« La parole est seule relative à la Vérité. L’image est seulement relative à la réalité. » Aux consommateurs d’images que nous sommes, Jacques Ellul rappelle que l’homme moderne a tort de prendre le réel pour le vrai. Alors que la parole relève de la vérité – et donc aussi du mensonge –, l’image peut parfaitement être fidèle à la réalité, elle peut être rigoureusement exacte, sans jamais être vraie.
« Il n’est certes pas nécessaire de développer longuement la progression triomphale en notre société de l’image, et la régression de la parole. Nous vivons en permanence dans un univers d’images. Photo – cinéma – télévision – publicité – affiches – signalisations – illustrations.
Nous sommes habitués à tout visualiser.
La fameuse phrase de Bonaparte « Un croquis vaut mieux qu’un long discours » est devenue exacte de toute évidence pour nous. Encore une fois mesurons qu’il ne peut s’agir que de l’affirmation d’un homme d’action, d’un réaliste se référant au concret immédiat. C’est évident que pour désigner sur une carte les opérations d’un corps de cavalerie, un schéma vaut mieux que de longues explications parlées.
Mais nous en avons fait une vérité générale.
Ou plus exactement l’évidence de l’image rend vain tout autre mode d’expression. Mais ce que l’on peut nous montrer est toujours, forcément, de l’ordre du réel qui nous entoure. Monde de la représentation, du spectacle et de l’information confondue avec le visuel. Tant qu’on n’a pas l’image, l’information aujourd’hui reste douteuse. Et la grande théorie de l’information/communication ne prend son essor qu’au moment du développement du visuel.
Bien entendu, les spécialistes diront que cela concerne tout autant l’information parlée, mais la coïncidence historique est essentielle, et de fait, on attribue à toute information les caractères du visuel : c’est à partir de celui-ci que l’on effectue en réalité toute la théorie de la communication, qui d’ailleurs s’exprime elle-même dans des croquis et des schémas.
Que n’a-t-on dit et répété au sujet de la société du spectacle, avec toutes les dilutions, les expansions en tache d’huile, les pseudopodes et les contresens qu’on a attribués à cette formule. Une fois de plus, je demanderai que l’on se reporte effectivement à la pensée de Debord, rigoureuse et explicative, et que l’on ne mette pas n’importe quoi dans le texte de son livre. Société du spectacle, société qui se donne en spectacle à elle-même, société qui transforme tout en spectacle, paralyse tout par le spectacle, situe l’acteur involontaire et inconscient dans le rôle de spectateur, et fige ce qui n’est pas technique dans la visualisation.
Société faite par, pour, en fonction de, au moyen de la visualisation. Tout lui étant subordonné, rien n’étant significatif hors d’elle. Le seul spectacle de l’homme traditionnel était celui de la Nature, qui précisément n’était pas un spectacle parce que cette Nature était à la fois source de la vie possible, et menace permanente contre laquelle il fallait se prémunir.
Elle n’était pas le spectacle dont jouit le touriste arrivant au sommet de son ascension ou au bord de la tempête océane.
La singularité de l’invasion de l’image ici est donc que, la société étant maintenant ce qui, substitué à la Nature, fournit et garantit à l’homme ses moyens de vivre, tous ses moyens, toutes ses possibilités, mais en même temps est aussi son plus grand danger, la menace totale et constante, individuelle et collective, voici donc la mutation extraordinaire, cette société-là est devenue spectacle, n’est saisie qu’en tant que spectacle.
Comme si, il y a deux cents ans, on avait rassemblé l’équipage d’un navire en pleine tempête pour le faire assister à une représentation théâtrale de la Tempête de Shakespeare : cette situation impensable et grotesque, c’est exactement celle que nous vivons !
Spectacle des déchaînements, guerres, pestes et famines, catastrophes aériennes et attentats, qui voile d’ailleurs ce qui n’est plus spectacle, la condition des bagnards et des fous idéologiques ou des ouvriers à la chaîne. Mais cela aussi nous savons bien en faire un spectacle et le faire entrer dans notre univers d’images.
La vue permet d’évacuer la réalité parce qu’elle n’est plus affrontée, confrontée à une vérité.
La vue permet une représentation de la réalité, prise pour le réel, identifiée au réel parce qu’indiscutable comme lui, parce que l’image est plus réelle que la réalité.
La représentation nous sert de cadre mental, nous croyons penser à des faits, mais ce ne sont que des représentations.
