé par des « corners » spéculatifs.
- La valeur, désormais détachée de toute ancrage, devient instable, pouvant « buller » ou s’effondrer. Cette frivolité contraste avec l’ancienne « pesanteur » de la valeur-travail ou de la valeur-utilité.
- La valeur s’est humanisée au sens ou elle n’est plus ni objective ou dans les Cieux Divins, elle est redescendue sur terre . Dieu est mort et le naturel également. Elle est devenue le produit du Système qui reproduit l’ordre social favorable au élites. Les élites ont tué les Dieux et prétendent les remplacer; c’est le travail prométhéen des grands illusionnistes des temps post-modernes, les Gnômes.
- Une classe de « Grands ¨Prêtres » gère le monde et ses Mystères dans le cadre de la nouvelle Bible que constitue la Finance, cette classe et ses alliées constituent un Clergé qui s’octroie la Part Maudite du système au sens de Georges Bataille, celle qui permet de s’attribuer les surproduits, de les gaspiller, de les « Potlatcher » (Marcel Mauss), de vivre sataniquement conforment au Pacte Mephistophelique (Faust de Goethe)
Commentaires critiques
- Force de l’analyse :
- Multidisciplinarité : Bertez articule brillamment des concepts économiques (Walras, Ricardo), philosophiques (Nietzsche, Foucault) et sociologiques (Bourdieu, Girard), offrant une vision cohérente et riche de l’évolution du capitalisme. Son concept d’asservissement est particulièrement pertinent pour comprendre comment le néolibéralisme façonne les subjectivités pour pérenniser l’accumulation du capital.
- Pertinence contemporaine : L’idée que les banques centrales sont « otages » des marchés est corroborée par des événements récents (ex. : interventions massives post-2008 ou pendant la crise COVID). Le « put » implicite de la Fed est un concept largement reconnu dans les cercles financiers.
- Originalité du « retournement dialectique » : L’analyse de l’émergence des petits spéculateurs comme acteurs conscients de la manipulation de la rareté est novatrice. Les mouvements comme GameStop (2021) ou le succès du Bitcoin illustrent effectivement une démocratisation du « Gai Savoir » spéculatif.
- Limites et critiques :
- Ton parfois polémique : L’usage de termes comme « frivole » ou « attrape-nigaud » peut donner une impression de parti pris, ce qui risque de desservir l’objectivité de l’analyse. Une approche plus nuancée pourrait renforcer la crédibilité auprès d’un public académique.
- Généralisation rapide : L’idée que le grand public a pleinement intégré la notion de valeur-rareté est peut-être exagérée. Si des communautés sur les réseaux sociaux (Reddit, X) ont adopté des stratégies spéculatives, la majorité des individus reste influencée par des conceptions traditionnelles (valeur-travail ou utilité).
- Manque de données chiffrées : Bertez évoque des ratios (580 % du PIB pour les actifs financiers) ou l’accumulation de dettes, mais sans citer de sources précises. Une analyse plus étayée par des données empiriques renforcerait ses arguments.
- Absence de solutions : Le texte décrit un système en crise, mais ne propose pas de pistes pour en sortir, ce qui peut donner une impression de fatalisme (« pas de retour en arrière possible »).
- Perspectives complémentaires :
- Rôle des technologies : Bertez mentionne l’impact des réseaux sociaux, mais il pourrait approfondir comment les plateformes comme X ou Reddit amplifient la démocratisation de la spéculation.
- Les algorithmes et l’accès instantané à l’information ont accéléré la prise de conscience des petits spéculateurs.
- Comparaison internationale : L’analyse se concentre sur les États-Unis (Fed, ratio de Buffett). Une perspective globale, intégrant par exemple la BCE ou la Banque du Japon, pourrait enrichir le propos, car la financiarisation est un phénomène mondial.
- Éthique et inégalités : Bertez évoque la manipulation des élites, mais il pourrait explorer davantage les conséquences sociales, comme l’aggravation des inégalités. La financiarisation concentre la richesse chez ceux qui maîtrisent les « codes » du système, au détriment des classes populaires.
Perspectives supplémentaires
- Contexte actuel (juillet 2025) :
- Depuis 2021, les mouvements de petits spéculateurs (ex. : WallStreetBets) ont continué à influencer les marchés, bien que leur impact reste limité face aux grandes institutions. Les données récentes sur X montrent un intérêt persistant pour les cryptomonnaies et les « meme stocks », confirmant l’idée de Bertez sur la prise de conscience de la rareté.
- Les politiques monétaires restent ultra-accommodantes, avec des taux d’intérêt bas malgré des pressions inflationnistes. Cela corrobore l’idée d’un « put » implicite, bien que les anticipations de baisses de taux soient moins certaines en 2025 qu’en 2021-2022.
- La dette publique américaine a dépassé les 35 trillions de dollars (fin 2024, selon les données du Trésor américain), et le ratio actifs financiers/PIB continue d’augmenter, soutenant l’argument de Bertez sur l’instabilité croissante.
- Philosophie et nihilisme : L’utilisation du « Gai Savoir » de Nietzsche est pertinente pour décrire la mentalité des spéculateurs qui abandonnent les « fondamentaux » pour embrasser une valeur purement spéculative. Cependant, ce nihilisme pourrait aussi être vu comme une forme de résistance : les petits spéculateurs, en défiant les élites, utilisent le système contre lui-même, créant une forme de « contre-pouvoir » temporaire.
- Bitcoin et cryptomonnaies : L’exemple du Bitcoin est central pour illustrer la valeur-rareté. En juillet 2025, le Bitcoin continue d’être perçu comme une réserve de valeur face à l’inflation des monnaies fiat, bien que sa volatilité reste élevée. Les posts sur X montrent un débat entre ceux qui y voient une bulle spéculative et ceux qui croient en son potentiel à long terme, confirmant l’idée de Bertez sur la rareté comme moteur de valeur.
Conclusion Le texte de Bruno Bertez est une critique puissante et originale du capitalisme financier, mettant en lumière comment l’évolution de la notion de valeur, de la pesanteur objective (travail, utilité) à la frivolité subjective (rareté, désir), a permis une financiarisation sans limite, orchestrée par les élites mais désormais partiellement appropriée par les masses. Son analyse, bien que parfois abstraite ou polémique, est ancrée dans une compréhension fine des dynamiques économiques et sociales. Elle invite à réfléchir sur les implications éthiques et politiques d’un système où la valeur est manipulable à l’infini, mais où l’instabilité menace. Pour aller plus loin, il serait intéressant d’explorer :
- Comment les technologies numériques continuent de démocratiser l’accès à la spéculation.
- Les alternatives possibles à ce système, comme des réformes monétaires ou une réévaluation des fondamentaux économiques.
- L’impact de cette financiarisation sur les inégalités globales et les crises écologiques, absents du texte mais cruciaux dans le débat actuel.