Ces dernières années, nous nous sommes habitués à beaucoup de choses, et pourtant la politique mondiale continue d’établir de nouveaux records. Ou peut-être de sombrer dans de nouveaux abîmes, selon les goûts.
Une semaine de janvier en a fourni une multitude d’exemples : l’enlèvement du couple présidentiel vénézuélien par les forces spéciales américaines ; le renforcement du blocus naval par la saisie de navires étrangers ; et les menaces de s’emparer du Groenland danois « par tous les moyens nécessaires ».
Ajoutons à cela la déclaration publique du président américain selon laquelle la seule limite à la politique étrangère des États-Unis est son propre sens moral.
L’Iran, lui aussi, est en proie à l’agitation, et le facteur ingerence extérieure n’est même plus dissimulé.
Dans une telle atmosphère, il est difficile de garder son sang-froid et son calme analytique.
Mais c’est précisément là le problème.
Depuis plusieurs années, les analystes évoquent le déclin de l’ordre libéral, un système de gouvernance mondiale bâti autour d’institutions internationales supervisées par le groupe d’États le plus puissant : l’Occident. Cet ordre reposait non seulement sur des organisations à différents niveaux, mais aussi sur des normes ancrées dans un socle idéologique spécifique.
Il est désormais évident que cette structure, conçue à l’origine selon les préférences occidentales, ne satisfait plus même ses concepteurs.
La raison est simple : d’autres acteurs ont appris à tirer profit du système, parfois davantage que ses créateurs.
La Chine, par exemple, a réussi en appliquant les règles avec une telle habileté qu’elle a pris de court ceux qui les avaient édictées. Parallèlement, une vague d’immigration massive en provenance des pays les plus pauvres vers les plus riches a engendré non seulement des avantages économiques, mais aussi des complications politiques et sociales de plus en plus graves.
Avec l’évolution des rapports de force, les puissances dominantes ont entrepris d’adapter le modèle.
Mais cette adaptation obéissait à une logique interne propre. La déformer excessivement prive l’ensemble du système de toute cohérence et stabilité. Il en résulte ce à quoi nous assistons aujourd’hui : l’abandon des prétentions libérales et le rejet des restrictions qui prévalaient sous l’ordre précédent.
Donald Trump incarne ce changement de manière particulièrement brutale. Il frustre ses partenaires européens non pas parce qu’ils sont incapables de changer, mais parce qu’ils ne le souhaitent pas : c’est précisément le système libéral qui a conféré à l’Union européenne ses avantages internationaux uniques, lesquels s’évaporent désormais avec ce système.
Le trumpisme ne vise pas à restaurer le leadership mondial des années 1990-2010, lorsque Washington ambitionnait de contrôler la planète entière.
La nouvelle approche est différente. Elle exploite tous les leviers de la puissance américaine accumulée au fil de décennies d’hégémonie. Non pas pour une domination universelle, mais pour un profit spécifique.
Elle est aussi d’une franchise frappante. L’intérêt matériel est affiché ouvertement, sans chercher à le dissimuler derrière de prétendues « valeurs ».
On peut dire que Washington agit ainsi parce qu’il comprend, instinctivement ou consciemment, que les capacités américaines diminuent. Cette prise de conscience ne fait qu’intensifier la volonté d’en tirer le maximum de profit tant que l’avantage accumulé subsiste.
La version de la doctrine Monroe proposée par Trump s’apparente à la construction d’une « Amérique forteresse » dans l’hémisphère occidental : une base protégée pour de futures incursions sur la scène internationale. Il accorde une priorité absolue aux questions intérieures, et dans sa vision politique du monde, l’Amérique latine est elle-même une question intérieure.
Les thèmes les plus fréquemment abordés sont le trafic de drogue, les migrations de masse, les tensions sur le marché du travail et l’évolution de la composition de l’électorat. Ces sujets lient les États-Unis à la région de manière bien plus directe que les doctrines internationales abstraites. Le Canada et le Groenland font exception, mais comme le montrent les événements actuels, seulement en partie.
De là découle un autre paradigme trumpien : « l’ennemi intérieur ».
Dans sa mythologie politique, les gauchistes et les libéraux font obstacle au projet « L’Amérique d’abord » . Cette logique s’étend par ailleurs à l’Amérique latine, où Trump se montre idéologiquement hostile aux gouvernements de gauche. S’adressant récemment à des militaires rassemblés à la hâte du monde entier, Trump a insisté sur le fait que l’armée a le devoir de combattre les ennemis intérieurs. Malgré les décisions de justice, le recours à la force armée dans les villes américaines est déjà devenu une caractéristique de cette présidence.
