RISQUE IMMOBILIER INASSURABLE. UN JOUR CE SERA LE RISQUE FINANCIER CAR IL DEPASSERA LES POSSIBILITES DE LA FED ET DU TRESOR

SHANAKA ANSLEM PERERA

Le 7 janvier 2025, l’incendie de Pacific Palisades a ravagé certaines des zones résidentielles les plus chères de l’hémisphère occidental. En deux semaines, quarante milliards de dollars de pertes assurées ont été engloutis par les flammes qui ont dévasté des quartiers où la valeur médiane des maisons dépassait les deux millions de dollars. Pacific Palisades, Altadena, les montagnes de Santa Monica : seize mille bâtiments détruits. L’incendie le plus coûteux de l’histoire, survenu durant la deuxième semaine de l’année civile, avant même le début officiel de la saison des feux.

Mais voici le détail qui devrait interpeller quiconque pense comprendre le fonctionnement du monde : lorsque les enquêteurs ont analysé la couverture d’assurance dans les zones incendiées, ils ont découvert que State Farm avait résilié près de 70 % de ses polices à Pacific Palisades dans les mois précédant l’incendie. Le plus grand assureur de Californie avait examiné les codes postaux les plus riches de l’État et conclu que le risque était inassurable, quel que soit le prix autorisé par les autorités de réglementation. Or, le risque s’est matérialisé, précisément là où l’assureur l’avait prédit, précisément parce que la dynamique physique des feux de forêt à l’interface forêt-ville avait franchi un seuil que les calculs d’assurance ne pouvaient plus prendre en compte.

Ce n’est pas une histoire de changement climatique, même si ce dernier en fait partie. Ce n’est pas une histoire de réglementation des assurances, même si les défaillances réglementaires l’ont accélérée. Ce n’est pas une histoire de marchés immobiliers, même si la valeur des biens immobiliers en est le mécanisme de transmission.

C’est une histoire de transitions de phase, du moment où un système qui absorbe des contraintes franchit un seuil invisible et se réorganise en quelque chose de fondamentalement différent. C’est une histoire de thermodynamique, de l’inévitable réalité qu’on ne peut transférer indéfiniment de l’entropie d’une partie d’un système à une autre sans que le système ne finisse par la restituer. C’est une histoire de topologie de réseau, de la façon dont la structure particulière des liens entre assureurs, réassureurs, banques et propriétaires détermine où les défaillances en cascade se propageront et où elles seront absorbées.

Le marché américain de l’assurance habitation traverse une transition majeure. À l’instar de l’eau qui se transforme en glace, d’un matériau magnétique qui perd son magnétisme au-delà de la température de Curie, ou encore d’un écosystème qui bascule d’un état stable à un autre, le système se réorganise.

L’ancien équilibre, où le risque était mutualisé géographiquement et temporellement, puis transféré par différents niveaux de réassurance jusqu’à se diluer dans l’immensité du capital mondial, est en train de s’effondrer.

Un nouvel équilibre se dessine, dans lequel le risque est rapatrié à sa source, détenu par les propriétaires, les banques régionales et les gouvernements des États, au lieu d’être distribué par le biais de l’architecture sophistiquée du transfert mondial des risques.

Ce qui rend cette transformation remarquable, ce n’est pas tant qu’elle se produise, mais plutôt qu’elle obéisse à des lois que les physiciens connaissent depuis deux siècles. Les mathématiques du flux de chaleur et celles de la propagation des risques sont structurellement identiques.

La dynamique qui régit la propagation des épidémies est la même que celle qui régit l’effondrement du marché de l’assurance. Les principes qui déterminent le moment où un système complexe subit une transition catastrophique sont universels. Pourtant, presque aucun analyste de la crise de l’assurance n’a perçu ces schémas, car il reste enfermé dans des silos disciplinaires qui l’empêchent d’appréhender la structure unifiée.

Cet article s’efforce de comprendre la structure unifiée du marché immobilier américain. Il intègre l’économie financière, la thermodynamique, la science de la complexité, la théorie des réseaux et les neurosciences comportementales pour révéler ce qui se passe réellement et pourquoi la transformation à venir sera plus profonde et plus prévisible que la plupart des gens ne l’imaginent. Les experts qui analysent cette crise dans leurs domaines respectifs sont comme les aveugles et l’éléphant : chacun ne touche qu’une partie de l’animal, sans pouvoir l’appréhender dans son ensemble. Ce qui suit est une tentative pour appréhender l’éléphant dans son ensemble.


I. La thermodynamique du risque

L’assurance, dans son essence même, est un système de gestion de l’entropie. Ce n’est pas une métaphore. C’est une réalité mathématique.

