Interview de Lavrov sur le dialogue américano-russe sur le règlement du conflit ukrainien; la Russie ne lâche rien sur le fond.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a donné à la presse une interview pour évoquer le dialogue américano-russe sur le règlement du conflit ukrainien, les progrès de la Russie sur le champ de bataille et l’importance de créer un système viable de garanties de sécurité.

Question : En février, la Russie et les États-Unis ont convenu d’entamer des travaux de normalisation de leurs relations. À votre avis, y a-t-il eu des progrès en la matière près d’un an plus tard ? Dans quelle mesure peut-on considérer comme normales les relations diplomatiques entre Moscou et Washington aujourd’hui ?

Sergueï Lavrov : En effet, dès leur conversation téléphonique du 12 février – leur premier contact après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche –, les présidents russe et américain se sont accordés sur la nécessité de surmonter au plus vite « l’héritage toxique » de l’administration Biden, dans l’intérêt de la normalisation des relations russo-américaines. Ce travail a débuté immédiatement. Depuis lors, nos contacts sont réguliers. Les deux parties comprennent l’importance de comparer régulièrement leurs positions, tant sur les questions bilatérales que sur les problèmes internationaux d’actualité, notamment la situation en Ukraine.Parallèlement, ce processus n’a pas été simple. Les circonstances aggravantes restent nombreuses. Les équipes de négociation du ministère russe des Affaires étrangères et du département d’État américain concentrent leurs efforts sur le rétablissement du plein fonctionnement de nos missions diplomatiques. À l’issue de plusieurs séries de consultations et de réunions techniques, nous sommes parvenus à certains accords visant à améliorer le fonctionnement de nos missions diplomatiques et de leur personnel dans leurs pays d’accueil respectifs.Il est désormais important d’aborder des questions plus importantes, notamment la reprise des vols directs et la récupération de nos biens diplomatiques saisis. La partie américaine a reçu nos propositions visant à lever ces obstacles majeurs qui entravent toute amélioration concrète de nos relations. Cependant, le département d’État américain persiste à vouloir lier ces questions à des sujets politiques sans rapport avec le sujet. Ce travail se poursuivra.

Le président russe Vladimir Poutine et le président américain Donald Trump lors de la conférence de presse suivant leur rencontre à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025. - Sputnik International, 1920, 29.12.2025

Le président russe Vladimir Poutine et le président américain Donald Trump lors de la conférence de presse suivant leur rencontre à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025

Question : Moscou a-t-elle un plan B au cas où le président américain Donald Trump se retirerait des opérations de maintien de la paix en Ukraine ? Un tel rejet, hypothétique, par les États-Unis de son rôle d’intermédiaire concernant l’Ukraine compromettrait-il les perspectives de relations entre la Russie et les États-Unis ?

Sergueï Lavrov : La Russie a maintes fois souligné son engagement indéfectible en faveur de solutions politiques et diplomatiques à la crise ukrainienne.

L’administration américaine mène actuellement une médiation active et constructive. Ces derniers jours, les présidents russe et américain ont eu d’importants entretiens téléphoniques à ce sujet. Nous avons constaté que le président Trump déploie des efforts sincères et sérieux, quasiment quotidiennement, pour trouver une solution, tout en s’efforçant de ne pas céder aux pressions du régime de Kiev et des Européens.

Nous espérons que les États-Unis sauront respecter les accords conclus à Anchorage.

Notre ligne de conduite reste inchangée. L’armée russe conserve pleinement l’initiative stratégique, et l’Occident le comprend.

Récemment, le président russe Vladimir Poutine s’est exprimé lors d’une réunion du Conseil du ministère de la Défense et a répondu aux questions lors d’une interview téléphonique.

Il a réaffirmé clairement que tous les objectifs de l’opération militaire spéciale seront atteints, de préférence par la voie du dialogue, mais, si nécessaire, par la force.

Il nous apparaît évident que l’agenda russo-américain ne saurait se limiter à la seule question ukrainienne. Nos États, qui sont les plus grandes puissances nucléaires et membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, portent une responsabilité particulière dans le maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité stratégique internationales.

Le président Vladimir Poutine a rencontré l'envoyé spécial du président américain pour le Moyen-Orient, Steven Witkoff - Sputnik International, 1920, 29.12.2025

Le président Vladimir Poutine a rencontré Steven Witkoff, envoyé spécial du président américain pour le Moyen-Orient.

