La « rupture de l’ordre mondial » – Forum économique mondial dominé par un conflit inter-impérialiste
Roger Jordan , Keith Jones
WSWS
Dans un discours prononcé mardi devant le Forum économique mondial, le Premier ministre canadien Mark Carney a dressé un tableau sombre d’un système capitaliste mondial bouleversé par les rivalités inter-impérialistes et se précipitant vers une guerre mondiale.
S’adressant à un public composé de politiciens capitalistes, de stratèges impérialistes, de PDG de multinationales et d’oligarques milliardaires, Carney a déclaré que le monde se trouvait à un « tournant décisif ». Il ne s’agissait pas d’une simple transition, a-t-il insisté, mais de « la rupture de l’ordre mondial » et du début d’« une réalité brutale où la géopolitique entre les grandes puissances n’est soumise à aucune contrainte ».
L’effondrement de l’ordre économique et géopolitique d’après-guerre, sous l’égide des États-Unis, a inauguré une nouvelle ère de « rivalités entre grandes puissances », a déclaré Carney, dans laquelle « les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils doivent ».
Les propos de Carney constituaient un aveu accablant de la part du dirigeant de l’une des puissances impérialistes du G7, reconnaissant qu’une lutte menée par les impérialistes pour repartir le monde économiquement et territorialement, semblable à celle qui a culminé dans les guerres mondiales impérialistes du siècle dernier, est en cours.
Carney n’a fait aucune allusion au président américain Donald Trump, aspirant dictateur, et n’a mentionné les États-Unis qu’une seule fois. Mais après une année d’escalade des tensions commerciales et d’une attitude belliqueuse de Washington visant aussi bien ses alliés que ses ennemis déclarés, il était clair pour tous que Carney appelait les puissances européennes à se joindre au Canada pour défendre sans relâche leurs propres intérêts impérialistes, y compris contre les États-Unis.
Dans les trois semaines précédant l’ouverture du Forum économique mondial (FEM), Trump a ordonné l’invasion du Venezuela pour enlever son président, Nicolás Maduro, et a annoncé qu’il s’emparait des vastes réserves pétrolières du pays ; a menacé à plusieurs reprises de faire la guerre à l’Iran ; a exigé que le Danemark, État membre de l’Union européenne et de l’OTAN, cède le Groenland aux États-Unis ; et a menacé huit pays européens de droits de douane lorsqu’ils ont envoyé des troupes au Groenland pour manifester leur opposition à sa menace de s’emparer de l’île par la force militaire.
L’attaque de Carney contre un impérialisme américain débridé était d’autant plus remarquable qu’elle émanait du chef du gouvernement canadien, dont le pays a été, pendant huit décennies, le plus proche allié économique, géopolitique et militaire des États-Unis. Pendant plus de cinquante ans, jusqu’au 11 septembre, Ottawa et Washington se vantaient de partager la plus longue « frontière non défendue » au monde, longue de quelque 8 800 kilomètres.
Toutefois, dans le cadre d’une campagne visant à consolider la domination américaine sans partage sur l’hémisphère occidental en prévision d’une guerre contre la Chine et d’autres grandes puissances, Trump a imposé au Canada une série de droits de douane, menacé de dénoncer l’accord commercial États-Unis-Mexique-Canada et juré d’utiliser la « force économique » pour faire du Canada le 51e État américain.
Carney a exhorté les alliés du Canada au sein de l’OTAN à reconnaître la « réalité » : l’« ordre international fondé sur des règles », euphémisme employé par l’impérialisme américain pour masquer son hégémonie mondiale d’après-guerre et dont l’impérialisme canadien et européen a largement profité, s’est irrémédiablement effondré.
Citant « une série de crises financières, sanitaires, énergétiques et géopolitiques » survenues au cours des deux dernières décennies, Carney a déclaré : « Les grandes puissances ont commencé à utiliser l’intégration économique comme une arme, les droits de douane comme moyen de pression, l’infrastructure financière comme un instrument de coercition et les chaînes d’approvisionnement comme des vulnérabilités à exploiter. »
Révélant plus qu’il ne l’avait prévu, il poursuivit,
Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré grâce à ce que nous appelions l’ordre international fondé sur des règles. Nous avons adhéré à ses institutions, nous avons vanté ses principes, nous avons profité de sa prévisibilité…
Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse.