Pour comprendre pourquoi, il est nécessaire de définir brièvement ce qu’est l’entropie. En physique, l’entropie mesure le désordre, c’est-à-dire le nombre de configurations microscopiques possibles compatibles avec un état macroscopique. Un verre d’eau à température ambiante possède une entropie élevée car les molécules d’eau peuvent s’agencer d’une infinité de façons tout en restant de l’eau à température ambiante. Un glaçon possède une entropie plus faible car sa structure cristalline contraint les agencements possibles. Le second principe de la thermodynamique stipule que l’entropie d’un système fermé augmente toujours ou reste constante ; elle ne diminue jamais. Le désordre tend vers un désordre accru.

Mais l’entropie possède une interprétation plus profonde qui dépasse largement le cadre de la physique. Claude Shannon, dans son ouvrage fondateur sur la théorie de l’information en 1948, a démontré que l’entropie est aussi une mesure de l’incertitude, de l’information nécessaire pour décrire un état. Plus l’incertitude est grande, plus l’entropie est élevée. Moins l’incertitude est grande, plus l’entropie est faible. Et ce lien entre désordre physique et incertitude informationnelle n’est pas fortuit. Il s’agit de la même chose, mesurée dans des unités différentes.

L’assurance existe car l’avenir est incertain. Un propriétaire ignore si sa maison brûlera. Sur le long terme, cette incertitude est accablante. Mais lorsqu’on regroupe un grand nombre de propriétaires, un phénomène remarquable se produit : le comportement collectif devient prévisible, même si les événements individuels restent aléatoires. C’est la loi des grands nombres. Si dix mille propriétaires ont chacun une probabilité annuelle d’incendie de 1 %, l’assureur peut prédire avec une grande certitude qu’environ une centaine d’entre eux seront touchés par un incendie. L’incertitude individuelle demeure, mais l’incertitude collective est réduite.

Il s’agit d’une réduction d’entropie. L’assureur transforme l’état d’entropie élevée de l’incertitude individuelle en un état d’entropie plus faible, celui de la prévisibilité collective. La prime versée par chaque propriétaire représente le coût de cette transformation. Et comme toute réduction d’entropie, elle exige un travail. L’assureur doit collecter les primes, évaluer les risques, traiter les sinistres et maintenir des réserves de capital. Ce travail constitue la véritable ressource consommée.

Mais c’est là que la seconde loi s’impose à nouveau : toute réduction d’entropie dans une partie d’un système doit être compensée par une augmentation d’entropie ailleurs. On peut réduire l’incertitude quant aux pertes globales en mutualisant les risques individuels, mais seulement si ces risques sont indépendants. Si le sort des propriétaires est lié, si un seul événement peut en affecter plusieurs simultanément, alors l’efficacité de la mutualisation s’amenuise. Le risque de catastrophe introduit une corrélation. Lorsqu’un incendie ravage Pacific Palisades, il ne choisit pas les maisons au hasard. Il brûle tout sur son passage. L’hypothèse d’indépendance qui rend l’assurance mathématiquement simple s’effondre précisément au moment où elle est le plus nécessaire.

Le secteur de l’assurance a développé des mécanismes pour gérer cette corrélation. La réassurance permet aux assureurs directs de transférer le risque de catastrophe à des entités plus importantes, dotées de portefeuilles plus diversifiés. Le réassureur mutualise les risques de nombreux assureurs directs, à travers différentes zones géographiques et pour différents types de risques. Ce qui est corrélé à l’échelle d’un simple incendie de forêt devient non corrélé à l’échelle d’un portefeuille mondial incluant des séismes au Japon, des tempêtes en Europe et des ouragans dans l’Atlantique. La réduction de l’entropie se propage à travers les différents niveaux de transfert de risques jusqu’à atteindre des entités suffisamment importantes pour considérer les catastrophes comme des écarts acceptables par rapport aux pertes attendues.

Cette architecture a fonctionné pendant des décennies. Elle a fonctionné car les risques physiques sous-jacents étaient suffisamment stables pour que les données historiques permettent de prédire les pertes futures. Elle a fonctionné car les corrélations étaient suffisamment faibles pour que la diversification reste efficace. Elle a fonctionné car les primes pouvaient être fixées à des niveaux qui rémunéraient les preneurs de risque tout en restant abordables pour les cessionnaires de risques.

Les trois conditions ne sont plus remplies.

Les risques physiques ne sont plus stables. Les pertes assurées mondiales liées aux catastrophes naturelles dépassent les cent milliards de dollars depuis six années consécutives. Il ne s’agit pas d’un cycle. La tendance montre une croissance annuelle de cinq à sept pour cent en termes réels, sous l’effet conjugué du changement climatique, de l’urbanisation des zones à haut risque et de l’inflation des coûts de reconstruction. Swiss Re estime désormais à une chance sur dix la probabilité que les pertes assurées mondiales atteignent trois cents milliards de dollars en une seule année. Lorsqu’un événement autrefois considéré comme un risque extrême devient une probabilité décennale, les fondements statistiques de la tarification des assurances perdent toute fiabilité.

