Le choix de la desindustrialisation, c’est comme le choix de la défaite analysé dans « l’étrange défaite » de Marc Bloch.

La désindustrialisation a été et est encore un choix.

Vous ne comprenez pas ce choix si vous ignorez l’histoire sociale française et la Grande Peur de la bourgeoisie: elle s’est jetée dans la Collaboration en 1939 et elle a vu dans la Construction Européenne les mêmes possibilités d’ échapper à la lutte des classes que dans l’Europe Allemande. Depuis 1936 la bourgeoisie crie: « plus jamais cela! »

Pourquoi?

Parce que qui dit « industrie » dit « ouvriers » et « prolétaires » et donc conscience de classe , syndicats et partis politiques à base ouvrière; or toute la construction européenne a été conçue par des gens traumatisés par la lutte des classes, terrorisés par le pouvoir des syndicats, celui des partis communistes, par la peur des nationalisations.

Et la construction européenne puis la mondialisation ont été conçues comme une délocalisation de la lutte des classes, comme transfert des contraintes sur le facteur travail, comme une protection du capital, libéré de la menace des salariés. Et comme un moyen de neutraliser les vraies forces révolutionnaires, je le tiens de Giscard lui même, bien sur sous une forme moins cynique.

Natacha Polony

La sidération domine à la lecture des constats dressés avant-hier à Anvers lors du Sommet de l’industrie européenne.

Plus de 1 300 entreprises, fédérations professionnelles et syndicats réunis au cœur d’un des plus grands pôles pétrochimiques du continent.

Sir Jim Ratcliffe, président d’INEOS (conglomérat britannique, N°9 mondial dans l’industrie chimique), a livré des chiffres qui sonnent comme un verdict :

« Depuis février 2024, 101 sites industriels ont fermé, 25 millions de tonnes de capacité de production chimique ont quitté l’Europe et plus de 75 000 personnes ont perdu leur emploi. Remplacer ces usines coûterait environ 70 milliards d’euros. »

Derrière les discours sur la compétitivité et la transition, c’est une érosion massive de notre base productive qui est en cours. Moins d’emplois industriels ici, et une dépendance stratégique accrue.

Ratcliffe le rappelle sans détour :

« Sans industrie chimique, nous ne pouvons pas faire fonctionner les hôpitaux, nourrir la population ni assurer notre défense. »

Bart De Wever avertit : « Nous risquons de perdre l’ensemble des secteurs pétrochimique et sidérurgique. Les coûts énergétiques les tuent. Sans ces secteurs, tous les rêves d’autonomie stratégique disparaissent. »

Depuis la guerre en Ukraine, il y a un problème structurel d’accès aux ressources, le gaz naturel en particulier, que fournissait la Russie et qui n’est pas remplaçable aux coûts d’avant-guerre – or, l’industrie chimique est grosse consommatrice de gaz. L’Europe se fournit ailleurs, aux Etats-Unis dont elle est devenue dépendante, mais à un coût qui rend impossible le maintient des industries chimiques sur son sol.

Les entrepreneurs et Bart De Wever appellent à un sursaut et à un financement rapide du secteur.

Or, fin janvier, le Financial Times indiquait que les investissements ont chuté de 80% en 2025 dans le secteur de la chimie en Europe… alors que tous les acteurs connaissent la gravité de la situation depuis au moins trois ans. Si l’investissement s’effondre, comment pourrait-il y avoir un rebond ? Et que répond la Commission européenne face à ce désastre ?

Au lieu de tenter réellement de pallier ce problème critique, Ursula von der Leyen et Bruxelles semblent y voir une occasion supplémentaire de pousser la fédéralisation : marché européen des capitaux, « 28e régime », intégrations nouvelles. « Premier point, le commerce. Deuxième point, le marché unique. Et troisième point, la simplification », déclare la présidente. Même la « préférence européenne » est aussitôt corsetée… cela devient une simple « ligne fine à suivre ».

Cette logique est redoutable, car elle épouse les intérêts des milieux de la finance débridée, pendant que l’appareil productif décroche.

Ceux-là avancent méthodiquement — et mènent l’Europe vers les abysses. L’enjeu est limpide : pas d’industrie, pas de souveraineté ; pas d’industrie, pas d’État social solide ; pas d’industrie, pas de transition écologique crédible. La désindustrialisation n’est pas un concept abstrait, c’est la fragilisation des territoires, des emplois qualifiés, de notre autonomie stratégique, le fonctionnement même de notre système de santé.

Et en France ?

Silence médiatique troublant, alors qu’il s’agit d’une question centrale pour notre avenir économique, social et politique. L’alerte est désormais impossible à ignorer. Il nous faut rebondir, or, ce sujet central, celui de la production réelle en France, est le point aveugle de l’ensemble de la classe politique.

Une réflexion sur “Le choix de la desindustrialisation, c’est comme le choix de la défaite analysé dans « l’étrange défaite » de Marc Bloch.

  1. Bonjour M. Bertez

    « ...or, ce sujet central, celui de la production réelle en France, est le point aveugle de l’ensemble de la classe politique.« 

    Au centre de la rétine se trouve la tache aveugle: au point ou s’attache le nerf optique il n’y a pas de cellules réceptrices de la lumière.

    Ainsi, on ne peut pas, au sens strict du terme, se regarder en face.

    La classe politique en France, ne peut pas se regarder en face….

    De toute façon, les perceptions qu’elle reçoit du monde sont transformées par les …ismes en projections sur le mur de la caverne.

    E la nave va….

    Cordialement

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