RJ BROOKS
Robin J Brooks
Chercheur principal à la Brookings Institution, ancien économiste en chef de l’IIF et stratège en chef des changes chez Goldman Sachs. Les opinions exprimées ici sont les miennes. Courriel : robinjbrooks@gmail.com. .
Il y a quelques mois, j’ai publié une série d’ articles expliquant pourquoi l’Allemagne doit quitter la zone euro, car la monnaie unique, à l’heure actuelle, affaiblit l’Europe géopolitiquement au lieu de la renforcer.
La décision désastreuse de ne pas utiliser les réserves de gelées de la Russie pour l’Ukraine illustre parfaitement mon propos.
L’Italie a contrecarré les efforts de l’Allemagne visant à utiliser les fonds russes pour l’Ukraine et n’a pu le faire que parce que la BCE a plafonné les taux d’intérêt italiens en 2022, alors que le pays était au bord d’une crise de la dette. Une telle crise aurait contraint l’Italie à assainir ses finances publiques, l’occupant ainsi et l’empêchant de créer des troubles sur la scène internationale.
En bref, le fiasco des réserves russes est une conséquence directe de la mainmise de la BCE sur les pays fortement endettés, qui lui confèrent un pouvoir accumulé au détriment de l’Allemagne. La seule solution est que l’Allemagne quitte la zone euro ou, à tout le moins, qu’elle menace de le faire de manière crédible.
En réalité, abandonner l’euro renforcerait l’Europe, au lieu de l’affaiblir.
Le statu quo donne en effet l’illusion d’une marge de manœuvre budgétaire qui, en réalité, est inexistante.
Face à un choc majeur comme la crise ukrainienne, l’Italie et l’Espagne sont contraintes de profiter du soutien du reste de l’Europe, faute de ressources.
L’abandon de l’euro entraînerait des réductions de dette dans ces pays, créant ainsi la marge de manœuvre budgétaire indispensable pour contrer les menaces extérieures telles que la Russie et la Chine. Par ailleurs, le retour aux monnaies nationales traditionnelles est parfaitement compatible avec une politique étrangère et de défense commune. Nombre de pays de l’UE, bien que n’appartenant pas à la zone euro, partagent la vision d’une Europe forte et unie.
Le seul véritable argument contre la dissolution de l’euro est qu’elle serait trop douloureuse. Je n’apprécie pas cet argument, car il revient à dire qu’un couple malheureux en mariage devrait rester marié parce que le divorce est trop douloureux.
En Italie, il est d’ailleurs courant d’affirmer qu’un Deutsche Mark nouvellement introduit s’envolerait et étoufferait l’industrie allemande. J’examinerai cette affirmation sur le fond dans l’article d’aujourd’hui.

Voilà le point essentiel. La Suisse est comme l’Allemagne, mais en beaucoup plus performante. Sa dette publique est même inférieure à celle de l’Allemagne et ses trains sont ponctuels. À plusieurs reprises lors de la crise de la dette souveraine de 2011-2012, la pression à la hausse sur le franc suisse est devenue extrême, contraignant la Banque nationale suisse à plafonner son cours. Ce plafonnement a pris fin en 2015 et le franc suisse flotte librement depuis. La courbe bleue du graphique ci-dessus représente le taux de variation effectif réel du franc suisse. La courbe noire représente le même taux pour l’euro. En termes réels, le franc suisse est 10 % plus fort que l’euro. Ce n’est pas catastrophique et l’industrie allemande pourrait facilement y faire face.

L’illustration parfaite de ce point est le fait que la Suisse a largement dépassé l’Allemagne en termes de croissance, comme le montre le graphique ci-dessus. Cette surperformance a débuté en 2018 et ne s’explique donc pas uniquement par la dépendance de l’Allemagne à l’égard de l’énergie russe bon marché. Tout cela laisse penser que la croissance allemande se porterait très bien après un retour au Deutsche Mark et quelques turbulences de marché à court terme.
Concernant les turbulences à court terme, je pense qu’elles sont également exagérées. Les pays fortement endettés comme l’Italie et l’Espagne tirent actuellement profit de l’Allemagne et ont donc tout intérêt à maintenir le statu quo. Ils le font en brandissant la menace d’une rupture conflictuelle, ce qui, de leur point de vue, constitue la stratégie optimale avant la sortie de l’Allemagne de la zone euro. Une fois que l’Allemagne aura mis sa menace à exécution, les motivations des pays fortement endettées changeront. Ils seront confrontés à des perturbations des marchés financiers, à des dépréciations de dettes et à des paniques bancaires. Autrement dit, ils auront besoin de liquidités, ce qui les incitera à coopérer davantage. La menace d’une rupture conflictuelle n’est qu’une tactique de négociation. L’Allemagne doit déjouer ce bluff.