Comment Jeffrey Epstein est devenu si riche. Les relations avec Ariane de Rothschild

La dernière salve de documents rendus publics par le département d’État américain à la Justice (DOJ) dans l’affaire Epstein révèle deux nouveaux clients milliardaires du financier déchu : le magnat de l’immobilier Mortimer Zuckerman et l’héritière Rothschild par alliance, Ariane de Rothschild. Selon les experts, ils auraient apparemment payé un prix inhabituellement élevé pour s’offrir les services de Jeffrey Epstein.

Parmi les plus de trois millions de documents rendus publics, vendredi 30 janvier, par le DOJ figurent des contrats et des registres de paiement identifiant deux clients milliardaires de Jeffrey Epstein qui n’avaient pas été signalés auparavant : le magnat de l’immobilier Mortimer Zuckerman et Ariane de Rothschild, héritière du clan Rothschild par alliance.

Selon ces dossiers, Jeffrey Epstein fournissait des services de planification successorale et peut-être d’autres services financiers à Mortimer Zuckerman et à Ariane de Rothschild. À eux deux, ils lui auraient versé 45 millions de dollars, une somme inhabituellement élevée pour le travail qu’il disait effectuer, selon deux experts en planification successorale qui se sont exprimés anonymement auprès de Forbes en raison du caractère sensible du sujet.

« Les règles déontologiques [du secteur] exigent que les honoraires soient raisonnables », a déclaré l’un d’eux. « [Les honoraires de Jeffrey Epstein] sont exorbitants. »

Il y a aussi, bien sûr, le fait que Jeffrey Epstein n’était ni avocat ni comptable et qu’il ne disposait donc pas des qualifications habituelles pour effectuer ce type de travail.

Les clients semblent avoir payé Jeffrey Epstein entre 2013 et 2015, plusieurs années après qu’il a plaidé coupable en 2008 devant un tribunal de Floride pour deux chefs d’accusation liés à la prostitution. Mprtimer Zuckerman, Arian de Rothschild et l’ancien diplomate norvégien Terje Rød-Larsen, qui apparaît comme tiers dans l’un des contrats, n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

Ces révélations résolvent au moins quelques-uns des mystères entourant l’origine de la fortune de Jeffrey Epstein. Forbes avait précédemment rapporté que le criminel sexuel, dont la fortune s’élevait à près de 600 millions de dollars au moment de sa mort, avait accru sa fortune au cours des deux dernières décennies, en grande partie grâce à ses sociétés Financial Trust et Southern Trust, basées dans les îles Vierges américaines. De 1999 à 2018, ces deux entités ont généré plus de 800 millions de dollars de chiffre d’affaires : plus de 360 millions de dollars en dividendes et 488 millions de dollars en honoraires versés par des clients ultra-riches, soi-disant pour la fourniture de services financiers.

Une grande partie de ces revenus a déjà été retracée. Les Wexner, fondateur de L Brands et ancien propriétaire de Victoria’s Secret (fortune nette : 8,9 milliards de dollars), était à l’origine de plus de 200 millions de dollars de la fortune du financier déchu, soit la plus grande partie, selon les estimations de Forbes. Leon Black (fortune nette : 13,6 milliards de dollars), cofondateur d’Apollo Global Management, a versé 170 millions de dollars à Jeffrey Epstein. Le fonds spéculatif de Glenn Dubin (fortune nette : 2,9 milliards de dollars) a versé 15 millions de dollars supplémentaires. Il restait donc environ 103 millions de dollars provenant de clients inconnus.

Les paiements révélés dans la nouvelle publication du DOJ expliquent une partie importante de ces 103 millions de dollars mystérieux. La somme la plus importante révélée dans les nouveaux documents provient d’Ariane de Rothschild, de sa famille et de leur banque et société d’investissement, Edmond de Rothschild, en 2015. Alors mariée au milliardaire Benjamin de Rothschild (décédé en 2021), Ariane siégeait au conseil d’administration de la banque à l’époque. Elle en est devenue la PDG en 2023, deux ans après le décès de son mari.

