DOCUMENT. Discours historique du ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi

Si vous voulez comprendre pourquoi les États-Unis et Israël attaquent et tentent de soumettre l’Iran, vous devez lire ce discours historique du ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, prononcé plus tôt ce mois-ci lors du 16e Forum Al Jazeera qui s’est tenu à Doha :

« Excellences,
Chers collègues,
Mesdames et Messieurs,
السلام علیکم

C’est un privilège pour moi de prendre la parole devant vous, dans cette prestigieuse enceinte, et de discuter de la question fondamentale qui concerne notre région : la Palestine.

Permettez-moi de commencer par un fait que la région a appris au fil de décennies d’expérience douloureuse, et que le monde redécouvre à un terrible coût humain : « La Palestine n’est pas un problème parmi d’autres. »

La Palestine est la question fondamentale de la justice en Asie occidentale et au-delà. Elle constitue la boussole stratégique et morale de notre région. Elle met à l’épreuve le sens du droit international, la valeur universelle des droits humains et la capacité des institutions mondiales à protéger les plus faibles ou simplement à justifier le pouvoir des plus forts.

Pendant des générations, la crise palestinienne a été perçue avant tout comme la conséquence d’une occupation illégale et du déni d’un droit inaliénable : le droit d’un peuple à l’autodétermination.

Mais aujourd’hui, force est de constater que la crise dépasse largement le cadre de la seule occupation. Ce à quoi nous assistons à Gaza n’est pas une simple guerre. Ce n’est pas un « conflit » entre parties égales. Ce n’est pas un malheureux effet secondaire des mesures de sécurité. C’est la destruction délibérée de vies civiles à grande échelle.

C’est un génocide.

Le coût humain des atrocités israéliennes à Gaza a profondément blessé la conscience de l’humanité. Il a déchiré le cœur du monde musulman et a également ébranlé des millions de personnes au-delà de ce cadre : chrétiens, juifs et personnes de toutes confessions, qui croient encore que la vie d’un enfant n’est pas une monnaie d’échange, que la famine n’est pas une arme, que les hôpitaux ne sont pas des champs de bataille et que le massacre de familles n’est pas un acte de légitime défense.

La Palestine d’aujourd’hui n’est pas seulement une tragédie ; elle est un miroir tendu au monde.

Elle reflète non seulement la souffrance des Palestiniens, mais aussi la défaillance morale de ceux qui avaient le pouvoir d’empêcher cette catastrophe et qui ont choisi, au contraire, de la justifier, de la laisser se perpétuer ou de la normaliser.

Mais la Palestine et Gaza ne constituent pas seulement une crise humanitaire. Elles sont devenues le théâtre d’un projet plus vaste et plus dangereux : un projet expansionniste mené sous couvert de « sécurité ».

Ce projet a trois conséquences — chacune d’elles est profonde, chacune d’elles est alarmante :

La première conséquence est mondiale. La conduite du régime israélien en Palestine, et l’impunité dont il bénéficie, ont profondément porté atteinte à l’ordre juridique international. Il faut le dire clairement : le monde évolue vers une situation où le droit international n’est plus respecté et ne régit plus les relations internationales.

Ce qui est peut-être le plus dangereux, c’est le précédent qui se crée : celui selon lequel si un État bénéficie d’une couverture et d’une protection politiques suffisantes, il peut bombarder des civils, assiéger des populations, cibler des infrastructures, assassiner des individus par-delà les frontières, et exiger malgré tout d’être considéré comme légitime.

Il ne s’agit pas seulement d’un problème palestinien. C’est un problème mondial.

Nous assistons non seulement à la tragédie de la Palestine, mais aussi à la transformation du monde en un lieu où la loi est remplacée par la force.

La seconde conséquence est régionale. Le projet expansionniste d’Israël a eu un impact direct et déstabilisateur sur la sécurité de tous les pays de la région.

Le régime israélien viole désormais ouvertement les frontières. Il bafoue les souverainetés. Il assassine des dignitaires officiels. Il mène des opérations terroristes. Il étend son influence sur de multiples théâtres d’opérations. Et il le fait non pas discrètement, mais avec un sentiment de droit acquis, car il a compris qu’il n’aura pas à rendre de comptes à la communauté internationale.

Soyons francs : si la question de Gaza est « réglée » par la destruction et les déplacements forcés de population — si cela devient la norme —, la Cisjordanie sera la prochaine sur la liste. L’annexion deviendra une politique officielle.

C’est là l’essence même de ce qu’on appelle depuis longtemps le projet du « Grand Israël ».