Les corrélations ne sont plus circonscrites. Le phénomène que les assureurs appellent risques secondaires – les violents orages convectifs, les incendies de forêt et les inondations qui, autrefois, n’avaient qu’un impact marginal sur les résultats – est devenu le principal facteur de sinistres. Ces événements sont fréquents et géographiquement dispersés, mais ils sont aussi de plus en plus corrélés par des schémas climatiques reliant des systèmes météorologiques éloignés. L’année 2024, marquée par de nombreuses pertes, n’a pas été due à une seule catastrophe majeure, mais à l’accumulation incessante de sinistres de moyenne ampleur qui, collectivement, ont saturé la capacité des assureurs de premier rang à les absorber.

Les primes ne peuvent plus être fixées à des niveaux soutenables compte tenu des contraintes politiques. En Californie, la Proposition 103 et son cadre réglementaire ont empêché les assureurs d’utiliser des modèles prospectifs et d’intégrer les coûts de réassurance, les obligeant à établir leurs prix sur la base de données historiques qui sous-estimaient systématiquement les risques émergents. En Floride, les abus en matière de contentieux ont fait exploser le coût des sinistres au point que les assureurs payaient plus en frais d’avocat qu’en indemnisations. La prime mathématiquement nécessaire pour que le transfert de risque soit viable dépassait ce que les autorités de réglementation autorisaient et ce que les propriétaires pouvaient se permettre.

Lorsque les trois conditions ne sont plus réunies, l’équation de l’entropie est rompue. Le système ne peut plus réduire l’incertitude à un coût supporté par les participants. Et lorsque l’équation de l’entropie est rompue, le second principe de la thermodynamique impose une réorganisation.


II. Transitions de phase dans les systèmes complexes

En 1973, le physicien Kenneth Wilson a reçu le prix Nobel pour ses travaux sur les transitions de phase, ces changements d’état soudains qui se produisent lorsqu’un système franchit un seuil critique. La congélation de l’eau, la perte de magnétisme des aimants, l’apparition de supraconducteurs à partir de métaux ordinaires : autant d’exemples illustrés par les travaux de Wilson. Il a démontré que ces phénomènes, en apparence si différents, partagent une structure mathématique profonde. Au voisinage du point critique, des systèmes de natures très diverses présentent les mêmes schémas de fluctuation, les mêmes relations d’échelle, la même réorganisation brutale.

L’idée clé est que les transitions de phase ne sont pas progressives. Un système peut absorber des contraintes considérables tout en conservant son organisation fondamentale. La température et la pression peuvent augmenter, des forces extérieures peuvent s’appliquer. Le système réagit, s’ajuste, s’adapte. Mais au seuil critique, cette adaptation cesse. Le système bascule d’une configuration stable à une autre. La transition n’est pas proportionnelle à la contrainte qui la déclenche. Une faible contrainte supplémentaire provoque une réorganisation massive car le système était déjà à l’équilibre critique.

Les systèmes complexes loin de l’équilibre, tels que les marchés financiers, les écosystèmes et les systèmes climatiques, présentent le même comportement. Ils peuvent absorber des perturbations pendant de longues périodes, s’ajuster, se compenser et maintenir une stabilité apparente. Puis, ils subissent des transitions soudaines qui semblent surgir de nulle part, mais qui étaient en réalité préparées par le stress accumulé que le système absorbait depuis le début.

Le marché américain de l’assurance habitation est un tel système, et il se trouve aujourd’hui à un point critique.

Les signes de criticité sont omniprésents. En Californie, le FAIR Plan, assureur de dernier recours, a absorbé les polices que les assureurs privés ont abandonnées. De deux cent mille polices en 2019, on est passé à six cent quarante-cinq mille en septembre 2025. L’exposition est passée de cent cinquante milliards de dollars à près de sept cents milliards. Il ne s’agit pas d’une croissance du marché, mais du signe d’un système contraint d’atteindre ses limites. Chaque police qui intègre le FAIR Plan est une police que le marché privé a jugée non assurable à des prix viables. Le taux de croissance du FAIR Plan mesure la vitesse à laquelle le marché se rapproche du seuil critique.

En Floride, la situation était différente, mais la dynamique restait la même. Citizens Property Insurance, l’assureur public de dernier recours, a vu son nombre de polices exploser pour atteindre 1,4 million en 2023. Le système était au bord du gouffre. La Floride a alors mis en œuvre des réformes radicales, éliminant les abus en matière de contentieux et rétablissant le pouvoir de fixation des prix. Le nombre de polices de Citizens a chuté à 385 000 fin 2025. Le système a trouvé un nouvel équilibre, mais seulement au prix d’une hausse des primes trois à sept fois supérieure à la moyenne nationale. La transition a été gérée, mais le coût a été répercuté sur les propriétaires, qui paient désormais 15 000 dollars par an pour une couverture qui coûte 2 000 dollars ailleurs.

Laisser un commentaire