Jeffrey Epstein et Ariane de Rothschild semblent avoir entretenu une relation amicale, échangeant de nombreux mails et se rencontrant à New York et à Paris entre 2014 et 2019. Dans une série de messages échangés en 2013 entre Jeffrey Epstein et un membre du comité exécutif du groupe Edmond de Rothschild, ce dernier a demandé au financier « Qu’avez-vous fait à Ariane… ? », ce à quoi Jeffrey Epstein a répondu : « Je l’ai écoutée. » La personne a alors écrit : « Elle a adoré. Et vous avez mis le doigt sur des choses qui comptent pour elle. »

Un article du Wall Street Journal de 2023 rapportait que Jeffrey Epstein et Ariane de Rothschild avaient négocié un projet de contrat entre Southern Trust et la banque. Une porte-parole de la banque a déclaré au Wall Street Journal qu’Ariane de Rothschild n’était pas au courant des crimes de Jeffrey Epstein et qu’elle « compatissait avec les victimes et les soutenait ».

Un contrat daté du 5 octobre 2015 prévoit le versement de dix millions de dollars à Jeffrey Epstein par la société Edmond de Rothschild (Suisse) pour « diverses questions commerciales stratégiques ». Un autre contrat, daté du 3 novembre 2015, stipule que Southern Trust, la société de Jeffrey Epstein, continuerait à travailler avec Ariane de Rothschild sur la planification successorale familiale « ainsi que » sur les « questions commerciales stratégiques » et qu’elle verserait 15 millions de dollars à Southern Trust.

Ces montants correspondent aux 25 millions de dollars que Jeffrey Epstein a finalement reçus du mari d’Ariane de Rothschild et de leur société, selon deux factures et une liste de transactions avec les comptes de Jeffrey Epstein à la Deutsche Bank.

« Ces honoraires de 15 millions de dollars équivaudraient à ceux de trois des avocats spécialisés en fiducie et en planification successorale les plus chers des États-Unis. »

Ces « questions commerciales stratégiques » pourraient avoir impliqué l’aide de Jeffrey Epstein à la société Rothschild pour parvenir à un accord avec le DOJ après que certains clients américains de ses banques ont caché des actifs en Suisse. Bien que le contrat final signé ne mentionne pas cet accord, ce qui semble être une version préliminaire datant de septembre 2015 liait la rémunération de Jeffrey Epstein au résultat de cet accord. Il stipulait que Jeffrey Epstein aurait reçu dix millions de dollars si le DOJ avait imposé une amende supérieure à 75 millions de dollars, mais inférieure à 150 millions de dollars, ou 25 millions de dollars si les deux parties s’étaient mises d’accord sur un montant inférieur à 75 millions de dollars.

Edmond de Rothschild (Suisse) a finalement conclu un accord de non-poursuite avec le DOJ dans le cadre de son « Swiss Bank Program » afin de régler ses « responsabilités pénales potentielles » aux États-Unis pour un montant de 45,2 millions de dollars le 18 décembre 2015, ce qui aurait garanti à Jeffrey Epstein un paiement de 25 millions de dollars. Les deux paiements, d’un montant total de 25 millions de dollars, ont été versés à Southern Trust les 17 et 21 décembre, à peu près au moment où l’accord avec le DOJ a été annoncé. Cependant, on ignore si ces deux sommes étaient destinées au travail de Jeffrey Epstein sur l’accord avec le gouvernement américain, ou si 15 millions de dollars étaient destinés à la planification successorale, comme le suggèrent des contrats ultérieurs.

Par ailleurs, la relation entre Mortimer Zuckerman et le criminel sexuel remonte au moins à 2003, lorsque le milliardaire a signé le livre du 50e anniversaire de Jeffrey Epstein en lui souhaitant « des moments heureux, mes meilleurs vœux et la paix ». L’année suivante, les deux hommes se sont associés pour lancer le magazine de culture pop Radar, qui a connu une existence éphémère. Moritmer Zuckerman est un investisseur régulier dans les médias. Il a précédemment détenu The Atlantic et Fast Company et il détient toujours U.S. & World News Report.

Les documents rendus publics vendredi comprennent des ébauches d’un contrat de planification successorale entre Mortimer Zuckerman et Southern Trust datant de 2013. Les versions antérieures de cette année-là montrent que Jeffrey Epstein demandait 30 millions de dollars. Il semble finalement s’être mis d’accord sur 20 millions de dollars pour lui-même et un million de dollars pour un tiers, l’ancien diplomate norvégien Terje Rød-Larsen.

