Roger Köppel, éditeur de l’hebdomadaire suisse Weltwoche, pourrait bientôt être ajouté à la liste des sanctions de l’UE- Berliner Zeitung

Liberté d’expression

Roger Köppel, éditeur de l’hebdomadaire suisse Weltwoche, pourrait bientôt être ajouté à la liste des sanctions de l’UE. Ce serait une nouvelle atteinte de Bruxelles à la liberté d’expression.

Boban Dukic

29 décembre 2025

Roger Köppel, rédacteur en chef de Weltwoche, lors de son discours lors du coup d'envoi des élections UDC

Roger Köppel, rédacteur en chef de Weltwoche, lors de son discours lors du coup d’envoi des élections UDCAndreas Haas/image

Il s’agit d’un avertissement d’une rare clarté, émis par l’un des plus éminents experts en droit international des sanctions. Le juriste et professeur de droit des affaires allemand Viktor Winkler a récemment conseillé à l’éditeur et publiciste suisse Roger Köppel, dans une interview largement relayée par le groupe de presse Tamedia, de contacter immédiatement et de manière proactive l’Union européenne.

Cet appel urgent se justifie par la possibilité réelle que le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Weltwoche soit inscrit sur la liste des sanctions de l’Union européenne.

Ce qui paraissait impensable il y a encore quelques années constitue désormais une menace concrète pour un journaliste d’un pays européen neutre.

L’affaire Köppel fait suite à une mesure déjà mise en œuvre qui suscite une vive inquiétude au sein des médias et de la communauté juridique européenne. Mi-décembre, l’UE a inscrit Jacques Baud, ancien colonel de l’armée suisse et analyste stratégique, sur sa liste de sanctions. L’accusation : Baud se fait le porte-parole de la propagande pro-russe et propage des théories du complot.

Pour Baud, qui vit désormais à Bruxelles, ces sanctions équivalent à une « mort civile », selon l’expression du professeur Winkler. Ses comptes sont gelés, sa situation financière anéantie. Baud compte contester cette décision en justice.

Une scène pour les voix indésirables

Avec cette décision, l’UE entame une nouvelle phase de sa lutte contre ce qu’elle considère comme une menace hybride et la désinformation. Alors qu’au début du conflit ukrainien, l’attention se portait exclusivement sur les ressortissants et organisations russes, le champ d’application s’est considérablement élargi. « Le fait que des individus occidentaux soient également visés est une nouveauté absolue », affirme Winkler.

Cet élargissement soulève des questions fondamentales quant à la proportionnalité, à l’état de droit et, surtout, à l’avenir de la liberté d’expression en Europe.

Au cœur du débat se trouve Roger Köppel, dont le journal conservateur de droite Weltwoche fait de lui l’une des figures les plus controversées du paysage médiatique suisse. Ses détracteurs l’accusent de s’être transformé d’un organe de presse établi en une plateforme populiste de droite.

Sanctions de l'UE contre Jacques Baud : un coup porté à la liberté d'expression

Regard lucide du président serbe Aleksandar Vučić sur la situation en Europe

Köppel est connu pour donner la parole à ceux qui sont rarement entendus ailleurs. Des figures de proue de la droite conservatrice européenne, comme le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, le président serbe Aleksandar Vučić et la dirigeante de l’AfD Alice Weidel, lui accordent des interviews tout aussi volontiers que des voix marginalisées dans le débat public allemand.

Il s’agit notamment de l’ancien général de l’OTAN Harald Kujat ou de la publiciste Gabriele Krone-Schmalz, souvent « discrédités » en tant que « défenseurs de Poutine », principalement en raison de leurs déclarations sur la guerre en Ukraine, car ils soulignent également les lacunes de l’Occident.

Cette approche journalistique, associée aux voyages de Köppel à Moscou et à ses critiques acerbes des sanctions occidentales contre la Russie, l’a apparemment exposé à l’attention potentielle des responsables des sanctions à Bruxelles.

