Arnaud Bertrand
L’ ancien président du Conseil de sécurité de l’ONU, est, à mon avis, l’un des observateurs géopolitiques les plus avisés. Lui aussi estime qu’il y a eu récemment « un grand changement » dans l’approche des États-Unis envers la Chine : ils sont passés d’une volonté de subjuguer la Chine à une « acceptation implicite de la Chine comme concurrent », se résignant ainsi à une coexistence sur un pied d’égalité.
Cela n’est pas fait par gentillesse ou bonne volonté, mais – comme l’explique Mahbubani – c’est motivé par des forces structurelles : la subjugation ne fonctionne que lorsqu’il y a asymétrie, mais une fois que vous savez que l’autre partie peut vous faire autant de mal que vous pouvez lui faire du mal, la résignation à la parité devient rationnelle.
J’ai beaucoup écrit sur ce sujet au cours des six derniers mois, car je constate moi aussi ce changement (et beaucoup d’autres aussi), et je reçois toujours beaucoup de réactions négatives de la part de personnes affirmant que les États-Unis sont fondamentalement impérialistes, qu’ils n’abandonneront jamais vraiment leurs ambitions hégémoniques et qu’il s’agit simplement d’une obscurcissement stratégique ou d’un retrait tactique.
Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne la puissance.
Évidemment, les États-Unis préféreraient rester hégémoniques et écraseraient la Chine en un clin d’œil s’ils le pouvaient – mais ils ne le peuvent pas, et c’est là tout l’enjeu. La puissance ne dépend pas de ce que l’on veut, mais de ce que l’on peut faire .
Et le fait est que les États-Unis ne peuvent tout simplement plus dominer la Chine. On se focalise sur l’intention alors que c’est presque sans importance, comme le dit le dicton : « En enfer, on veut de l’eau glacée »…
Il ne faut pas non plus confondre cela avec ce que ce n’est pas : les États-Unis ne cesseront pas de rivaliser avec la Chine ni de déployer tous les efforts possibles pour obtenir ou conserver des avantages. Accepter la Chine comme un pair ne signifie pas amitié (ce qui n’existe même pas en géopolitique, comme le disait De Gaulle : « Aucune nation n’a d’amis, seulement des intérêts »). Cela signifie simplement que la domination est exclue, considérée comme une quête insensée, et que la question n’est plus « comment éliminer ce rival » mais « comment prendre l’avantage malgré lui ».
L’homme d’État singapourien Kishore Mahbubani