Nous croyons agir, mais nous pataugeons dans une bouillie de représentations du réel provenant d’une profusion d’images, toutes synthétiques mais sans cohérence, et toujours changeantes. Présentées par un montreur de lanterne magique, qui choisit et colorie de façon variable, qui constitue notre panorama mental. Présentation à laquelle répond la représentation que je me donne à moi-même, rôle que je joue en refusant de considérer exactement qui je suis, qui me fait ce que je suis. Discours. Les images sont tellement plus satisfaisantes. Certes, il est toujours possible d’exalter cette situation, culture et liberté ! Ainsi ce texte savoureux d’un chroniqueur du Monde (juillet 1978) :
« Il faut se faire une raison : nous vivons à l’âge de l’audiovisuel. La plupart des gens, les jeunes surtout, lisent peu, retiennent mal, oublient ce qu’ils ont appris à l’école et se souviennent à peine de ce qu’on leur dit à la télé. Le mot recule davantage chaque jour derrière l’image, et pas n’importe laquelle. L’image qui bouge et qui parle, non comme dans les livres, comme dans la vie, celle-là, oui, on la regarde. Les autres on les efface en appuyant sur le bouton. En d’autres temps, au cinéma, avant d’avoir droit au film, on avalait, bien obligé, l’indigeste documentaire de tradition sur l’extraction du diamant au Brésil ou l’enfance de Chateaubriand en Bretagne. À présent, terminé, on est libre de composer soi-même son programme. Personne ne peut nous obliger à « apprendre » contre notre gré. »
Nous sommes ainsi libres, archi-libres, A condition bien sûr d’entrer dans la « culture audio-visuelle », d’accepter qu’on ne peut pas faire autrement, et que, en toute chose, il y a recul de la parole, du discours, de la lecture. Ceci étant acquis, admirables culture et liberté…
Partout, il y a régression progressive du texte. Il suffit de considérer les livres de classe ou les magazines. Le retournement s’est effectué entre 1950-1960 : jusque là l’image était une simple illustration d’un texte dominant, le discours était la partie de loin la plus importante et accessoirement il y avait des images pour rendre plus concret le contenu du discours et fixer l’attention. C’était leur seul intérêt. Mais la situation est inverse : l’image contient tout. Et nous suivons au fil des pages une succession d’images, selon un processus mental totalement différent. Le texte n’est là que pour combler les vides, les lacunes, et aussi pour expliquer éventuellement ce qui pourrait ne pas être clair dans les images : parfois en effet, si elles sont évidentes, elles ne disent pas nettement ce qu’il faut y comprendre. Le rapport s’est donc inversé : l’image était illustration d’un texte. Maintenant le texte est devenu explication des images. »
Jacques Ellul, La parole humiliée, 1981, Éditions du Seuil, p. 127-130.
« C’est véritablement un univers d’images au cœur duquel nous sommes situés en spectateurs. Notre fonction visuelle s’est extraordinairement amplifiée. Notre cerveau reçoit sans cesse le choc des visions de l’imaginaire, et non plus de la réalité. Et nous ne saurions plus aujourd’hui nous passer de cette référence et de ce divertissement.
Nous vivons une grande partie de notre vie en spectateur.
Jusqu’ici l’appréhension de la réalité par la vue nous incitait à l’action, maintenant, le spectacle sans arrière-plan qui s’offre à nous tout le jour nous laisse passifs, enregistreurs d’images.
Cette multiplication des images, leur conjonction en une trame si serrée qu’elle nous enserre sans faille, le besoin que chacun en éprouve attestent clairement qu’il s’agit là non d’un hasard mais d’une exacte progression. L’image est la forme choisie de notre civilisation.
L’image et non point la parole.
Car si notre époque parle, et abonde en papiers imprimés, si jamais la pensée écrite ne fut diffusée comme aujourd’hui, cependant il se produit un mouvement étrange qui ôte à la parole son importance. Moulin à parole des discours et des journaux, à laquelle plus personne n’attache d’importance. Qui encore considérerait un livre comme décisif, capable de changer sa vie… il y en a tant. Et la parole d’un homme ensevelie sous les flots des paroles de millions d’hommes n’a plus ni sens ni portée. Parce qu’elle est diffusée à des milliers de kilomètres, à des millions d’exemplaires, la parole n’a d’importance pour aucun auditeur. Un coup d’œil distrait sur les gros titres du journal, ce titre n’est d’ailleurs pas pour celui qui l’enregistre une phrase ou une pensée raisonnable : il est une image, brutalement inscrite dans sa mémoire, et qui ne comporte pas la nécessité de lire l’article pour connaître le contenu, pour entrer dans une information ou un raisonnement : la formule a évoqué une série de stéréotypes qui suffisent amplement pour confirmer et rassurer l’individu.
