Lorsque l’existence de l’Église est menacée, elle s’affranchit des commandements de la morale. L’unité étant la fin en soi, tous les moyens sont sanctifiés, même la tromperie, la trahison, la violence, l’usure, la prison et la mort. Puisque l’ordre sert le bien commun, l’individu doit être sacrifié pour le bien de tous.
Le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler (titre original : Darkness at Noon, 1940) est un roman phare d’Arthur Koestler, ancien communiste désillusionné.
Il dénonce les mécanismes du totalitarisme stalinien à travers l’histoire de Nicolas Rubashov, un vieux bolchevik arrêté et interrogé lors des purges de Moscou dans les années 1930.
Le titre français, évoquant le zéro (l’individu annihilé) et l’infini (l’idéal collectif éternel), capture parfaitement l’essence dialectique du livre : la tension entre l’humain singulier et l’abstraction idéologique.
La citation récrite illustre l’un des thèmes majeurs : la justification morale des actes immoraux au nom d’un « bien supérieur ».
Je pense que nous sommes en plein dans l’actualité de notre époque.
Dans le roman, Rubashov, emprisonné et soumis à des interrogatoires psychologiques par ses anciens camarades (notamment Ivanov et Gletkin), réfléchit à son passé révolutionnaire. Ce passage évoque une analogie historique que Koestler développe : la comparaison entre le Parti communiste (représenté comme une « Église » séculière) et l’Église catholique médiévale, particulièrement lors de l’Inquisition. Rubashov se remémore comment les révolutionnaires, comme les inquisiteurs, ont adopté une logique utilitariste : quand l’institution (l’Église ou le Parti) est menacée, les principes moraux deviennent secondaires.
L’Église comme métaphore : Koestler puise dans l’histoire pour critiquer le stalinisme. L’Église, face à l’hérésie, a justifié la torture et les exécutions pour préserver l’unité doctrinale. De même, le Parti justifie les purges pour sauvegarder la révolution. Le « zéro » symbolise l’individu effacé (comme Rubashov, sacrifié), tandis que l' »infini » représente l’utopie collective intouchable.
Évolution du personnage : Ce raisonnement hante Rubashov lors de ses monologues intérieurs. Il a lui-même appliqué cette logique par le passé (trahir des alliés, justifier des massacres), mais en prison, il commence à douter : est-ce vraiment pour le « bien commun », ou pour un pouvoir absolu ?
Koestler s’inspire des procès de Moscou (1936-1938), où des figures comme Boukharine avouèrent des crimes fictifs sous pression, illustrant comment l’idéologie sanctifie la violence.
Le passage condense plusieurs idées clés :
La fin justifie les moyens : « L’unité étant la fin en soi, tous les moyens sont sanctifiés ». C’est une reformulation machiavélienne (inspirée de Le Prince), mais appliquée à une idéologie de domination. Koestler montre comment le totalitarisme inverse la morale : la tromperie, la trahison, la violence ne sont plus des vices, mais des vertus si elles servent l' »ordre ». L’usure, l’exploitation économique, la prison et la mort deviennent des outils légitimes. Cela reflète la dialectique hégélienne pervertie par le marxisme-léninisme : la thèse (morale individuelle) est niée par l’antithèse (nécessité collective) pour une synthèse (société parfaite).
Sacrifice de l’individu : « L’individu doit être sacrifié pour le bien de tous« . Ici, Koestler critique l’utilitarisme extrême : le « bien commun » est une abstraction idéologique produite par les plus forts qui masque la tyrannie. Rubashov incarne ce zéro – un homme réduit à un rouage interchangeable. Le roman explore la perte d’humanité : les interrogateurs traitent les accusés comme des abstractions logiques, pas comme des êtres sensibles. Cela préfigure les analyses d’Hannah Arendt sur la « banalité du mal » dans les systèmes totalitaires.
Libération de la morale : « Elle s’affranchit des commandements de la morale ». Koestler souligne l’hypocrisie : l’Église (ou le Parti) prêche l’amour et la justice, mais les suspend quand cela l’arrange. C’est une critique de tout dogmatisme : religieux ou idéologique, il crée une « éthique situationnelle » où le pouvoir prime sur les principes.
Ce passage est d’une actualité brûlante, car il met en garde contre les dérives de tout système qui impose une politique au détriment de l’humain. Koestler, ayant fui le nazisme et le stalinisme, écrit pour alerter sur les totalitarismes du XXe siècle, mais ses idées résonnent aujourd’hui : MAGA est il un totalitarisme? la religion de l’UE est elle un totalitarisme?
Dans la politique moderne : Pensez aux justifications de la violence d’État dans des démocraties face au terrorisme (lois d’exception, surveillance massive). Le débat sur les « fake news » et la censure évoque la « tromperie sanctifiée » pour préserver l’ordre social.
Philosophiquement : Koestler dialogue avec Nietzsche (sur la morale comme outil de pouvoir) et Orwell (1984, écrit peu après, explore des thèmes similaires). Mais il va plus loin en montrant la tragédie intérieure: l’individu face à l’abstraction, comme le défendra plus tard Camus dans L’Homme révolté.
Tout « bien commun » n’est qu’un masque pour la domination. Ne n’oubliez jamais ; car il est toujours le bien de quelques uns!