La question n’est donc pas de savoir si les actions d’Israël menacent uniquement les Palestiniens. La question est de savoir si la région acceptera un avenir où les frontières sont temporaires, la souveraineté conditionnelle et la sécurité déterminée non par le droit ou la diplomatie, mais par les ambitions d’un occupant militarisé.

La troisième conséquence est structurelle — et peut-être la plus dangereuse.

Le projet expansionniste d’Israël exige que les pays voisins soient affaiblis — militairement, technologiquement, économiquement et socialement — afin que le régime israélien conserve durablement l’ascendant.

Dans le cadre de ce projet, Israël est libre de développer son arsenal militaire sans limites, y compris des armes de destruction massive qui échappent à tout contrôle. Pourtant, d’autres pays sont contraints au désarmement. D’autres subissent des pressions pour réduire leurs capacités de défense. D’autres encore sont punis pour leurs progrès scientifiques. Enfin, d’autres sont sanctionnés pour avoir renforcé leur résilience.

Que personne ne se méprenne : il ne s’agit pas de contrôle des armements, ni de non-prolifération, ni de sécurité.

Il s’agit de l’instauration d’une inégalité permanente : Israël doit conserver un avantage militaire, stratégique et en matière de renseignement, tandis que les autres doivent rester vulnérables. C’est une doctrine de domination.

Mesdames et Messieurs,

C’est pourquoi la question palestinienne n’est pas seulement un problème humanitaire. C’est un enjeu stratégique. Elle ne se limite pas à Gaza et à la Cisjordanie. Elle concerne l’avenir de notre région et l’équilibre des lois du monde.

Alors, que faut-il faire ?

Il ne suffit pas d’exprimer son inquiétude. Il ne suffit pas de publier des déclarations. Il ne suffit pas de déplorer les pertes. Nous avons besoin d’une stratégie d’action coordonnée – juridique, diplomatique, économique et sécuritaire – fondée sur les principes du droit international et de la responsabilité collective.

Premièrement, la communauté internationale doit soutenir sans hésitation les mécanismes juridiques.

Deuxièmement, les infractions doivent entraîner des conséquences.

Nous demandons des sanctions globales et ciblées contre Israël, notamment : un embargo immédiat sur les armes,
la suspension de la coopération militaire et de renseignement,
restrictions imposées aux fonctionnaires et interdiction du commerce.

Troisièmement, nous avons besoin d’un horizon politique crédible, fondé sur le droit. La communauté internationale doit affirmer : la fin de l’occupation, le droit au retour et à une indemnisation conformément au droit international, et la création d’un État palestinien unifié et indépendant avec Al-Quds Al-Sharif pour capitale.

Quatrièmement, la crise humanitaire doit être traitée comme une question de responsabilité internationale urgente. Les sanctions collectives ne doivent jamais être normalisées.

Cinquièmement, les États de la région doivent se coordonner pour protéger leur souveraineté et dissuader toute agression. Le principe doit être clair : la sécurité ne peut reposer sur l’insécurité d’autrui.

Enfin, le monde islamique, le monde arabe et les nations du Sud global doivent constituer un front diplomatique uni.

L’Organisation de la coopération islamique, la Ligue arabe et les organisations régionales doivent dépasser le symbolisme pour passer à une action coordonnée : soutien juridique, initiatives diplomatiques, mesures économiques et communication stratégique.

Il ne s’agit pas de confrontation. Il s’agit d’empêcher que la région ne soit remodelée par la force.

Chers collègues,

Que personne ne s’y trompe : la stabilité d’une région ne saurait être assurée si un seul acteur se place au-dessus des lois. La doctrine de l’impunité n’engendrera pas la paix ; elle ne fera qu’exacerber les conflits.

La voie vers la stabilité est claire : justice pour la Palestine, responsabilité pour les crimes, fin de l’occupation et de l’apartheid, et un ordre régional fondé sur la souveraineté, l’égalité et la coopération.

Si le monde veut la paix, il doit cesser de récompenser l’agression.

Si le monde aspire à la stabilité, il doit cesser de favoriser l’expansionnisme.

Si le monde croit au droit international, il doit l’appliquer – de manière cohérente et sans deux poids, deux mesures.

Et si les nations de cette région aspirent à un avenir libéré de la guerre perpétuelle, elles doivent reconnaître cette vérité fondamentale : la Palestine n’est pas seulement une cause de solidarité ; elle est la pierre angulaire indispensable de la sécurité régionale.

Merci ».

EN PRIME

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