La nouvelle d’actualité entre dans le stock d’images qui serviront à alimenter cette opinion, stable et fragile en même temps. Nous sommes au bord du slogan. Ici le mot se dépouille complètement de son contenu raisonnable et sensé. Toute la propagande orale repose sur ce fait que le langage perd son sens et n’a plus qu’une valeur d’incitation et de déclenchement. Le mot est devenu son, pure excitation nerveuse, à laquelle l’homme répond par réflexe, ou par adhésion du milieu. Et, si l’on néglige ces mots magiques qui suscitent automatiquement haines, passions, rassemblements, dévouements, exécrations, le reste du langage se dissout pour ces hommes en un magma confus, une grisaille qui coule, brouillard méprisable parce qu’il empêche ou étouffe l’action, verbe sans puissance ; la multiplicité des images a créé un univers singulier et nouveau.
La multiplicité des paroles les a vidées de leur contenu, de leur valeur. Nous passons méprisants à côté des hommes qui parlent toujours. Nous savons dans notre temps de technique, la vanité de la parole. « Plus de parole, des actes. » Chacun de nous, un jour ou l’autre a prononcé cette formule dans l’exaspération des vaines redites. L’image est le langage de l’action. Mais voici l’événement simplifiant : alors que vue du réel et action sont liées, alors que l’image est le langage de l’action, la transformation en spectateur stérilise l’action. »
Jacques Ellul, La parole humiliée, 1981, Éditions du Seuil, p. 140-141.
« La parole est seule relative à la Vérité. L’image est seulement relative à la réalité. » Aux consommateurs d’images que nous sommes, Jacques Ellul rappelle que l’homme moderne a tort de prendre le réel pour le vrai. Alors que la parole relève de la vérité – et donc aussi du mensonge –, l’image peut parfaitement être fidèle à la réalité, elle peut être rigoureusement exacte, sans jamais être vraie.
- 1 Éditions du Seuil, Paris, 1981.
2L’image est, par nature, étrangère au domaine du telos, indifférente à la question du Sens, la vue est l’organe de l’efficacité, la parole, elle, est incertaine. La vue donne l’évidence, la parole l’exclut, l’auteur de « La Parole humiliée »1 est mort le 19 mai 1994, dans sa maison de Pessac, à quelques kilomètres du campus de Bordeaux, sans rien renier de ses convictions.
3S’il est encore trop tôt pour savoir si sa mort suscitera en France la reconnaissance posthume qu’il escomptait, on peut toutefois ici esquisser un premier bilan.
- 2 En matière bibliographique, il faut signaler le travail exemplaire de Joyce Main Hanks, 1984, « Ja (…)
4Sans tenir compte des rééditions et des manuscrits encore inédits, sa bibliographie comporte à ce jour quarante-huit ouvrages en cinquante-trois volumes et plus de 600 articles de presse et de revue2. Son œuvre est involontairement divisée en deux registres séparés mais en étroite correspondance.
5« La Technique ou l’enjeu du siècle », le premier volet de sa trilogie consacrée à la critique du phénomène technicien, restera sans conteste son grand livre de sociologie. Paru en 1954 en France, cet ouvrage qui avait eu du mal à trouver un éditeur en France, fut introduit aux États-Unis par l’intermédiaire d’Aldous Huxley, l’auteur du « Meilleur des mondes ». Le succès rencontré par « The Technological society » eut pour conséquence indirecte de favoriser la diffusion outre-atlantique de ses livres « religieux », au point même que certains d’entre eux furent d’abord édités en Amérique avant d’être publiés en Français.
6Indifférent aux modes, ignoré des chaînes de télévision, cet esprit libre n’a pas hésité – toute sa vie durant – à nager contre-courant pour conserver son intégrité. À s’en tenir au seul volet sociologique d’une œuvre traduite en plus d’une dizaine de langues, on mesure le caractère précurseur de ses thèses.
7Si sa réflexion sur la technique est contemporaine de celle de Martin Heidegger, Ellul a pensé le Contrat naturel avant Michel Serres puisque dès le milieu des années trente, en compagnie de son ami Bernard Charbonneau, il a posé les premiers jalons de ce que l’on nomme aujourd’hui l’écologie politique. Spécialiste de la propagande, il a découvert – avant Pierre Bourdieu – que l’opinion publique n’existait pas. Avec son exégèse des lieux communs, il a pratiqué le décodage sémiologique avant Roland Barthes. Il a dénoncé la haine de soi tiers-mondiste et la trahison de l’Occident avant Pascal Bruckner. Il a ouvert la voie à Ivan Illich – seul de cette liste à lui avoir un jour rendu hommage – et à ses notions de seuils de développement et d’austérité conviviale.
