| L’opération militaire massive américaine au Venezuela du 03 janvier 2025 a envoyé un signal clair à l’échelle mondiale : l’administration Trump est prête à agir selon ses impulsions géostratégiques les plus extrêmes sans masque aucun. La revendication du Groenland s’inscrit dans le même processus de puissance et semble relever de calculs liés à une guerre arctique avec la Russie. |
| Le Groenland abrite la base militaire de Pituffik, l’installation la plus septentrionale du département américain de la Défense et un nœud essentiel pour l’alerte antimissile, la défense antimissile et la surveillance spatiale. Située directement entre le nord des États-Unis et le nord de la Russie, elle offre un point d’observation irremplaçable pour détecter les lancements de missiles et d’autres objets volants au-dessus de l’Arctique. En parallèle, le Groenland forme l’un des côtés de la trouée GIUK (Groenland-Islande-Royaume-Uni), un goulet d’étranglement naval essentiel pour surveiller et contrôler les mouvements des sous-marins et de la flotte de surface russes dans l’Atlantique. Un contrôle total des États-Unis de cette région renforcerait cette emprise maritime. L’ouverture de nouvelles routes maritimes favorisée ces dernières décennies par lechangement climatique a transformé l’Arctique en une sorte de grand théâtre de puissance. La position géographique du Groenland lui permet de contrôler le passage du Nord-Ouest et le centre de l’océan Arctique. Cependant, Au-delà de son emplacement géographique, le Groenland recèle des ressources essentielles aux technologies modernes et à l’indépendance énergétique. Il est ainsi confirmé que le Groenland contient 25 des 34 minéraux classés comme « matières premières critiques » par l’Union européenne. L’île est très peu peuplée par rapport à sa superficie et possède d’importants gisements de terres rares, du graphite, du lithium et du gaz (au large des côtes). Washington semble déterminé à « debloquer » l’accès à ces ressources fabuleuses en dépit des interdictions environnementales. En d’autres termes, le magot est trop tentant pour qu’il soit ignoré et l’état d’esprit de l’actuelle administration US et de partir attaquer la diligence. |
| La question qui se pose est la suivante : comment cela pourrait-il arriver ? Une invasion militaire directe et non provoquée du territoire d’un allié (perçu par Washington comme « un petit ») de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) semble inconcevable. Cependant, le précédent vénézuélien qui vient de chambouler de fond en comble les fondements des relations internationales nous oblige à envisager toute une gamme de possibilités réalistes. |
| L’un des scénarii les plus plausibles et réalistes est celui de « L’offre que vous ne pouvez pas refuser » et la diplomatie coercitive. La voie la plus probable implique une pression politique et économique US intense sur le Danemark. Les États-Unis pourraient tirer parti de leurs engagements en matière de défense, d’accords commerciaux ou de menaces à la cohésion de l’OTAN pour forcer les négociations en vue d’un « achat » ou d’un transfert permanent de souveraineté. La nomination d’un envoyé spécial, le gouverneur de Louisiane Jeff Landry, indique que cette approche formelle, fondée sur la pression, est déjà en cours. |
| Ce scénario ci-dessus se heurte à une barrière juridique : toute modification du statut du Groenland nécessite légalement une modification de la Constitution danoise. Il est important de noter que le Groenland jouit d’une large autonomie et du droit de déclarer son indépendance. Le consensus général au Groenland et au Danemark est que l’île n’est pas à vendre. Mais l’argument juridique et politique risque de ne pas tenir face à la mentalité de cow boy hors-la-loi assoiffé de dollars dont la force repose sur un militarisme cumulé. D’où la nécessité d’aborder ce qui était totalement inconcevable il y a peu de mois: l’action militaire directe -avec ou sans la Chevauchée des Walkyries de Wagner- suivant l’exemple du Venezuela, une opération éclair et limitée pourrait permettre aux forces americaines de s’emparer d’infrastructures clés telles que Pituffik et la capitale, Nuuk, présentant ainsi au monde un fait accompli. La Première ministre danoise Mette Frederiksen a averti que cela signifierait « l’arrêt de tout, y compris l’OTAN », Washington chercherait à déterminer si ses alliés ont la volonté de riposter contre les États-Unis mais l’état d’esprit au Pentagone est que l’OTAN sans les États-Unis ne représente plus rien et le Danemark ne dispose d’aucune capacité pour contrer les adversaires des États-Unis et est très loin de tenir tête à Washington. Une annexion américaine du Groenland ne serait pas un événement isolé. Ce serait un séisme qui ébranlerait les fondements mêmes de l’ordre mondial post-1945. |
