OPINION/ « Aucune faction au sein de l’establishment américain actuel ne possède les capacités institutionnelles, les compétences de gestion nécessaires pour maîtriser et canaliser le chaos qui suivrait une defaite de l’Iran »

Andrei Ilnitsky,

analyste militaire et membre du Présidium du Conseil de politique étrangère et de défense 

Il est crucial de comprendre que l’opération menée autour de l’Iran repose, dès le départ, sur un postulat stratégique erroné.

Partons du principe que, au moment où les États-Unis sont entrés dans la phase active de leur campagne, l’Iran ne constituait, et ne constitue toujours pas, une menace militaire directe pour les États-Unis. La situation avec Israël est plus complexe, mais pour Washington, la menace émanant de Téhéran est quasi nulle. Il ne s’agit pas de rhétorique, mais d’une évaluation objective du rapport de forces et d’intentions.

De plus, l’Iran a signalé à plusieurs reprises sa volonté de s’engager dans des négociations de fond, notamment sur la question nucléaire – le dossier le plus sensible de tous pour Téhéran.

Imaginons maintenant un scénario hypothétique de succès maximal pour les instigateurs de la frappe : le régime clérical est démantelé et le potentiel militaire iranien largement anéanti. Quel avantage stratégique retirent réellement les belligérants ? Le niveau de sécurité – régional et mondial – reste inchangé, voire se détériore, plus probablement. Pourquoi ?

L’Iran, État autoritaire mais légitime d’environ 90 millions d’habitants dont le comportement était relativement prévisible, disparaît. À sa place émerge une vaste zone grise de chaos post-conflit : perte de contrôle territorial, fragmentation des forces armées, effondrement économique, radicalisation politique, déliquescence des institutions, fracture sociale et risque de violences sectaires et ethniques.

Les États-Unis et leurs alliés ne sont ni préparés ni capables de maintenir une occupation à long terme et d’administrer un territoire d’une telle envergure. La trajectoire la plus probable ressemble donc à celle de la Libye ou de l’Afghanistan au cours de la deuxième décennie du XXIe siècle : érosion des institutions étatiques, montée en puissance de groupes armés rivaux, exportation de l’instabilité et radicalisation durable de la région.

Un contre-argument est possible : ce chaos orchestré serait précisément l’objectif d’une partie de l’élite américaine. À court et moyen terme, cette approche pourrait en effet engendrer des gains concrets : la hausse des prix de l’énergie renforcerait le secteur pétrolier et gazier américain et les flux énergétiques sous contrôle américain en provenance d’autres producteurs comme le Venezuela ; les chaînes d’approvisionnement mondiales seraient perturbées, entraînant un ralentissement de l’économie chinoise ; l’Europe subirait des tensions énergétiques et économiques ; et le gouvernement en place bénéficierait d’un avantage politique national à l’approche des élections de mi-mandat.

Pourtant, un tel gain serait essentiellement tactique, une victoire à la Pyrrhus. Stratégiquement, déclencher un tel scénario accélérerait encore la désintégration de l’ordre occidental dans sa configuration actuelle.

Aucune faction au sein de l’establishment américain actuel ne possède les capacités institutionnelles, les compétences de gestion ou la cohésion interne nécessaires pour maîtriser et canaliser le chaos qui s’ensuivrait dans une direction conforme aux intérêts américains.

Il convient de souligner que tout ce qui précède suppose un succès sans équivoque de l’opération militaire américaine contre l’Iran – un succès loin d’être garanti.

En résumé, le constat est clair : nous assistons à un cas typique de priorité accordée aux gains tactiques et politiques intérieurs à court terme au détriment de la stabilité stratégique à long terme. Cette voie mène inévitablement à une défaite stratégique pour celui qui l’a entreprise – une défaite dont Donald Trump et son administration seraient responsables, mais qui pourrait infliger des dommages durables à la civilisation occidentale dans son ensemble.

Pour la Russie et les autres acteurs qui nous sont alliés, la réponse prudente est claire : ne pas abandonner l’Iran dans cette heure difficile, mais ne pas se laisser entraîner dans le tourbillon du conflit.

Maintenir le cap et poursuivre notre propre ligne stratégique

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