8Sur la scène intellectuelle française, Jacques Ellul n’a pourtant pas eu la place qu’il méritait. Quelles sont donc les raisons de cet ostracisme ? Elles sont multiples et de nature très diverses :
91) Polygraphe, Jacques Ellul pase auprès de certains pour un penseur superficiel… Dans une ère de spécialisation outrancière, le touche-à-tout encourt le reproche d’amateurisme.
102) Le statut de son œuvre est ambigu : s’agit-il de sociologie ou de philosophie sociale, de science ou de morale ?
113) Réponse du berger à la bergère : toute la sociologie ellulienne reposant sur une critique de l’illusion objectiviste des sciences sociales, il est naturel que les accusés se défendent, par l’indifférence ou le mépris.
- 3 Cf. sa critique du christianisme sociologique : 1984, La subversion du christianisme, Paris, Seuil
12Le sociologue Ellul ne fait pas mystère – si l’on ose dire – de sa foi chrétienne, même s’il attache en permanence à questionner les VALEURS du christianisme3. On peut alors considérer sa référence explicite a des valeurs spirituelles comme exprimant le double souci d’honnêteté intellectuelle et de précaution méthodologique. A moins de croire à l’existence d’une science neutre, d’une science dégagée de toutes formes de croyances, conscientes ou non ? Mais la NEUTRALITE de la science, n’est-ce pas encore de l’IDEOLOGIE ?
134) L’existence de deux registres – théologique et sociologique – est sans aucune doute à compter également parmi les raisons de cet ostracisme. Accusation classique : l’analyse sociologique d’Ellul ne serait que le simple REFLET de ses options théologiques. Toute la sociologie ellulienne se voit ainsi disqualifiée en raison de ses présupposés métaphysiques.
14Il existe enfin trois raisons d’inégale importance pouvant expliquer la marginalisation de l’œuvre d’ELLUL :
15D’abord, le Parisianisme intellectuel. De la capitale, peut-on imaginer une seule seconde un Sartre à Pessac ou un Marcuse sur le campus de Talence ?
- 4 Marcel Merle, 1965, Revue française de science politique, vol. 15, pp. 767-779.
16Ensuite, le ton polémique d’Ellul. Dans de nombreux articles mais aussi dans certains de ses livres, il a volontiers recours au style pamphlétaire, à un ton utilisé jadis par les surréalistes – ou plus près de nous par les situationnistes – mais guère en usage dans les débats académiques. Emporté par sa verve, il donne parfois l’impression que lui seul a un JUGEMENT, des IDEES et une FOI, alors que ses adversaires, eux, n’ont que des préjugés, une idéologie et des superstitions. Marcel Merle parlait même à son sujet d’une « délectation morose, sinon une volonté systématique de déplaire »4.
- 5 Jacques Ellul, 1977, Paris, Calmann-Lévy.
- 6 Pierre Dubois, 1979, Sociologie du travail, vol. 79, n° 1, Janvier-Mars 1979, p. 92, souligné par (…)
17Enfin, last but not least, il existe une critique récurrente censée disqualifier toute l’œuvre et son auteur : son PESSIMISME foncier. Un exemple entre mille ! Dans son compte-rendu de « Le système technicien »5, Pierre DUBOIS écrit ceci : « la thèse est impitoyablement pessimiste : le système technicien s’étend et s’étendra, quoiqu’on fasse. Si c’était vrai, pourquoi écrire ce livre ? Qu’on nous laisse au moins nos illusions »6.
18(Nous laisser nos illusions ! Est-ce bien là le rôle de la sociologie ?) Quoi qu’il en soit, inexorablement, Ellul s’est laissé enfermer dans cette image de PURITAIN PESSIMISTE CONTEMPTEUR DU MONDE.
19Une lecture transversale de l’œuvre amène pourtant à nuancer fortement la validité de ce stéréotype.
- 7 1er février 1937, « Le fascisme, fils du libéralisme », n° 53.
- 8 Jacques Ellul, 1982, Seuil, coll. Empreintes.
20Il faut d’abord insister sur le fait que cette pensée dialectique est toujours en mouvement à la différence d’un système philosophique. On doit donc tenir compte de la dimension diachronique, car Ellul n’analyse pas le phénomène technicien de façon identique en 1937 dans la revue « Esprit »7, en 1954 dans la « technique ou l’enjeu du siècle », en 1977 dans « Le système technicien », en 1982 dans « Changer de révolution »8 et en 1988 « Le bluff technologique ».