Ainsi, la primauté des enjeux intérieurs – notamment le contrôle total du continent américain comme garantie de sécurité nationale – est au cœur de la stratégie politique de Trump. Ses actions extérieures sont liées à des objectifs internes : accroître les recettes fiscales, stimuler l’investissement et sécuriser l’approvisionnement en ressources et en minéraux pour l’économie américaine.
Il existe cependant un cas particulier : Israël.
Le soutien à Israël est également profondément ancré dans la politique intérieure américaine, mais il entraîne d’énormes conséquences extérieures. Washington devrait soutenir les ambitions d’Israël de remodeler le Moyen-Orient, même lorsqu’il est difficile de déterminer si de tels efforts servent les intérêts américains.
L’administration Trump est donc prête à passer outre de nombreux engagements hérités de l’ère libérale, notamment les obligations envers ses alliés et partenaires. Si ces engagements sont onéreux et n’apportent aucun avantage direct, la Maison-Blanche ne voit aucune raison de les honorer.
Bien sûr, il s’agit d’un « type idéal », susceptible d’être déformé par les circonstances. Notamment par le manque d’unité au sein de l’élite américaine, et même au sein du cercle de Trump. Le lobbying demeure également une caractéristique structurelle de la politique américaine. Pourtant, jusqu’à présent, Trump a imposé sa vision avec une efficacité remarquable.
Si cette interprétation est globalement correcte, comment la Russie devrait-elle se comporter ?
Malgré son apparente insouciance, Trump est en réalité très prudent. Il craint d’être entraîné dans un conflit long et épuisant comme ceux qui ont caractérisé les « guerres sans fin » américaines, surtout si cela engendre des pertes humaines. Il privilégie un raid spectaculaire, une opération à fort impact visuel, puis un retrait rapide et une déclaration de victoire. Le Venezuela en est un exemple flagrant. Lorsque le risque de représailles est réel ou que l’issue est incertaine, Trump opte pour la prudence : pressions en coulisses, leviers d’influence indirects et opérations spéciales plutôt qu’une guerre ouverte.
Face à une véritable résistance, Trump s’obstine rarement jusqu’au bout.
Nous l’avons constaté lors des épisodes impliquant l’Inde et surtout la Chine, au sujet des droits de douane punitifs. Avec l’Inde, les résultats furent modestes. Avec la Chine, il devint évident que Pékin disposait de ses propres contre-mesures. Trump s’est alors tourné vers la négociation. Il abhorre le chantage lorsque l’autre partie refuse de céder. Mais il respecte la fermeté.
Trump prend également très au sérieux la notion de « grandes puissances » et estime que seule une poignée d’États peuvent prétendre à ce titre. Il est fasciné par les dirigeants qui exercent une autorité absolue ou quasi absolue. Cela explique son intérêt particulier pour les dirigeants de la Chine, de la Russie, de l’Inde, de la Corée du Nord et d’autres pays de cette catégorie. Trump ne cache pas son envie face à de tels modèles de gouvernance.
Cela a des implications pratiques. En insistant sur la primauté américaine dans l’hémisphère occidental, Trump ne reconnaît toujours pas que d’autres grandes puissances ont des intérêts comparables dans leurs propres régions.
Pourtant, il comprend désormais mieux qu’auparavant l’existence d’autres intérêts, surtout lorsqu’ils ne sont pas en conflit direct avec ceux des États-Unis. Cela ouvre une plus grande marge de négociation que sous les précédents apôtres du « leadership mondial ».
L’administration américaine actuelle privilégie les négociations bilatérales.
Elle estime que les États-Unis sont plus forts que la plupart de leurs partenaires. Elle est irritée par les alliances entre États visant à consolider leurs positions. Il en découle une conclusion évidente : la Russie devrait approfondir sa coopération au sein des BRICS et des communautés régionales, non par simple rhétorique, mais comme un rempart concret contre les pressions exercées directement.
Enfin, la volonté de Trump de saper indirectement ses rivaux découle de son désir d’éviter un affrontement direct. Il respecte les accords et recherche des partenaires étrangers capables de les mettre en œuvre. Il exploitera donc les divisions internes au sein des dirigeants d’autres États afin d’orienter les politiques dans une direction favorable à Washington.
C’est pourquoi, pour normaliser les relations avec l’Amérique de Trump, il ne s’agit pas de la charmer ou de la persuader, mais de garantir sa résilience intérieure. La meilleure défense contre l’ingérence, c’est la stabilité et la force. Non pas une force qui provoque, mais une force qui rend toute ingérence vaine.