Critères de sanction arbitraires

Dans un entretien accordé à NZZ am Sonntag, Köppel a lui-même évoqué les « principes éditoriaux éprouvés d’un journalisme objectif » qui régissent son quotidien depuis 92 ans. Il s’agit notamment de donner la parole à « toutes les opinions, tous les points de vue et tous les intérêts pertinents ». Mais ce principe même pourrait bien causer sa perte.

Les critères d’inscription sur la liste des sanctions sont d’une imprécision alarmante. Dans l’interview susmentionnée, le professeur Winkler a critiqué la sélection des personnes sanctionnées, la jugeant hautement arbitraire : « L’UE s’est totalement discréditée dans sa sélection des personnes inscrites sur la liste, et surtout dans celle des personnes exclues », a déclaré l’expert juridique.

À titre d’exemple, il cite l’oligarque Vladimir Potanine, l’un des plus proches soutiens de Poutine, qui, en raison de son rôle crucial dans l’approvisionnement européen en nickel, n’a jusqu’à présent fait l’objet d’aucune sanction. À l’inverse, des individus ayant des liens très ténus avec le Kremlin ont été inscrits sur la liste. « Cela a considérablement affaibli les critères d’attribution des sanctions », conclut Winkler.

La moquerie au lieu de la solidarité

La réaction de certains médias traditionnels est également très préoccupante. Au lieu de remettre fondamentalement en question la sanction qui pèse sur un confrère journaliste comme une atteinte à la liberté de la presse, certains le ridiculisent ouvertement. Jörg Lau, rédacteur à Die Zeit, a commenté un article sur l’avertissement adressé à Köppel sur la plateforme X par ces mots : « Bien. Traître. » Le message a ensuite été supprimé.

Au moment de la publication, la Berliner Zeitung avait demandé à Lau pourquoi il avait supprimé sa publication et s’il maintenait ses propos, mais il n’avait toujours pas reçu de réponse.

Les réactions aux propos de Lau n’ont pas tardé à se faire sentir. Sevim Dağdelen, homme politique du BSW, a écrit sur X : « Ceux qui traitent les critiques de traîtres, applaudissent la répression et appellent à l’exclusion sociale utilisent le langage des régimes totalitaires – et ce, au nom de la démocratie. Quelle révélation de la part d’un journaliste du Zeit ! »

L’avocat spécialisé dans les médias, Joachim Steinhöfel, a tenu des propos similaires, analysant l’attitude sous-jacente. Il a également publié sur X : « Il ne s’agit plus d’une meilleure argumentation, mais d’anéantissement moral, de légitimation de la répression et d’exclusion sociale de l’opposant, stigmatisé comme un ennemi intérieur. Cette logique ami-ennemi nuit davantage à la liberté que n’importe quel reportage incontestable. »

climat d’autocensure

Ces commentaires montrent que cet incident dépasse largement le cadre d’une publication irréfléchie sur les réseaux sociaux. Il est perçu comme le symptôme d’un rétrécissement du spectre des opinions acceptables et d’un débat de plus en plus agressif. La propension à sanctionner et à ostraciser socialement ceux qui diffusent des opinions indésirables, plutôt que de les réfuter par le dialogue, semble se renforcer.

Cette évolution fournit surtout de nouveaux arguments aux critiques américains qui accusent depuis longtemps l’Europe de faire preuve d’une tolérance de plus en plus faible envers la diversité des opinions. Lorsqu’un responsable politique décide à huis clos quelles activités journalistiques méritent des sanctions, un dangereux précédent est créé.

Cette mesure, censée protéger la démocratie, menace de saper les principes libéraux mêmes qu’elle est censée défendre. La crainte d’une ruine existentielle par le biais de sanctions instaure un climat d’autocensure où les analyses et les points de vue controversés ne sont plus exprimés de peur d’être taxé de propagande.

Une démocratie résiliente devrait puiser sa force non dans les interdictions, mais dans la puissance du débat ouvert, la promotion de l’éducation aux médias et la diversité du discours libre. Où s’arrête la prétendue protection contre la propagande, et où commence la censure des opinions dissidentes ? L’affaire Köppel pourrait servir de test décisif à cet égard.

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