On ignore pourquoi Terje Rød-Larsen a été nommé dans le contrat. Celui-ci indique qu’il n’est « affilié en aucune manière » à Jeffrey Epstein. Le diplomate est connu pour avoir emprunté de l’argent à Jeffrey Epstein, et ses enfants figurent parmi les bénéficiaires du testament du criminel sexuel. L’épouse de Terje Rød-Larsen, Mona Juul, également diplomate, a déclaré en janvier à la chaîne de télévision norvégienne NRK qu’elle et son mari n’avaient pas eu connaissance du testament avant qu’il ne soit rendu public dans la presse. Terje Rød-Larsen avait précédemment déclaré en 2020 que c’était « une grave erreur de [sa] part d’avoir participé à une relation financière » avec Jeffrey Epstein.

On ignore également si Mortimer Zuckerman a finalement versé les 20 millions de dollars à Jeffrey Epstein, car aucune facture n’apparaît dans les dossiers. Bien que son contrat date de 2013, il est possible qu’il ait été client de Jeffrey Epstein bien plus tôt, selon des mails non divulgués provenant d’archives partagées avec Forbes par l’organisation à but non lucratif Distributed Denial of Secrets. Aucun paiement ni contrat avec Mortimer Zuckerman n’apparaît dans ces dossiers, qui n’ont pas été rendus publics par le DOJ ou la commission de surveillance de la Chambre des représentants. Cependant, ils montrent que l’assistant de Jeffrey Epstein lui a envoyé le plan successoral de Mortimer Zuckerman en décembre 2007. Puis, deux mois plus tard, l’assistant du milliardaire immobilier a partagé avec Jeffrey Epstein une note sur le montant estimé de ses droits de succession.

Les sommes qu’Ariane de Rothschild et Mortimer Zuckerman auraient versées pour des services de planification successorale sont anormales. « Ces honoraires de 15 millions de dollars équivaudraient à ceux de trois des avocats spécialisés en fiducie et en planification successorale les plus chers des États-Unis, travaillant à plein temps sur cette seule affaire dans les plus grands cabinets d’avocats du monde », explique un deuxième expert en planification patrimoniale qui s’est entretenu avec Forbes« C’est quelque chose qui ne serait jamais autorisé avec un véritable avocat ou comptable. Il perdrait sa licence. »

Le spécialiste qualifie de « suspectes » les formulations vagues utilisées dans les contrats et les projets. Une version de l’accord Rothschild, par exemple, décrit les services de Jeffrey Epstein comme « l’analyse des risques et les questions de planification successorale concernant les actifs et les successions […] ainsi que l’application et l’utilisation de certains algorithmes à cet égard ».

« Cela ressemble à quelque chose que l’on pourrait aujourd’hui entrer dans un logiciel d’intelligence artificielle en demandant : “Peux-tu rédiger un ramassis de bêtises ?” », dit-il.

La nouvelle série de documents révèle non seulement les sommes extraordinaires que Mortimer Zuckerman et Ariane de Rothschild semblaient verser à Jeffrey Epstein pour la planification successorale, mais elle met également en lumière les honoraires particulièrement élevés d’autres clients.

Par exemple, la nouvelle série comprend plusieurs contrats entre Leon Black et Southern Trust pour des « questions de planification successorale » et montre également qu’entre 2013 et 2014, Leon Black a versé 88,5 millions de dollars à Jeffrey Epstein.

En parallèle, Leon Black a versé au cabinet d’avocats Paul Weiss des honoraires représentant 2 % de ce montant pour des services similaires au cours de la même période. Un document intitulé « Paul Weiss invoice summary » montre que Leon Black s’est vu facturer environ 1,9 million de dollars en 2013 et 2014 pour des services de « planification successorale », de « projet artistique » et de « family office ».

Whit Clay, porte-parole de Leon Black, a déclaré à Forbes qu’un rapport publié en 2021 par le cabinet d’avocats Dechert avait conclu que « Leon Black avait payé pour des services légitimes de planification fiscale et successorale, tous vérifiés par des cabinets comptables et juridiques, et que Leon Black n’avait pas connaissance des activités criminelles de Jeffrey Epstein ».

La raison pour laquelle les clients avaient tendance à payer des honoraires exorbitants à Jeffrey Epstein n’est pas claire. Cependant, leur montant soulève la question de savoir s’ils ne le payaient pas aussi pour d’autres « services ».

FORBES US

Article de Giacomo Tognini et de Monica Hunter-Hart pour Forbes US, traduit par Flora Lucas


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