- 9 Dès 1936, Georges Friedman utilisait le concept de civilisation technicienne in La crise du progrè (…)
21La technique est au CENTRE de toute sa réflexion (sur la politique, l’État et la propagande). La technique est l’enjeu du siècle. Elle est la clé de notre modernité. Nous vivons non pas dans une société post-industrielle mais dans une société technicienne9.
22Si plus généralement, sur le théologique, sa problématique tourne autour de la question : comment concilier la liberté de Dieu avec la liberté de l’homme, c’est aussi 1er Liberté qui est au cœur de sa réflexion sociale. Mais Ella traite le sujet en creux, en décrivant les périls qui la menacent.
23Pour résumer, selon lui, l’homme moderne croit se servir de la technique et c’est lui qui la sert.
24– le Moyen est devenu la Fin
25– la nécessité s’est érigée en vertu.
26– la culture technicienne ne tolère aucune extériorité.
- 10 Cf. « La technique ou l’enjeu du siècle », op.cit. p. 182, ou « Le système technicien », op.cit ; (…)
27La société technicienne – celle dans laquelle un système technicien est installé – tend de plus en plus à se confondre avec le système technicien : produit de la conjonction du phénomène technique et du progrès technique. Mais il faut préciser que la première n’est pas réductible au second, et qu’il existe des tensions entre les deux. Le système technicien est à la société moderne ce que le « cancer » est à l’organisme humain, nous dit Ellul à plusieurs reprises10.
28S’il se livre généralement à une analyse critique, non pas de la Technique « en soi », mais de L’IDÉOLOGIE technicienne, on trouve aussi dans son œuvre des éléments pouvant conforter sa réputation de TECHNOPHOBE, jugeant de la technique à partir de présupposés métaphysiques.
29Il s’agit alors d’une technique personnifiée, hypostasiée, assimilée à une « puissance » voire à un « monstre »… Une Technique qui corrompt tout ce qu’elle touche, une Technique qui EST et qui FAIT le MAL – au sens religieux du terme-bref, une Technique diabolisée.
30Parmi les « techniques de l’homme » (psychologie, relations publiques et sciences humaines), la Propagande a très tôt retenu son attention :
31– en tant que sociologue, Ellul la décrit comme absolument nécessaire à l’intégration de l’homme moderne dans la société technicienne.
32– en tant que chrétien, il la considère comme un obstacle au règne de « La Parole ».
33La Propagande fait entrer la politique dans le monde des images et tend à transformer le jeu politique en exercice d’illusionnisme. L’analyse ellulienne prend appui sur deux constats :
341. La distinction classique entre l’information (la vérité, le Bien) et la propagande (le mensonge, le Mal) pour être rassurante n’en est pas moins extrêmement fragile.
352. La première ne constitue pas, en soi, une garantie contre la seconde.
- 11 « Propagande et démocratie », Revue française de science politique, vol. 2, n° 3, juillet-sept. 19 (…)
36-> l’information est même la condition d’existence de la propagande puisque l’opinion publique n’existe pas – Jacques Ellul l’a écrit dès 195211 et qu’elle est fabriquée par l’information avant de servir de SUPPORT à la propagande.
37-> Il est faux de croire que PLUS l’individu est informé, MIEUX il résiste à la propagande. C’est même le contraire ! (plus informé ne signifie pas mieux informé ; que l’on songe par exemple à la « couverture » de la guerre du Golfe par la chaîne CNN).
38Autre affirmation scandaleuse, la propagande vise en premier les citoyens les plus cultivés et les plus informés : les intellectuels. Plus on a de chaînes, plus on est sensible à leur manipulation ! (Cette métaphore fait aujourd’hui penser aux chaînes de télévision alors qu’elle pourrait s’appliquer aux générations d’intellectuels fascinés par divers régimes totalitaires).
39-> La propagande est nécessaire pour le Pouvoir, mais aussi pour le citoyen. Elle répond à un désir de l’individu. L’information dans une société technicienne étant forcément complexe, pointilliste et catastrophiste ; la propagande ordonne, simplifie et rassure….
40Il existe donc une complicité entre propagandiste et propagande, la « victime » est consentante… Et ce constat ne s’applique pas seulement aux régimes totalitaires. Le diagnostic d’Ellul peut ainsi se résumer en deux propositions :
411 – Pas de démocratie sans information, mais pas d’information sans propagande.
422 – Pour survivre, la démocratie est condamnée, elle aussi, à faire de la propagande. Or, par essence, la propagande est la négation de la démocratie.
43En outre, la démocratie n’est pas EN SOI un bon objet de propagande. Il faut la ravaler au rang de MYTHE pour en faire un support efficace. Ce faisant, on ne prépare pas au COMPORTEMENT démocratique, on change seulement l’ORIENTATION du conditionnement.