Que les plus puissants s’exemptaient de leurs obligations lorsque cela les arrangeait. Que les règles commerciales étaient appliquées de manière asymétrique. Et nous savions que le droit international s’appliquait avec une rigueur variable selon l’identité de l’accusé ou de la victime.
Cette fiction s’est avérée utile. Et l’hégémonie américaine, en particulier, a contribué à fournir des biens publics : des voies maritimes ouvertes, un système financier stable, la sécurité collective et un soutien aux mécanismes de résolution des conflits.
Cette offre n’est plus valable.
Note BB: c’est à partir de maintenant que l’analyse de Carney devient insuffisante ; il aurait du d’abord:
-montrer pourquoi la situation précédente convenait à tout le monde, pourquoi chacun y tirait avantage et sous quel angle, quels problèmes elle résolvait
-ensuite pourquoi les limites de ces arrangements ont été touchées et pour quoi ils éclatent , sous quelles pressions sous quelles forces
-enfin il devrait expliquer quel est le sens des évènements actuels , vers quoi ils conduisent, quel est leur moteur, quelles sont les antagonismes et contradictions à l’oeuvre
C’est uniquement après avoir faits ce travail de diagnostic que l’on peut tenter d’inflêchir le cours des évènements et jouer un rôle.
Faute de diagnostic tout est paroles verbales
Décrire et commenter n’est pas comprendre et ne suffisent pas à guider l’action !
Le sommet du Forum économique mondial a été marqué par une vive querelle entre l’impérialisme américain et ses anciens alliés européens au sujet du sort du Groenland. Les dirigeants européens ont averti que si Trump mettait à exécution ses menaces d’annexion du Groenland, l’OTAN et l’alliance transatlantique s’effondreraient. Bien que leurs discours aient été moins directs que celui de Carney et qu’ils aient également appelé à la relance du partenariat transatlantique, les dirigeants de l’Union européenne et de ses principaux États membres ont tous plaidé pour un réarmement massif afin de développer une « autonomie stratégique », c’est-à-dire la capacité d’agir indépendamment des États-Unis dans la lutte pour le partage du monde.
Dans le cadre de sa stratégie « L’Amérique d’abord », Trump souhaite un contrôle total sur le Groenland afin d’expulser tous les « concurrents non hémisphériques » du continent américain. Il considère la domination totale sur l’hémisphère occidental, y compris le droit de s’emparer de tous les actifs, ressources, territoires ou voies navigables jugés vitaux pour la « sécurité nationale » des États-Unis – la « doctrine Donroe » – comme une condition préalable nécessaire à une guerre contre les rivaux plus puissants de Washington – la Chine, la Russie et l’Union européenne – afin de restaurer l’hégémonie mondiale américaine.
Mercredi, Trump a renoncé à sa menace d’imposer des droits de douane sur le Groenland, abandonnant la surtaxe de 10 % qui devait entrer en vigueur le 1er février. Il a invoqué un « accord » sur le Groenland conclu en marge du Forum économique mondial avec le secrétaire général de l’OTAN, Marc Rutte, accord auquel les représentants du Danemark et du Groenland n’ont pas participé.
Aucun détail de cet « accord » n’a été rendu public, mais selon certaines sources, les États-Unis se verraient céder des portions de l’île arctique en échange d’un réseau étendu de bases militaires et bénéficieraient d’un contrôle militaire illimité sur son territoire, son espace aérien et ses eaux territoriales.