| Une annexation du Groenland par les États-Unis leur fournirait un avantage stratégique et tactique indéniable. Outre un contrôle militaire total et la possibilité de construire de nouvelles bases sans restriction, ce serait l’accès illimité aux ressources minérales de l’île qui garantirait aux États-Unis un avantage net pour les deux siècles à venir. |
| Dans ce cas de figure, l’OTAN serait confronté à une crise existentielle majeure. L’Estonie et la Lettonie, déjà craignant l’agression russe, ont immédiatement exprimé leur solidarité avec le Danemark, soulignant la profonde méfiance qu’un tel acte susciterait parmi les alliés européens. Mais Donald Trump a des idées arrêtées sur l’OTAN et il n’est pas certain qu’il ne serait pas pour sa dissolution et son remplacement par une autre structure de sécurité collective dominée toujours par Washington. Ce point est des plus intéressants car la nécessité d’un « nouveau siècle américain » exclut corrollairement un éventuel renouveau de l’Europe où que celle-ci puisse jouer un rôle quelconque dans le monde dans les décennies à venir. La militarisation accélérée de l’Allemagne répond en partie à cet impératif de recréer certaines situations favorables à la sujétion de l’Europe par les États-Unis comme lors de l’affrontement terrible et titanesque entre l’Allemagne National-socialiste et l’URSS communiste entre 1941 et 1945. Les pays baltes, la Pologne et d’autres pays d’Europe risquent une grande désillusion s’ils se perçoivent comme autre chose que des « outils » ou de « bases » pour la stratégie US en Eurasie. |
| Avec 57 000 habitants, le Groenland ne risque pas du tout de devenir une terre d’insurrection mais la Russie pourrait exploiter l’hypocrisie d’une grande puissance de l’OTAN démantelant la souveraineté d’une autre au sein de la même alliance militaire. Cela servirait non seulement à justifier toutes les actions russes dans son « étranger proche » mais de légitimer une escalade militaire car Moscou serait contraint de réagir par une militarisation massive de son propre littoral arctique transformant l’Arctique en un nouveau point chaud prêt à exploser à tout moment. |
| Pour la Chine, un tel scénario signifierait que ses efforts précédents pour s’implanter économiquement au Groenland par le biais d’accords miniers et d’infrastructures seraient définitivement abandonnés. Beijing renforcerait probablement son partenariat avec la Russie dans le cadre de la « Route de la soie polaire », en investissant massivement dans le développement de l’Arctique russe afin de contrebalancer l’influence américaine. |
| Cepandant, c’est l’Union européenne qui serait affectée le plus par une annexation du Groenland par Washington car elle fera face à une crise existentielle aiguë et serait littéralement déchirée entre, d’un côté, son soutien de principe et unanime à l’État membre qu’est le Danemark, et de l’autre, à sa dépendance sécuritaire des États-Unis. |
| L’UE serait déchirée entre son soutien de principe et unanime à l’État membre qu’est le Danemark et sa dépendance lucide à l’égard de la sécurité américaine. |
| Le comble de l’ironie, c’est que les États-Unis bénéficient déjà de la plupart des avantages stratégiques qu’ils recherchent au Groenland grâce aux accords de défense existants avec le Danemark. La recherche d’un contrôle total du Groenland par Washington ne vise pas à combler une lacune en matière de sécurité, mais à projeter une nouvelle doctrine d’expansionnisme américain basé sur une nouvelle vision. Cette approche à la Winchester et aux menaces à l’égard des « faibles » serait la fragmentation irréversible de l’Occident et l’avènement d’une nouvelle ère, beaucoup plus dangereuse, marquée par des conquêtes territoriales ouvertes et le retour du concept de la nouvelle frontière héritée du temps de la conquête du Far-West américain. |