44L’OBJET de la propagande (la démocratie) tend alors à s’assimiler à sa forme (la propagande, par essence totalitaire), car l’instrument n’est pas neutre.
45Ensuite, Ellul réfute l’argument traditionnel : en démocratie pluraliste, PLUSIEURS propagandes contradictoires finissent par s’annuler au profit de la liberté de choix du citoyen.
46Dire que le NOMBRE des propagandes est une garantie de leur innocuité est aussi absurde que de prétendre qu’un mal chasse l’autre. (Un boxeur qui reçoit une série de coups à droite après en avoir encaissé sur sa gauche n’en est que plus groggy).
47Enfin, sur le plan spirituel : la propagande (la « fausse parole » qui relève du Réel et non du Vrai) constitue un obstacle au règle de la Parole.
48Mais la propagande qui supprime la faculté de CHOISIR ne risque-t – elle pas de corrompre l’essence même de la politique ? Quelles sont les conséquences dans le champ politique du primat des moyens sur les fins ? Qu’advient-il de la politique dans le cadre d’une société technicienne ?
49– La politique relève désormais du Nécessaire et de l’Éphémère.
50– Les politiciens s’agitent pour conserver les apparences d’une initiative abandonnée en réalité aux techniciens (évacuation du politique par le fait bureaucratique, inversion du modèle théorique d’une administration soumise à l’autorité des élus, dans le processus décisionnel : le seul critère de légitimation est désormais l’efficacité).
51– La société technicienne implique une confusion du politique et du social. Tout est politique mais la politique n’est qu’ILLUSION. La politique s’est substituée à la Religion, l’État moderne a pris la place de Dieu.
52– La souveraineté populaire n’est qu’un mythe et le suffrage universel s’avère incapable de sélectionner de bons gouvernants et de contrôler leur action (il est aussi illusoire de croire au contrôle du peuple sur ses représentants qu’à celui des élus sur les techniciens).
53– L’État technicien est par essence totalitaire, peu importe sa forme juridique et sa couverture idéologique. Véritable leitmotiv d’Ellul depuis les années trente : en face du fait déterminant – l’université de la technique – les particularités politico-institutionnelles doivent être considérées comme secondaires. (D’où son indifférence à l’égard du conflit est/ouest, son refus de choisir une forme de dictature contre une autre puisque TOUS les régimes poursuivent des fins identiques : l’efficacité, la puissance…).
54Ellul ne revendique pas l’abolition de l’État. L’homme moderne étant ce qu’il est, Ellul ne croit pas à l’instauration d’une société anarchiste. Il prône une attitude libertaire face au « désordre établi » et il demande à ses lecteurs de jouer les GRAINS DE SABLE dans une mécanique techno-politique trop bien huilée.
- 12 Cf. ses « Directives pour un manifeste personnaliste » rédigées avec Bernard Charbonneau au milieu (…)
55Avec « Changer de révolution », Ellul prouve qu’il n’est pas l’obstiné technophobe dépeint par ses adversaires. Il croit à l’époque (en 1981) que la micro-informatique apporte aux théories autogestionnaires et conseillistes, les moyens matériels de leurs ambitions. Cet outil – combiné avec une révolution interne du socialisme – devrait permettre de coordonner librement l’activité libre de petits groupes autogérés12.
56La publication du « Bluff technologique » en 1988 est venue ruiner cet espoir : « L’informatique créatrice de liberté est un mythe et rien d’autre » (p. 329). L’avertissement du livre est encore plus net : « Il est aujourd’hui trop tard pour espérer changer le cours de la technique. Une chance décisive dans l’histoire de l’humanité a été perdue » (p. 9-10).
57Néanmoins toutes les portes ne sont pas définitivement fermées. Dans le même ouvrage, Ellul écrit, en italique : JUSQU’ICI, l’information a joué comme un instrument de centralisation Le « jusqu’ici » permet toujours d’envisager un retournement ultérieur…
58Espoir à mettre en parallèle avec un invariant de son discours théologique – ou plus exactement de son message spirituel – l’espérance qui suppose un recommencement indéfini dans les situations désespérées…
59Jacques Ellul rappelle ainsi la Parole divine : « tout est permis », « rien n’est écrit ». L’homme reste le libre acteur de sa propre histoire.
Ellul, a remarquablement éclairé le rapport tout à la fois complémentaire et antagoniste de l’image et de la parole.
Parole ou image, quelle place, quel rapport ?