Les menaces et les revirements soudains de la politique étrangère de Trump rappellent étrangement ceux d’Adolf Hitler à la fin des années 1930, tout comme l’exacerbation des conflits interétatiques évoque les luttes d’influence entre les puissances impérialistes dans les années qui ont immédiatement précédé la Seconde Guerre mondiale. Si un accord a effectivement été conclu concernant le Groenland, il est probable qu’il se révélera aussi durable que celui qu’Hitler avait passé en septembre 1938 avec l’Italien Mussolini, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain et son homologue français, Édouard Daladier, au sujet du sort de la Tchécoslovaquie. Chamberlain avait alors déclaré, de façon tristement célèbre, avoir obtenu « la paix pour notre temps », mais quelques mois plus tard, Hitler formulait de nouvelles exigences, démembrait ce qui restait de la République tchécoslovaque et jeta son dévolu sur la Pologne.
Face à la montée des rivalités entre grandes puissances, Carney en a conclu qu’une alliance impérialiste alternative était nécessaire pour contrer Trump et les États-Unis.
Lors de son discours au Forum économique mondial, il a tenté de masquer le caractère prédateur d’un tel projet en qualifiant à plusieurs reprises le Canada de « puissance moyenne », plutôt que de puissance impérialiste, comme il l’a lui-même admis, ayant par le passé profité de la domination mondiale, de l’agression et des guerres américaines. « Les puissances moyennes doivent agir ensemble », a-t-il déclaré, « car si nous ne sommes pas à la table des négociations, nous serons au menu. »
La « table » dont il parle est la grande table de l’impérialisme, où les territoires sont découpés, où des accords sont conclus pour monopoliser l’exploitation des ressources naturelles et de la main-d’œuvre bon marché, et où l’oligarchie financière prélève sa part du gâteau.
L’alliance des « puissances moyennes » selon Carney serait avant tout un partenariat avec l’impérialisme français et britannique, dont les empires coloniaux dominaient le monde jusqu’en 1945, et avec l’impérialisme allemand, qui, à deux reprises au siècle dernier, a cherché à résoudre sa crise par la conquête de l’Europe. Si leur puissance mondiale a diminué, les appétits impérialistes des puissances européennes sont, s’il en est, plus vifs encore aujourd’hui.
Au cours de l’année écoulée, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont systématiquement contrecarré les efforts de Trump visant à conclure un accord avec Poutine, sans l’aval des puissances européennes. Cet accord aurait permis aux entreprises et aux investisseurs américains d’accéder aux matières premières, aux marchés et à une influence géostratégique en Ukraine et en Russie, au détriment de l’Europe. Ayant massivement investi dans la guerre contre la Russie et incapables de la poursuivre seules, les puissances impérialistes européennes sont déterminées à maintenir les États-Unis impliqués et à intensifier le conflit afin de s’assurer une part du butin.
Le chancelier allemand Friedrich Merz, qui a explicitement fait l’éloge de Carney lors de son discours au Forum économique mondial, dirige un gouvernement déterminé à dépenser 1 000 milliards d’euros pour la guerre et à démanteler ce qui reste de l’État-providence allemand. En France, Emmanuel Macron a augmenté les dépenses militaires et mobilisé tous les moyens de l’État contre les travailleurs opposés à sa politique d’austérité. De son côté, Carney s’est vanté dans son discours du bilan de droite de son gouvernement, évoquant notamment les baisses d’impôts pour les plus riches, l’austérité budgétaire, le doublement des dépenses militaires d’ici 2030 et les atteintes aux libertés démocratiques, dont une répression massive du droit de grève.
Les travailleurs des deux côtés de l’Atlantique ne peuvent s’opposer à la résurgence de la barbarie impérialiste qu’en unissant leurs luttes contre toutes les puissances impérialistes et leurs représentants politiques. Le danger imminent d’une guerre mondiale trouve son origine dans un capitalisme en crise, qui plongera l’humanité dans l’abîme comme il l’a fait à deux reprises au XXe siècle, à moins d’être renversé par un mouvement socialiste révolutionnaire de la classe ouvrière.
Le Site Web socialiste mondial et le Comité international de la Quatrième Internationale luttent pour fournir le leadership révolutionnaire nécessaire pour unir les luttes ouvrières à l’échelle internationale contre la guerre, les atteintes aux droits démocratiques et sociaux et la montée des inégalités en un mouvement industriel et politique de masse pour l’abolition du capitalisme et la transformation socialiste de la société.