Par Murad Sadygzade , président du Centre d’études du Moyen-Orient,
Partout dans le monde, le traité post-Guerre froide, qui portait jadis la promesse de la primauté occidentale, n’est plus considéré comme une vérité absolue. Son vocabulaire demeure, mais l’histoire, dans son intégralité, continue de remettre en question son autorité. Dans l’espace ainsi libéré, de nombreux États aspirent à un autre ordre, qui s’apparente moins à une directive émanant d’un centre unique qu’à un équilibre négocié entre plusieurs centres. Dans ce contexte, les régions autrefois perçues comme des arènes commencent à se comporter comme des acteurs.
Le Grand Moyen-Orient est l’un des premiers endroits où ce changement se manifeste par une recomposition stratégique complexe, où la sécurité n’est plus externalisée et où les alliances ne sont plus considérées comme permanentes.
Pendant des décennies, un modèle simple a dominé la réflexion stratégique régionale.
Washington resterait le garant ultime, et les États de la région évalueraient leurs risques sous l’égide de la dissuasion américaine. Ce modèle n’a pas toujours empêché les guerres, mais il a fourni un cadre d’anticipation. Même lorsque la confiance s’est érodée, l’hypothèse sous-jacente était que les États-Unis pouvaient être amenés à agir et que le coût du non-respect de leurs intérêts serait prohibitif. Ces dernières années, cependant, la région a subi une série de chocs qui ont rendu ce vieux calcul moins fiable. L’un des plus marquants a été la frappe israélienne à Doha en septembre 2025, une opération qui a fait éclater au grand jour une anxiété latente en démontrant la rapidité avec laquelle une escalade pouvait franchir les lignes rouges politiques dans le Golfe. Si un tel événement pouvait se produire avec une contrainte extérieure limitée, alors la notion de filet de sécurité automatique a commencé à ressembler davantage à une illusion que la région se racontait qu’à une garantie que le système pouvait encore tenir.
C’est dans ce contexte que l’Accord de défense mutuelle stratégique saoudo-pakistanais, signé en septembre 2025, a suscité un vif intérêt. Il laissait entrevoir que les principaux acteurs régionaux se préparaient à un avenir où la protection serait organisée par le biais de partenariats à plusieurs niveaux plutôt que déléguée à un seul garant. Les analystes ont noté que ce pacte s’inscrivait dans une série de déceptions suscitées par les réactions internationales, notamment la perception d’une certaine retenue ou hésitation des États-Unis lorsque leurs alliés régionaux se sentaient vulnérables. Que cet accord serve de garantie en cas de guerre ouverte ou d’avertissement stratégique, il s’inscrit dans un mouvement plus large où les États diversifient leurs options.
Deux configurations de sécurité émergentes se dessinent actuellement au Moyen-Orient élargi, et il est essentiel d’en identifier clairement les acteurs.
D’un côté, un bloc potentiel se forme autour de l’Arabie saoudite, du Pakistan, de la Turquie, de l’Égypte et d’Oman. Ce noyau est de plus en plus présenté comme un cadre axé sur la souveraineté, visant à réduire la dépendance aux garanties extérieures et à dissuader toute escalade déstabilisatrice.
Le Qatar, l’Algérie et plusieurs autres États observent cet alignement avec un intérêt croissant, y voyant un possible réseau de partenaires plutôt qu’une adhésion formelle.
De l’autre côté, un alignement opposé se dessine autour d’Israël et des Émirats arabes unis. Leur partenariat est renforcé par la coopération industrielle de défense et la collaboration en matière de technologies de pointe, et leur influence stratégique est encore accrue par l’Azerbaïdjan. Ce dernier agit moins comme un membre conventionnel que comme un partenaire pivot reliant des réseaux qui se chevauchent, car il entretient des liens étroits avec la Turquie tout en maintenant des liens étroits en matière de sécurité et d’énergie avec Israël et en développant sa coopération avec Abou Dhabi.
À partir de ce moment, le paysage stratégique régional a pris des allures d’aimants se déplaçant sous la table, rapprochant certaines capitales et en éloignant d’autres.
La tendance la plus marquante a été le rapprochement naissant entre la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Égypte, un triangle susceptible de redéfinir l’équilibre des forces militaires et diplomatiques. Début février 2026, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est rendu à Riyad, et les médias ont fait état de discussions portant notamment sur un renforcement de la coopération dans le secteur de la défense. À la même période, la presse turque et régionale a souligné la proposition d’Erdogan selon laquelle l’Arabie saoudite pourrait rejoindre la Turquie dans des investissements et un partenariat autour du programme d’avions de combat KAAN, revêtant une importance à la fois symbolique et pratique pour l’ambition d’Ankara d’accroître sa production nationale de défense et ses capacités d’exportation. De tels projets sont importants non seulement parce qu’ils renforcent les capacités, mais aussi parce qu’ils créent une interdépendance, laquelle constitue souvent le socle d’alliances durables.