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(Conférence donnée à Montpellier dans le cadre des Dominicales, le 26 mars 2023. Version audio, un peu plus brute, à venir)
La thèse d’Ellul
En évoquant tout à l’heure très brièvement le propos d’Ellul, je vous citais cette phrase : « le voir refuse le temps et la distance qu’accorde justement la parole ». Ce n’est qu’une partie de la thèse.
Ellul a mené une réflexion considérable sur la société technicienne qui l’a fait connaître dans le monde entier, en particulier aux Etats-Unis. Il est parti d’un constat que nous faisons tous : plus la technique se développe et prend de la place, plus l’image en prend aussi. Pas besoin d’aller plus loin que nos écrans pour nous en rendre compte : les machines à écrire sont désormais reléguées dans les musées.
Mais Ellul ne s’arrête pas là : pour lui, le développement de la technique se fait essentiellement par l’image. Pensez à tous ces objets qui n’existent dans un premier temps qu’en image, au travers de plans. Vous allez me dire « tant mieux », le fameux progrès est à ce prix. C’est là le bon côté de l’image dont on oublie du coup les mauvais côtés qu’Ellul s’attache à rappeler dans son livre.
Ellul ne parle pas tant de l’addiction incontestable que crée l’image, ce serait trop évident et facile : rares sont ceux aujourd’hui qui ne se promènent pas en tout temps et en tout lieu avec leur smartphone, qu’ils n’hésitent pas à sortir à tout propos. Pour notre auteur, le défaut principal de l’image est ailleurs : l’image ne dit rien par elle-même, il faut l’interpréter. On en a encore beaucoup plus conscience aujourd’hui qu’en 1981 au moment où Ellul écrivait son ouvrage : les infox ou fake news reposent presque toujours sur l’image, sur son interprétation. Non pas que cette image soit nécessairement transformée ou trafiquée, encore qu’elle le soit souvent, mais elle est difficile à « lire », et, surtout, on va très souvent la sortir d’un tout autre contexte, pour illustrer un événement dont elle va transformer le sens. Nos journaux aujourd’hui sont contraints de multiplier les efforts pour être sure qu’une image qu’on leur propose est bien relative à l’événement commenté.
La deuxième faiblesse de l’image est qu’elle capte un moment mais finit par disparaître au profit d’autres images. Bien sûr, on la stocke, mais elle garde une valeur ponctuelle. Elle est donnée, complète, offerte une fois pour toutes à nos yeux. Ellul souligne qu’elle se déploie dans l’espace mais pas dans le temps.
La troisième faiblesse de l’image telle que relevée par Ellul, est qu’elle ne nous transmet aucun rapport à la vérité. L’image nous « colle » à elle, sans aucune distance, elle est un simple constat. Combien de fois avons-nous entendu : « mais si, c’est vrai, je l’ai vu à la télé » ? Il y a là une confusion très fréquente entre le vu et le vrai : rien d’étonnant compte tenu de ce que je viens de vous dire sur la nécessaire interprétation, absente de l’image brute.
Ici me revient à l’esprit un film d’Antonioni, tout à la foi remarquable dans son esthétisme et aujourd’hui très justement discuté dans son contenu misogyne, Blow Up. Quoi qu’il en soit de cette dimension regrettable, le film rapporte les atermoiements d’un photographe face à une photo prise par hasard, et qui semble après agrandissement révéler un meurtre. Et pourtant, quand le photographe revient sur le lieu de la prise de vue, plus rien n’est perceptible. Toute la thématique de la vue et de la vérité est ainsi présente dans ce film qui date de 1966.
Mais le meilleur commentaire que je puisse faire sur la tromperie de l’image demande de revenir au chapitre 3 de la Genèse et à la fameuse faute d’Adam et Eve. Dieu leur a livré une parole « vous ne mangerez pas du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin » (2,16-17). Et voici qu’avant de consommer le fruit de cet arbre interdit, qu’il soit de la vie ou de la connaissance du bien et du mal, que nous dit-on de lui ? « La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir » (3,6, avec deux emplois d’un coup du verbe « voir »). La vision, appuyée sur une suggestion forte du Tentateur, génère la séduction et conduit à la faute : l’image est trompeuse, la vérité du fruit, si je peux parler ainsi, est absente.
Singularité et atouts de la parole
Pour Ellul, la vérité, dimension si importante de l’évangile, n’est donc pas donnée par l’image, en principe statique, mais par la parole. Et singulièrement bien sûr la parole de Dieu.
