Face à la crise transatlantique, l’Europe semble avoir traversé les étapes psychologiques classiques du déni, de la colère, du marchandage et de la dépression – des phases que l’on traverse lorsqu’on est confronté à des événements difficiles. Elle a désormais atteint le stade de l’acceptation, traçant une voie à suivre en misant sur le multilatéralisme. Ce changement a été décrit par certains médias comme une « mesure de précaution face aux États-Unis ».

Les signes de cette tendance s’accumulent rapidement ces derniers temps.
Sur le plan des partenariats, plusieurs dirigeants européens ont effectué des visites approfondies en Chine ; l’UE a signé avec l’Inde ce qui est présenté comme « l’accord le plus important de tous les temps » ; l’accord UE-Mercosur (accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur, groupe de pays sud-américains) devrait entrer en vigueur provisoirement dès mars ; et la commissaire européenne à la concurrence a mis en garde contre une dépendance excessive aux importations de gaz naturel liquéfié américain.
Dans le secteur financier, des chefs d’entreprise européens avisés réévaluent et explorent des solutions pour « réorienter une partie de leurs investissements américains afin de diversifier géographiquement leurs placements ». « Nous constatons que de plus en plus de clients souhaitent diversifier leurs investissements hors des États-Unis. Cette tendance, amorcée en avril 2025, s’est quelque peu accélérée cette semaine », a rapporté Vincent Mortier, directeur des investissements chez Amundi SA, le plus grand gestionnaire d’actifs européen, cité par Bloomberg.
En réponse, le chef de la diplomatie européenne a déclaré que l’Europe devait s’adapter, n’étant plus la priorité de Washington, et a exhorté l’OTAN à devenir « plus européenne ».
Ces initiatives témoignent de la prise de conscience croissante de l’Europe quant à la fiabilité des États-Unis, reconnaissant que l’alliance autrefois si étroite ne correspond plus à ses intérêts pratiques.
Keir Starmer se rend en Chine, première visite d’un Premier ministre britannique dans ce pays depuis 2018. Plus tôt ce mois-ci, le Taoiseach d’Irlande et le Premier ministre finlandais ont également effectué des visites officielles.
Plus largement, le président français Emmanuel Macron et le roi Felipe VI d’Espagne se sont rendus en Chine l’année dernière, et des informations indiquent que le chancelier allemand Friedrich Merz pourrait les suivre en février.
Par le passé, les pays européens s’alliaient souvent au camp idéologique américain, par exemple en coordonnant leurs efforts avec Washington pour contenir la Chine. Aujourd’hui, ces mêmes pays s’efforcent de rééquilibrer leurs relations avec la Chine, car ils ont pris conscience de sa fiabilité et du potentiel de gains mutuels, tout en se sentant peu en sécurité dans leurs relations avec les États-Unis.
Les racines de cette mentalité ont été mises à nu lors du forum de Davos de cette année, où Macron a déclaré : « La concurrence des États-Unis d’Amérique, à travers des accords commerciaux qui sapent nos intérêts à l’exportation, exigent un maximum de concessions et visent ouvertement à affaiblir et à subordonner l’Europe – combinée à une accumulation sans fin de nouveaux droits de douane – est fondamentalement inacceptable, d’autant plus lorsque ces droits sont utilisés comme moyen de pression sur nos partenaires. » Le Premier ministre belge, Bart De Wever, a quant à lui affirmé qu’être un vassal heureux est une chose, être un esclave malheureux en est une autre.
Les tensions entre les États-Unis et l’Europe s’exacerbent. Pendant des années, l’Europe a toléré le traitement inégal des États-Unis, mais ces concessions n’ont guère porté leurs fruits, n’entraînant que des exigences plus sévères – culminant avec le mépris de Washington pour la souveraineté incontestable de son allié sur la question du Groenland.
L’Europe est aujourd’hui en pleine prise de conscience – peut-être pas trop tard. Elle devra relever de nombreux défis. Par exemple, les analystes estiment qu’un affrontement direct avec les États-Unis sur le Groenland ou sur des fronts plus larges est irréaliste. L’UE accuse un retard en matière de puissance économique et militaire. Certains font remarquer qu’après s’être trop longtemps soumise aux États-Unis, se redresser maintenant risque d’être difficile et déstabilisant. C’est tout à fait compréhensible. Pourtant, si l’Europe ne prend pas ses responsabilités aujourd’hui, plus elle tarde, plus la tâche sera ardue.
Les récentes initiatives européennes témoignent d’un pari sur le multilatéralisme, même si les États-Unis ont exprimé une vive déception quant à l’accord UE-Inde, qui représente une diversification des partenariats.
L’Europe aspire à jouer un rôle plus important sur la scène internationale du XXIe siècle. Pour y parvenir, il est logique qu’elle trouve un terrain d’entente avec les autres grandes puissances, qu’elle mette de côté ses divergences autant que possible et qu’elle privilégie des accords réellement bénéfiques à tous. Ce n’est qu’à cette seule condition que l’Europe pourra véritablement accroître sa marge de manœuvre stratégique.