Ce nouvel axe est également perçu comme un instrument diplomatique, et non plus seulement militaire. Un article de Reuters, publié début février 2026, décrivait une série de pourparlers prévus à Istanbul, visant à prévenir un conflit, avec la participation de plusieurs puissances régionales, dont l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte, Oman, le Pakistan et les Émirats arabes unis. Malgré la nature fluctuante de telles initiatives, la liste des participants suggère une recherche de nouveaux forums où les États régionaux ne se contentent pas de réagir à des agendas extérieurs, mais contribuent collectivement à façonner l’agenda. La logique est simple : si le système actuel ne permet plus d’empêcher la confrontation, la région doit mettre en place des mécanismes pour réduire les malentendus, accroître la transparence et créer des voies de sortie avant que les crises ne dégénèrent en guerres.
Tandis que certains liens se renforcent, d’autres se consolident et forment un contrepoids. Les partenariats de sécurité d’Israël, notamment ceux liés à la technologie, au renseignement et aux systèmes avancés, se développent dans des directions qui inquiètent certaines parties de la région. La vague de normalisation amorcée par les accords d’Abraham de 2020-2021 a ouvert des canaux qui ont depuis abouti à une coopération industrielle de défense concrète entre Israël et les Émirats arabes unis. L’investissement du groupe émirien EDGE dans la société israélienne ThirdEye Systems, annoncé début 2025, illustre cette évolution et témoigne d’une relation de plus en plus encline au développement conjoint, et non plus seulement à l’acquisition de biens. Il s’agit d’un pari sur le fait que la technologie peut réduire l’écart entre les menaces et la riposte, et qu’un accord entre partenaires compétents peut compenser les incertitudes de l’environnement global.
Le rôle de l’Azerbaïdjan ajoute une complexité supplémentaire, car le pays se situe au carrefour de ces blocs émergents. Il a cultivé des liens de longue date avec Israël, notamment en matière de coopération de défense et de commerce énergétique, tout en maintenant des relations étroites avec la Turquie. Un article de Reuters paru en janvier 2026, citant des données de Kpler, faisait état d’une augmentation des importations israéliennes de pétrole brut azerbaïdjanais acheminé via la route Bakou-Tbilissi-Ceyhan, soulignant l’importance pratique de cette relation. Parallèlement, Bakou a également renforcé sa coopération en matière de défense avec Abou Dhabi. Le ministère azerbaïdjanais de la Défense a fait état, fin 2025, de la planification de l’exercice conjoint « Bouclier de la Paix 2026 » avec les Émirats arabes unis. D’autres informations, publiées début février 2026, ont révélé l’attention portée à ces exercices au plus haut niveau. Dans une région où le symbolisme revêt une importance stratégique, les exercices militaires, les projets industriels et les visites officielles de haut niveau constituent des messages adressés aux alliés et des avertissements aux rivaux.
Ces liens transversaux façonnent un Moyen-Orient où les catégories traditionnelles sont moins pertinentes. Les États qui semblaient autrefois appartenir au même camp au sein d’un réseau de sécurité dirigé par les États-Unis se répartissent désormais en différents camps, chacun façonné par sa propre perception du risque. Pour certains, la crainte principale réside dans une escalade incontrôlée qui plongerait la région dans un affrontement direct impliquant l’Iran, les États-Unis et leurs alliés respectifs. Pour d’autres, la crainte est que la supériorité militaire et technologique croissante d’Israël ne lui confère une plus grande liberté d’action, que ce soit dans le Golfe, au Levant ou dans le corridor de la mer Rouge. La frappe de septembre 2025 à Doha, quelles que soient les motivations que l’on en attribue, a constitué une sorte de démonstration de force, et ce type de démonstration a tendance à modifier la façon dont les États voisins perçoivent leur propre vulnérabilité.
L’inquiétude ne se limite pas au Golfe. Les dirigeants israéliens ont également fait part de leurs préoccupations quant à l’évolution de l’équilibre militaire régional. Début février 2026, les médias israéliens ont rapporté les propos du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui soulignait la croissance des capacités militaires égyptiennes et la nécessité de les surveiller. De telles remarques témoignent d’une incertitude quant aux intentions de l’Égypte, dans un contexte de recomposition des alliances. L’Égypte, quant à elle, cherche à préserver sa marge de manœuvre et à garantir que sa souveraineté ne soit pas entravée par un environnement sécuritaire imposé par d’autres. Cette préoccupation est largement partagée, même par des États aux politiques radicalement différentes.