Question : Lors des contacts russo-américains, les parties ont-elles évoqué la nécessité, pour le règlement du conflit, que l’Ukraine organise des élections ? À quel stade cela devrait-il se produire : comme condition à une paix durable ou comme conséquence de celle-ci ?

Sergueï Lavrov : Les pouvoirs présidentiels de Vladimir Zelensky ont expiré en mai 2024. L’élection en Ukraine doit se tenir dans le respect de la loi. Nous avons constaté que les États-Unis partagent cette position.

Les dirigeants actuels de Kiev ont besoin d’un mandat pour signer tout accord de paix, mandat qui ne peut être conféré que par des élections – plus précisément, un processus électoral transparent et équitable auquel toutes les forces politiques concernées peuvent participer. Le peuple ukrainien, y compris la grande majorité de ses compatriotes résidant actuellement en Russie, doit enfin avoir la possibilité de décider de son propre avenir. Il est crucial que l’organisation d’un tel vote ne serve pas de prétexte à un cessez-le-feu temporaire destiné à faciliter le réarmement des forces ukrainiennes.

Cependant, les élections ne constituent pas une fin en soi. La priorité doit être d’établir des garanties juridiquement contraignantes qui s’attaquent aux causes profondes de ce conflit.

Les principes fondateurs sur lesquels la Russie et la communauté internationale ont reconnu l’État ukrainien doivent être rétablis. Cela implique de consacrer le statut de neutralité, de non-alignement et de dénucléarisation de l’Ukraine ; de parvenir à sa démilitarisation et à sa dénazification ; et de mettre un terme au développement militaire du territoire ukrainien par les pays de l’OTAN.

Les droits et libertés des Russes de souche et des citoyens russophones d’Ukraine doivent être garantis, et la persécution de l’orthodoxie canonique doit cesser.

En outre, Kiev et ses soutiens occidentaux doivent reconnaître les nouvelles réalités territoriales consécutives à l’adhésion de la Crimée, de Sébastopol, des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, et des régions de Zaporijia et de Kherson à la Fédération de Russie.

En définitive, il est indispensable d’établir un système viable de garanties de sécurité. C’est dans ce contexte que nous avons adressé, en septembre, une invitation formelle au dialogue aux États-Unis. Nous sommes convaincus que les projets de traités soumis par la Russie à Washington et aux capitales européennes en décembre 2021 pourront servir de base solide aux discussions pertinentes.

De telles garanties devront, bien entendu, reposer sur le principe de l’indivisibilité de la sécurité, tel qu’il est consacré dans les documents de consensus des sommets de l’OSCE à Istanbul (1999) et à Astana (2010)

Question : 

Le traité New START expire le 5 février 2026. Quels sont les plans de Moscou si Washington ne répond pas à nos propositions de prolongation ?

Sergueï Lavrov : N’allons pas trop vite en besogne. Avant l’expiration du traité, il serait judicieux de laisser aux États-Unis le temps de mener à bien un examen approfondi de l’initiative du président Vladimir Poutine visant à maintenir les limites quantitatives du traité New START sous forme de mesures unilatérales et volontaires.

Moscou n’est pas la seule à attendre une réponse claire de Washington. La plupart des nations se préparent activement à la Conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 2026. Leurs approches seront sans aucun doute influencées, en grande partie, par la réaction des États-Unis à l’initiative russe « post-New START ».Nous suivrons de près les mesures prises par la partie américaine, en évaluant la situation dans son ensemble stratégique. Nous sommes préparés à toute éventualité.

Question : 

Comment Moscou va-t-elle réagir à la décision de l’UE d’interdire de facto les visas Schengen à entrées multiples pour les Russes ?

Sergueï Lavrov : Une réponse mesurée à cette nouvelle mesure hostile est en cours d’élaboration, conformément à nos intérêts nationaux. Toute décision sera annoncée en temps voulu. Pour l’heure, les citoyens des pays de l’UE continuent de bénéficier des dispositions de l’accord bilatéral de facilitation des visas de 2006 avec la Russie, qui prévoit notamment la délivrance de visas à entrées multiples valables jusqu’à cinq ans. Nous continuons d’appliquer cette procédure unilatéralement, malgré la dénonciation de l’accord par l’UE en 2022.

Par ailleurs, les citoyens de tous les États membres de l’UE peuvent toujours se rendre en Russie selon un régime simplifié, grâce à un visa électronique unique, renouvelable sans limitation de durée.

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