La parole se déploie dans le temps, avec les atouts que cela implique : réflexion, correction, ajustement. Dès lors, la vérité n’est jamais fixée une fois pour toutes, elle prend son temps, elle se manifeste et se cache en même temps, elle s’apprivoise. Elle se dit dans des mots, et dans des relations entre les mots, qui ont une histoire, qui bougent avec le temps, qui peuvent se lire et se comprendre de plusieurs manières. Soit dit en passant, telle est la raison pour laquelle l’Ecriture sainte est sans cesse à relire et réinterpréter. La parole n’est pas l’amie de l’immédiateté.
Mais dira-t-on, notre monde n’est-il pas rempli de paroles, que peut-on lui reprocher à ce plan-là ? Justement d’être rempli par une foule de paroles en désordre et sans profondeur. Les courriers des lecteurs sur les réseaux sociaux en sont le plus souvent une excellente illustration. L’une des raisons de cette superficialité est que ces paroles ne laissent aucune place au silence sur le fond duquel elles se déploient.
En effet, parole et silence vont de pair, et la parole ne donne tout son suc que lorsqu’elle se dit sur l’arrière-plan du silence. C’est à mes yeux le sens du mutisme de saint Joseph dans l’évangile de Matthieu, dans le récit de l’enfance où Joseph joue pourtant un rôle proéminent : son silence est accordé à la parole de Dieu qui va naître.
Certains d’entre vous en ont sans doute fait l’expérience : le désert, que l’on imagine volontiers comme le lieu du parfait silence, est souvent très bruyant mais il faut le silence pour en entendre le bruissement, comme celui d’une parole. Comment ne pas penser ici à l’expérience faite par le prophète Elie telle qu’elle est rapportée dans le premier livre des Rois ? Voici le récit :
« L’ange dit à Elie : « Sors et tiens-toi dans la montagne devant le Seigneur. » Et voici que le Seigneur passa. Il y eut un grand ouragan, si fort qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, en avant du Seigneur, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; et après le tremblement de terre un feu, mais le Seigneur n’était pas dans le feu ; et après le feu, le bruit d’une brise légère. Dès qu’Elie l’entendit, il se voila le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la grotte… » (1R 19,11-13)
Il est intéressant de noter les différentes traductions du passage traduit par la Bible de Jérusalem « le bruit d’une brise légère ». Chouraqui parle d’un « silence subtil », la TOB d’un « souffle ténu ». C’est dire que la parole de Dieu ne s’impose pas, ni n’en impose. Et au-delà de la maladresse des commentateurs ou conférenciers, dont je ne m’exclus pas, c’est sans doute la raison principale pour laquelle, le monde d’aujourd’hui, plein de bruits et de fureurs, a tant de mal à entendre cette parole de Dieu.
L’image à sa place
Chers amis, vous vous demandez sans doute quelle doit donc être la place de l’image, et si je ne la méprise pas. Mais non ! Non seulement nous ne pouvons lui échapper, mais en outre elle nous est indispensable comme fondement. Je cherche donc à lui donner sa vraie place qui n’est pas de nous guider dans la vie au nom d’une prétendue vérité qu’elle atteindrait.
Aujourd’hui, l’image fait trop souvent écran et a partie liée avec l’apparence. Pardonnez-moi de le dire de manière un peu brutale, mais j’imagine que si le smartphone avait existé au moment de la crucifixion de Jésus, nous n’aurions rien vu et compris d’autre d’une photo prise à cette occasion que celle d’un malfaiteur puni au milieu d’autres malfaiteurs. C’est la parole de l’évangile qui a révélé le vrai sens de cet événement et a changé la donne !
Vous me direz peut-être que les apparitions ont joué le premier rôle. Je n’en suis pas si sûr. Souvenez-vous de la rencontre de Marie-Madeleine et de Jésus qu’elle prend pour le jardinier. Ce qui va changer son regard, ce n’est pas ce qu’elle voit, mais ce qu’elle entend, à savoir la manière affectueuse dont Jésus s’adresse à elle en prononçant son prénom, Marie. L’épisode est magnifique, et je ne résiste pas au plaisir de vous en lire les versets principaux :
« Marie-Madeleine voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je l’enlèverai. »
Jésus lui dit : « Marie ! » Se retournant, elle lui dit en hébreu : « Rabbouni » – ce qui veut dire : « Maître. » » (Jn 20,14-16)
Je vais y insister. L’image montre le fait, la crucifixion de trois condamnés ou une rencontre de deux personnes amies : on a besoin d’elle. La parole, que ce soit celle de la transfiguration qui prépare et interprète la Passion, celle de la conversation de Jésus avec les brigands crucifiés à ces côtés, ou encore celle de Jésus à Marie-Madeleine, cette parole, et spécialement celle de Dieu, dit autre chose : la vérité qu’une image ne saura jamais vraiment transmettre ! Et pour un chrétien, c’est là chose essentielle !
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