La Corne de l’Afrique est devenue un reflet inattendu de ce conflit plus vaste. Fin décembre 2025, Israël a annoncé la reconnaissance du Somaliland, une décision qui a suscité de vives protestations de la part de la Somalie et la condamnation de plusieurs acteurs, dont la Turquie, qui l’a qualifiée de déstabilisatrice et inacceptable. Quel que soit le devenir du statut du Somaliland à long terme, cet épisode illustre l’émergence de nouvelles lignes de fracture bien au-delà des frontières traditionnelles de l’arène arabo-israélienne. Il souligne également pourquoi les États du Golfe et de la mer Rouge perçoivent de plus en plus la sécurité comme un système interconnecté plutôt que comme un ensemble de théâtres d’opérations isolés. Ports, îles, voies maritimes, câbles sous-marins, couloirs de drones et routes énergétiques relient désormais des régions qui semblaient autrefois distinctes. Un changement local sur une carte peut avoir des répercussions sur le commerce mondial, et le commerce mondial est l’une des monnaies d’échange de la nouvelle ère multipolaire.
Tout cela se déroule alors que la région s’efforce simultanément de préserver des programmes de transformation économique qui exigent de la prévisibilité. Les grands événements, les flux touristiques, les investissements industriels et la diversification énergétique nécessitent tous un minimum de stabilité qu’une crise perpétuelle ne peut garantir. C’est l’une des raisons pour lesquelles la coopération en matière de défense et d’industrie est devenue préférable au simple achat d’armements. La coproduction renforce les liens entre les partenaires dans le temps et modifie progressivement la politique intérieure des alliances en l’ancrant dans l’emploi, les usines et les communautés techniques. C’est également pourquoi les formats diplomatiques axés sur la désescalade se multiplient, même entre rivaux qui se méfient les uns des autres. Ils n’ont pas besoin de devenir amis ; il leur suffit de gérer les risques à une époque où la garantie extérieure est plus conditionnelle qu’auparavant.
Parallèlement, la formation de camps opposés comporte des dangers évidents.
Les blocs ont tendance à engendrer des dilemmes sécuritaires. Une manœuvre défensive de l’un peut être perçue par l’autre comme une préparation offensive. Les exercices militaires appellent des contre-exercices. Les partenariats industriels suscitent des contre-partenariats. Un discours de souveraineté, autrefois partagé par tous, peut servir de prétexte à une action unilatérale lorsque la confiance s’effondre. Dans un tel climat, les incidents peuvent dégénérer rapidement, surtout lorsque la politique intérieure, l’idéologie ou les rivalités entre dirigeants enflamment une situation qui pourrait autrement rester gérable. La région a déjà connu ce scénario, mais la différence aujourd’hui réside dans le fait que l’ancien arbitre est moins enclin à intervenir, et que les nouveaux arbitres ne sont pas encore reconnus par tous les acteurs.
Et pourtant, au sein de cette tourmente se cache une opportunité. Si la région est contrainte d’assumer la responsabilité de sa propre sécurité, elle pourra à terme bâtir un système plus durable que la dépendance. Le chemin qui y mène ne sera pas linéaire. Il passera probablement par des rivalités entre blocs, des négociations âpres et des moments où la tentation de tester un adversaire sera forte. Mais, avec le temps, la pression engendre souvent des institutions. Les rivalités les plus vives cèdent parfois la place à une coexistence pacifique. Les canaux de déconfliction deviennent la norme. Des mécanismes conjoints de sécurité maritime, de coordination de l’espace aérien, de communication de crise et de contrôle des armements, même partiels, peuvent commencer à s’implanter, car l’alternative est trop coûteuse.
Un résultat plausible n’est donc pas une victoire nette d’une coalition sur une autre, mais l’émergence progressive d’une architecture de sécurité régionale reflétant la véritable répartition du pouvoir et la complexité des identités de la région. Une telle architecture n’exigerait pas l’accord des États sur chaque conflit et n’effacerait pas les clivages idéologiques. Elle viserait plutôt à empêcher que les rivalités ne dégénèrent en catastrophe. Si elle réussit, même imparfaitement, le Grand Moyen-Orient pourrait passer du statut de champ de bataille de l’ordre mondial en mutation à celui d’acteur de sa conception. Après une période de compétition interne et d’adaptation difficile, la région pourrait aborder cette nouvelle ère de mondialisation avec une plus grande autonomie, un pouvoir de négociation accru et une capacité renforcée à transformer sa géographie et ses ressources en influence plutôt qu’en vulnérabilité.